COMBAT DE MER
craindre de trouver qu'ArbutnoUi et Graves réunis, après nous avoir reconnus, nous attendissent aux atterrages? Notre capitaine, M. de la Clochetterie , avait hautement blâmé pendant le combat la faute qu'avait commise M. de Temay en faisant diminuer de voile à ses deux vaisseaux de tête , ce qui avait donné le temps au vaisseau le Rubis y déjà coupé de sa ligne, de se dégager et de la rejoindre. Appelé au conseil avec les autres capitaines, à bord de l'amiral, et interrogé à son tour sur ce qu'il pensait de la destination de cette escadre anglaise : « C'est trop tard, rc dit-il, monsieur Tamiral, j'aurais pu vous le dire « hier au soir ; il a dépendu de vous d'interroger « le capitaine du Rubis. » Ce reproche, peut-être juste mais trop sévère, était aussi un acte d'insubordination qui pouvait à peine être pardonné à la brillante valeur et au caractère impétueux de la Clochetterie.
Le chevalier de Ternay, l'un des meilleurs officiers de la marine française, se trouvait dans des circonstances très-difficiles : le but de sa mission était de protéger l'arrivée aux États-Unis d'un secours d'où dépendait l'issue de la guerre. Devait-il^ ayant la certitude de la supériorité des forces navales de l'ennemi, si près des atterrages, compromettre le sort de l'expédition en engageant un combat sérieux pour profiter d'un
TIIAVËRSÉE. 37
avantage momentané? Il avait à son bord le général en chef et son état-major; et quoique M. de Bochambeau lui eût dit, dès qu on eut signalé les vaisseaux ennemis , qu'il le priait de le regarder comme un simple matelot et de ne considérer que l'honneur du pavillon du roi , il sentit tout le poids de la responsabilité, et crut qu'il était plus sage de se borner à couvrir son convoi. Cependant, lorsqu'il apprit plus tard que ces cinq vaisseaux anglais commandés par le Commodore Cornwallis, et fraîchement réparés à la Jamaïque, allaient rejoindre aux îles du Vent la flotte de Rodney, et lui donner une grande supériorité sur la flotte française de M. de Guichen pendant le reste de la campagne , il en ressentit un profond chagrin, et sa mort prématurée fut attribuée à cette cause.
La fin de notre navigation fut aussi lente, aussi pénible qu'elle l'avait été à notre départ dans le golfe de Gascogne. Pendant quinze jours nous fûmes constamment contrariés par les calmes, les vents variables, et les courants qui portaient vers le nord. La rencontre et la disparition des cinq vaisseaux anglais avaient déterminé notre amiral à atterrer à la baie de Ciiesapeak, parce qu'il supposait, avec raison, que l'amiral Graves rallierait ses forces dans les parages de New- York. Ce ne fut que du 4 «u 5 juillet que les frégates
38 RENCONTRE DE l'eSCâ.DRE ANGLAISE.
ayant sondé trouvèrent le fond par aa brasses. Bientôt après l'escadre mit en panne et nous eûmes le fond par 1 8 brasses. On reconnut qUe nous étions par les 37'' de latitude et les 77"* de longitude. Nous courions sur le cap Henri; on se préparait à mouiller, lorsqu'on signala des voiles de l'avant. Le signal de mouUler fat annulé et l'on compta jusqu'à 18 vaisseaux de ligne. Le général fit faire branler-bas et tenir le plus près ; ensuite il ordonna de virer vent devant et indiqua les fausses routes auxquelles il comptait gouverner pendant la nuit. L'escadre prit Tordre de bataille les amures à tribord. Au coucher du soleil les ennemis nous restaient à l'ouest^ et on les distinguait à peine. Le convoi força de voi* les et resta rassemblé au vent de notre ligne. Nous passâmes la nuit la mèche à la main , incer^ tains si nous étions chassés par des forces supérieures. Le général , ayant pris la tête à l'entrée de la nuit, fit passer l'ordre de serrer la ligne beaupré sur poupe, de gouverner sur lui sans égard aux aires de vent indiquées et d'empêcher les vaisseaux du convoi de passer sous le vent. L'amiral n'alluma ses feux qu'à minuit, et mit le cap au nord-est. A la pointe du jour, on reconnut deux frégates anglaises, elles étaient de l'avant, et l'on ne pouvait supposer qu'elles apparu tinssent à l'escadre dont nous avions évité la
ATTERRAGK. Sg
rencontre. On prit un petit bâtiment ^ dont le capitaine rapporta que cette escadre se dirigeait sur New-York, et le général annonça que nous allions atterrer sur Rhode-Island. La division d'Arbutnoth , les cinq vaisseaux que nous avions combattus, et que nous supposions encore dans les mêmes eaux, enfin l'escadre de l'amiral Graves, avaient dû se rallier et couper notre route. La lenteur de notre marche pouvait le faire craindre ; plusieurs bâtiments de transport étaient en mauvais état et manquaient d'eau; quelques«»uns ne J)ouvaient suivre qu'à la remorque; nous étions encore du 7 au 8 juillet à cinquante lieues de terre. La presque certitude de ne pouvoir éviter un combat désavantageux avait décidé l'amiral à doubler le cap Cod pour entrer au port de Boston ; mais l'avis du conseil qu'il assembla, et au* quel il admit les généraux de l'armée de terre, fut qu'il était préférable d'aller droit à Rhode-Isiand , où le convoi pourrait toujours entrer sous la protection du feu de l'escadre. C'était donner beaucoup au hasard; la fortune nous favorisa. Après quatre jours de brumes épaisses, de calme, de vents faibles et contraires , vives et dernières contrariétés, nous saluâmes la terre d'Amérique. Des pilotes de l'île de Marthas Fine Yard dirigèrent l'escadre vers le mouillage de Rhode- Island; la brume s'éiant dissipée, nous n'aper-
4o MOUILLAGE Â RHODEHSLAND.
çùmes à l'horizon aucune voile suspecte; le ciel était pur, la mer belle; nous admirions les sommités colorées par les derniers rayons du soleil qui se couchait dans un nuage de feu. Enfin y le 1 1 juillet , après soixante et dix jours de navigation , l'escadre et le convoi bien ralliés mouillèrent sur la rade extérieure de Rhode^ Islandy et le lendemain dans le port, devant la ville de New-Port.
Après une si longue traversée et de si justes alarmes pour le succès de notre expédition, on peut concevoir notre joie : nous touchions enfin cette terre si désirée où la seule apparition' du drapeau français allait ranimer les espérances des défenseurs de la liberté. Nous famés accueillis par les acclamations du petit nombre de patriotes restés sur cette île, naguères occupée par les Anglais, et qu'ils avaient été forcés d'abandonner. A peine l'arrivée de l'escadre française avait-elle été signalée que les autorités et les principaux habitants des cantons voisins étaient accourus au-devant de nous. Le comte de Rochambeau (ut complimenté par les autorités de l'État. « Nous venons, leur dit-il, au nom de notre a souverain, défendre avec vous la plus juste a cause. Comptez sur nos sentiments fraternels et « traitez-nous en frères. Nous suivrons votre tf exemple au chstmp d'honneur, nous vous don-
DEBARQUEMENT. ^l
a nerons celui de la plus exacte discipline et du tf respect pour vos lois. Celte petite armée fran- « çaise n'est qu'une avant-garde ; elle sera bien- « tôt suivie de secours plus considérables , et je « ne serai que le lieutenant du général Washing- <c ton. » Le débarquement des troupes et de l'artillerie s'exécuta avec la plus grande célérité. On prévoyait que les Anglais , qui avaient concentré leurs forces de terre et de mer à New-York, ne nous donneraient pas le temps de nous établir à Rhode-Island 9 et nous fumes informés par le général Washington que sir Henri Clinton faisait embarquer ses troupes , et ne tarderait pas à venir nous attaquer avec les escadres réunies sous le commandement de l'amiral Arbutnoth mouillées à Sandy^Hook , au-dessous de New- York , à Tembouchure de VHudson. Le général Washington, qui surveillait ses mouvements, passa le fleuve au-dessus de West-Point avec la meilleure partie de ses troupes et se porta sur King^ s-Bridge au nord de l'île; il fit des démonstrations d'attaque. Cette manœuvre retint le général anglais, qui se hâta de débarquer ses troupes et renonça à son projet. Arbutnoth mit à la voile et parut devant Rhode-Island avec onze vaisseaux de ligne et quelques frégates peu de jours après notre arrivée.
M. de Rochambeau n'avait pas perdu un
4a PRÉPARATIFS DE DÈFESfSE,
inBtant* Bavait reconnu lui-même les principaux point» de défense ^ fait élever le long de la passe des batterie^ de gros calibre et de mortiers, établi des grilles pour rougir des boulets. Nos vaisseaux étaient embossés en arrière, et l'amiral anglais ne hasarda pas de forcer cette ligne de feux pour pénétrer dans la rade intérieure. .11 établit sa croisière, et se borna à nous observer en mouillant à la pointe de Long-Island. Ce fut alors que nous apprîmes par des rapport» de mer que les onze voiles devant lesquelles nous avions fait fausse route à l'entrée de la Ghesapeak, n'étaient pour la plus grande partie que des frégates et de gros bâtiments qui transportaient à New-York les troupes anglaises venant de Charles-Town. Ainsi la fortune nous avait offert deux fois Un succès facile et des plus importants. J'ai dit plus haut que l'amiral français M. de Ternay regretta, malgré les bons motifs qui l'avaient die*tée, la prudence de sa conduite ; il tomba malade quelques semaines après notre arrivée à Rhode^ Island et mourut.
La campagne était trop avancée et nos forces navales trop inférieures pour que l'armée française pût entreprendre rien d'important. M. de Rochambeau ne songea qu'à perfectionner les dé*^ fenses de Rhode-Island par la protection mutuelle des vaisseaux et des batteries de la côte. Les trou-
ÉTABLISSEMERT DE l'aHMÉE. 4^
pès et les équipages avaient beaucoup souffert des maladies occasiontiées par un trop grand encombrements L'ile avait été dévastée par les Anglais et par le séjour des troupes américaines; il fallut construire des baraques pouf loger les troupes 9 établir des hôpitauit au fond de la baie dansla petite ville de Providence, s'occuper dé mon-^ ter les hussards de la légion de Lauaun ) en un mot j pourvoir à tous les besoins de la petite armée pendant le quartier d'hiver. Je fus employé^ arec tnon camarade le chevalier Charles de Lameth^ à différentes reconnaissances relatives aux disposi* tions de défense ; je fus aussi chargé de fréquentes missions sur le continent qui, me mettant ea rapport avec les autorités et les principaux habitants du pays , me fournirent l'occasion d'en étudier les mœurs et d'acquérir plus d'usage de la langue^ Je séjournais le plus ordinairement dans la petite ville de Pro\>idence ; j'y fus surtout accueilli daAs la famille du docteur Bowne; j'appris à connaître l'esprit des divers partis et la véritable situation des affaires.
La seule présence de l'escadre et de l'armée françaises , quoique paralysées encore et réelle* ment bloquées par l'amiral Arbutnoth , avait opéré une diversion très-utile , puisque les Anglais n'a* vaient pu profiter de tous leurs avantages après la prise de Charles-Town , et qu'au lieu d'opérer
44 VISITK DE WASUIMGTON.
dans les provinces du sud , celles des deux Caro- Unes, avec des forces prépondérantes, ils avaient été forcés d'en ramener à New-York la majeure partie. Le général Washington et le général Rochambeau se décidèrent à passer tout le quartier d'hiver dans cette observation passive, se tenant toujours prêts à profiter des circonstan-* ces plus favorables qui pourraient s'offrir. Tout le temps que dura cette espèce de suspension d'hostilités fut bien employé à mettre l'armée américaine en bon état pour l'ouverture de la campagne, et de son coté M. de Rochambeau, qui attendait l'arrivée de sa seconde division, se prépara à seconder nos alliés avec vigueur. Le général Washington se rendit de sa personne au quartier général français, accompagné du marquis de la Fayette. Cette entrevue des deux généraux fut pour nous une véritable fête. Nous étions impatients de voir le héros de la liberté. Son noble accueil, la simplicité de ses manières , sa douce gravité surpassèrent notre attente et lui gagnèrent tous les cœurs français. Lorsque après avoir conféré avec le comte de Rochambeau, il nous quitta pour retourner à son quartier général près de West-Point, je reçus l'agréable mission de l'accompagner jusques à Proi^idence. Nous arrivâmes de nuit à cette petite ville; toute la population était accourue au delà du faubourg;
TRAHISON d'aRWOLD. 4^
une* foule d'enfants portant îles torches et répétant les acclamations des citoyens nous entouraient; tous ils voulaient toucher celui qu'à grands cris ils appelaient leur père^ et se pressaient au-devant de nos pas au point de nous empêcher de marcher. Le général Washington attendri s'arrêta quelques instants et^ me serrant la main , il me dit : — « Nous pourrons être battus par <c les Anglais; c'est le sort des armes; mais voilà <c l'armée qu'ils ne vaincront jamais. »
Ce fut à cette époque et durant l'absence du général Washington que le général Arnold tenta de consommer le crime qu'il méditait, en livrant aux Anglais la forteresse de West-Point qui lui avait été confiée comme à l'un des plus braves et des plus habiles officiers de l'armée américaine. Son infâme trahison fut découverte par l'arrestation du major André qui, déguisé en paysan, était venu conférer avec lui, et rapportait à sir Henri Clinton les renseignements et les plans que le traître lui avait livrés. Arnold, informé de l'arrestation d'André, se jeta précipitamment dans un bateau et se réfugia à New- York , où il n'apporta que l'inutile secours de ses perfides conseils, et l'infortuné major, l'un des meilleurs officiers de l'armée anglaise et des plus intéressants par son caractère , jugé et justement puni comme espion, paya de sa tête son imprudence*
46 OPléRATIONS EM VIRGIKIR
Pendant que ces événements se passaient dans le nord, lord Cornwallis poursuivait dans le sud son plan de campagne. Il était prêt à marcher vers la Caroline du nord, lorsque le lieutenant-colonel Tarleton , qu'il avait détaché pour déloger le général Morgan de la position qu'il avait prise sur le Pacolet, fîit battu par celui-»ci avec luie perte de plus de huit cepts hommes. Cet événement ne détourna point lord Cornwallis de son projet de pénétrer en Virginie. Il laissa un petit corps de troupes au général Bawdon pour couvrir la Caroline méridionale ef; rallier les débris de Tarleton , et se dirigea par la route supérieure au pifsd des montagnes, qui lui offraient plus de facilités pour passer à gué les rivières. Il abandonna ainsi toute communication avec Charles-^Town , se fit joindre par le corps du général Leslie, et rassembla ses forces à Ramsoure-Mill, sur la fourche méridionale du Catawr baw. Privé des troupes légères de Tarleton , qui avaient formé sa première avant-garde, et ne pouvant éçlairqr au loin sa marche , Cornwallis voulut par la célérité des mouvements prévenir le rassemblement des milices et des troupes américaines qui s'avançaient au soutien du général Morgan. Il fit bfûler ia plus grande partie de ses bagages, épreuve difficile de la discipline et du dévouement du spldat , et qui ne réussit guère