‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas] (volume 2)Chapitre 19 sur 96 · CONFIÉRENCE DES DEUX GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

CONFIÉRENCE DES DEUX GÉNÉRAUX

et ce secours si important était remplacé par un subside de six millions.

Le comte de Rochambeau et le général Washington se réunirent, le 20 mai, à Westerfield, près de Hartford, dans le Connecticut , pour conférer d'après ces données sur les opérations qu'il était préférable d'entreprendre , soit dans le nord contre la place de New- York, soit en Virginie contre l'armée de Cornwallis. Le général Washington pensait qu'il fallait attaquer immédiatement New-York , qu'on porterait ainsi un coup plus décisif à la domination anglaise. 11 savait que le général Clinton s'était fort affaibli par les détachements qu'il avait successivement envoyés dans le sud; il croyait aussi que la barre de Sandy-Hook , que les vaisseaux ne peuvent franchir qu'en s'allégeant, n'était pourtant pas un obstacle insurmontable. M. de Rochambeau jugeait, au contraire, qu'il valait mieux opérer dans la baie de Chesapeak, où la flotte française aborderait plus promptement et plus facilement. Le résultat de cette discussion fut, comme on Ta vu ci-dessus, de n'exclure aucune des deux opinions, de réunir les deux armées sur la rive gauche de l'Hudson, de menacer New-York, et de se tenir prêt, en attendant l'arrivée du comte de Grasse, soit à pousser sérieusement les attaques contre cette place, soit à marcher vers la Che-- L 5

66 ERREUR DU GifiiHkL ANGLAIS.

sapeack) selon les circonstances, et selon Fappui plus ou moins efficace que l'amiral français croirait préférable de donner à Tune ou à l'autre entreprise. J'ai déjà dit quelle fut la résolution de M. de Grasse/et ses mouvements en partant de Saint*Domingue , et son arrivée dans la baie ; je dois, maintenant y reprendre les opérations des armées de terre , et dire par quels strata* gèmes les généraux alliés trompèrent l'ennemi, et portèrent rapidement leurs principales forces en Virginie sur le- point le plus éloigné, et qui semblait n'être considéré que comme un objet secondaire. "

Après la conférence de Westerfield , une dépèche du général Washington au général Sullivan, député du congrès, et. une autre lettre écrite par un général français, furent interceptées par des coureurs anglais et remises au général Clinton, Ces lettres, dans lesquelles était rappelée la discussion entre les deux généraux alliés , persua^ dèrent au général anglais que l'attaque de New-^ York était sérieusement résolue ; et , comme il arrive trop souvent à la guerre , ce hasard nous servit mieux que n'eussent pu le faire les plus habiles espions. Pendant que cette information trompait le général anglais s>ur nos véritables desseins, le général Washington était, de son côté, beaucoup mieux éclairé sur les vues du

DÉPART DE l'armée FRANÇAISE. 67

gouvernement anglais. Une dépêche de lord Germaine au lord Clinton fut interceptée par un corsaire américain : elle renfermait la résolution du cabinet de Saint-James de pousser la guerre dans le sud. Cette intelligence ne' servit pas peu à convaincre le général Washinigton de la justesse des vues du comte de RochambeâU.

L*escadre française sous le commandement du comte de Barras continua de stationner dans ie port de Rhodé-Island, où M. de Choisy, brigadier des antiées^, officier très ^distingué par sa brillante valeur, fut chargé de protéger le mouillage de l'escadre avec un détachetrient de cinq cent$ hommes seulement et mille hommes de milices américaines. Tout notre équipage de siège était employé aux batteries, et devait être embarqué sur l'escadre lorsque le comte de Barras partirait pour se rallier à la flotte du comte de G ravise.

Le 18 juin, le corps français fut mis en màr-' che pour faire sa jonction avec celui du général Washington sur la rivière d'Hudson.

Les différentes missions dont j'avais été chargé, et surtout celle de rétablissement des quartiers de la légion de Lauzùn dans le Connéc tient, m'avaient fourni Foccasion de reconnaître le pays et les principales communications entre Rhode- Island et la rivière du Nord. Je reçus du mare-

68 MARCHE DB i/aRMÉE FRAICÇAISE.

chai général des logis de Tarmée, M. de Béville, l'ordre de précéder les colonnes, et d'indiquer les camps et les positions que Tarmée devait successivement occuper.

Le premier mouvement de l'armée française fut accéléré par les informations que reçut le général en chef de l'état des affaires en Virginie , et de la position où se trouvait le général Wa* shington lui-même sur la rive gauche de l'Hudson. Comme il s'était aperçu que lord Clinton avait dispersé ses troupes en plusieurs camps et jeté de gros détachements dans les Jersey , il tenta de surprendre le fort Washington à l'entrée de l'île de New- York; il chargea de ce coup de main le général Lincoln qui commandait son avant-garde, et marcha avec le reste de son armée pour le soutenir. En même temps, il invita M. de Rochambeau à presser la marche de sa première brigade et du corps de Lauzun, afin d'être en mesure de le seconder si l'action s'engageait sérieusement avec le gros de l'armée anglaise. Le général Lincoln tomba dans un fort détachement de l'ennemi qui était sorti le matin de New-York pour faire nn fourrage ; il se replia en bon ordre sur la tête de la colonne du général Washington , qui arrêta l'ennemi en même temps que la cavalerie de Lauzun menaçait son flanc.

Lord Clinton replia ses troupes et les fit rentrer

RÉUiriON DES DIRVX ARM££S. 69

dans nie ; les deux armées se réunirent dans le camp de Philippsbourg, à trois lieues de Kingsbridge, poste le plus avancé de l'ennemi sur File de New-York. Cette jonction en imposa au général Clinton 9 le retînt à New- York et Tempccha d'exécuter Tordre qu'il avait déjà reçu de s'embarquer avec un corps de troupes pour aller descendre dans la Chesapeak , sur les côtes du Maryland, afin de marcher ensuite par la Pensylvanie et les Jersey, de couper ainsi toute communication entre les États du nord et du sud, et de réduire le général Washington à la défensive sur la rive gauche de l'Hudson. Pour concourir à l'exécution de ce nouveau plan, et pour mieux établir le foyer de la guerre dans les États riverains de la Chesapeak j lord Cornwallis devait , d'après ses instructions , choisir et fortifier un poste permanent vers l'entrée de la baie.

Sans cesse harcelé par le général la Fayette , qui, ayant reçu un renfort de troupes régulières de la ligne» de Pensylvanie, le serrait de plus près, il abandonnait le haut pays, et successivement les plaines entre les rivières , rétrogradant vers leur embouchure pour y protéger l'abord et le mouillage des forces navales qui lui étaient annoncées. La force effective des deux armées réunies n'était guère que de dix mille hommes; nous étions campés sur une seule ligne. La droite.

70 POSITION DES ARMÉeS.

que formaient les Américains» s'appuyait à THudson ; elle était couyer te par des batteries pour la protéger contre le feu des frégates anglaises, qui pouvaient remonter le fleuve dans cette par. tie , appelée le Tof^an-see. . lies deux brigades françaises formaient la gauche de la ligne, appuyée à un bois et couronnant de petites hauteurs.

Mon s^mi Charles dd Laoaeth , les deux, firères Berthier,» récemment arrivé;^ def raacef et adjoints à notre étal-œ^jor^ et moi/ nous arions. établi notre bivouac près du quartier général de nbùre chef 9 M. de BéviUe^ dws une posî<tîon très-agréa*ble, entre des roiçhers et sous de magnifiques tulipiers. Nous nousamusâines à orner le petit espace où nos 4:anoQnières étaient tendues j et nous en fîmes en peu de temps . et k peu de frais un fort joli jardin. I^. général Washington. parco«iratit la ligne voulut nous. voir. Nous avions été prévenus de sa visite , et.il trouva sur nos tables de campagne le pls^n 4e la bataille de Trenton, avec la relation^ celui de West^Pouity et quelques autres des principales actions de cette guerre.

Quoique nous fussions fort près des postes avanx^és de Tennemi , il n'y eut que quelques rencontres entre les patrouilles. Je fus employé trèsactivement à des reconnaissances du teàrrain et des divers débouchés en avant du camp. M. le comte

B£CONNAISSAJXCES. 7 1

de Rochanibeau m'ordonna de les pousser aussi loin t]ile je pourr^s^ jusqu'à la vue des ppémiéres redoutes de FenDemi k la pointe de l'île. Il me confia un détachetnent de lanciers de la légion de Lailzun, à la tête duquel était le scMis^lieutenaiit Killemaine) qui depuis parvint au grade de ^néral de division., et se distingua comme l'un de nos meilleurs ;officiers de cavalerie. Je dus à sa vigueur et à ison intelligence de remplir à la sattsfactioni du général en chef la mission dont j'avais été chargé. Après avoir fait replier quelques petits postes de chasseurs hessois, nous arrivâmes jusqu'à la pprtée de carabine des ouvrages, et nous nous rencontrâmes sur ce même point avec un détadhement d'infanterie légère américaiiie cfai avait de même exploré le teri^ain à notre droite. L'objet de ces reconnaissances ét^t de préparer celle que les généraux en chef se > proposaient de faire peu de jours^ après avec un gros détachement, pour fixer plus spéciale^ ment l'attâition du général Clinton et ne lui laisser aucun doute sur l'intention des généraux alliés.

5,000 hommies de troupes des deux nations avecdeux batterie» d'artillerie de campagnefurent mis en marche vers minuit sous les ordres des généraux Chastellux et Lincoln. Les têtes de co^ lonnes arrivèrent à la pointe du jour à la vue des

72 KECONNAISSAMCËS.

avant-postes anglais et hessois. Tout le terrain compris entre le bras de mer qui sépare le con-* tinent de l'île de Tx)ng-Island et la rivière du Nord à Test dans toute l'étendue de l'île de New-York, cet espace 9 ou plutôt cette pointe du continent, d'environ trois lieues en moyenne largeur, fut promptement nettoyée des postes ennemis, la plupart Américains loyalistes qui s'y trouvaient répandus, et qui n'opposèrent qu'une faible résistance. Les hussards de Lauzun et les dragons de l'escorte des généraux en chef, auxquels se joignirent leurs aides de camp, chargèrent ces fuyards ; tout ce qui ne put s'embarquer pour repasser sur l'île fut pris ou tué.

Les généraux avec leur état-major parcoururent lentement tout le terrain découvert autour des points fortifiés , et s'en approchèrent autant qu'il leur fut possible de le faire. La canonnade fut très-vive, tant des divers ouvrages que des petits bâtiments de guerre mouillés dans le chenal et formant une espèce de ceinture autour de l'île. Ces vives démonstrations produisirent l'effet qu'en attendaient les généraux alliés , et quoique lord Clinton eut reçu , le 1 1 août, un renfort de 3 mille recrues qui , avec la garnison de Pensacola, portait ses forces à i2,ooo combattants, forces supérieures à celles qui l'observaient , il ne hasarda point de se dé-

DISPOSITIONS DE LORD CORNWA.LLIS. ^3

garnir pour renforcer lord Comwallis. Celui-ci , ayant repoussé Tavant-garde du général la Fayette y commandée par le général Yaine, qui s'était engagé témérairement en poursuivant l'arrière-garde anglaise, continua sa retraite sur Portsmouth dans la rivière d'Elisabeth. Bien que ce poste eût été mis hors d'insulte et fortement retranché, Cornwallis ne crut pas devoir s'y renfermer, parce qu'il était trop excentrique et n'offrait pas une protection suffisante aux vaisseaux. II préféra de remonter la rivière d'York et de faire , aux termes de ses instructions , un établissement permanent à York-Town et à Glocester sur les deux rives opposées , couvrant ainsi un bon mouillage par des feux croisés. Jje général la Fayette , continuant de le suivre et de l'observer avec précaution , prit position à Yilliamsbourg , entre la rivière de James et celle d'York , à une marche d'York-Town.

Dans ces circonstances le comte de Rochambeau reçut et communiqua au général Washington la réponse de M. de Grasse, qui lui annonçait sa prochaine arrivée dans la baie de Chesapeak, et l'exécution des dispositions dont j'ai parlé ci-dessus. S'étant concertés avec le comte de Barras pour la réunion à M. de Grasse et le transport de notre artillerie de siège, les généraux mirent leurs troupes en mouvement le

^4 PASSAGK DE l'iIUDSON.

19 août y et rétrogradant de trois marches , ils les portèrent à Kings^Ferrj où se fit avec la pins grande célérité le passage de l'Hudson , ^ous la protection des forts américains. Le général Washington laissa: k la rive gauche trots mille hommes aux ordres un général Heat& pou^ <rouvrir West-Poiiit et les États, du nordf il d«s|ina aussi deux raille hommes de miliees à renforcer le corps de la Fayette. Ces di^poâtians et le passage de l'Hudsob- furent ^ittèrement dérobera l'ennemi. L^armée descendit hï rive droite jusqu'à la hauteur de Siaten^lsland en avant de Ghatam. Le coïnte de Rbchambeau chargea ; le >comiiiis* saire des guerres YAiemaitzy d'y construire des fours à la vue des ouvrages de l'ennemi et presque sous leurs yeux^

■Inquiété par ces reconnaissances et ces divers apprêts siir TUne et l'autre rive du fleuve, lord Clinton se crut menacé d'un investissement et d'un siège en règle; il ne soupçonna pas le véritable dessein des généraux alliés qui, tournant tout à coup à droite, sur le révers de^ montagnes qui séparent l'intérieur de l'État de Jersey de. ses districts sur lies cotes de la mer, coiidutsirent llarmée sur la Delaware. Les eaux de cette rivière étaient heureusement asse^ basses pour que le gué fût praticable auprès de Trenton au-dessous des cascades. Nous continuâmes notre mar-

ARRIVER A PHILADELPHIE. ''j5

cbe j us^i^à Philadelphie) o» les tronpes défilèmt devant le congrès assemblé. Ce fut là que nous apprîmes que l'amiral fiood était arrivé devant New-'Ycurk ^ qu'il s'était réuni à Tamirai Gvwes et faisait Içrce de voiles vers^ la bsAe de C^esapeak; mais les ennemis s'étaient éclairés troip tard; il ne leur restait plus assez de tempspôur nous devancer si M. de Grasse étaît'^x ^et avri^ré arvec ses Tingt^-six'TBisseafiuc db ligne à Fépoque piiKir laquelle il s'étaîtviiniioncé. Noms en reçûmes l'heiir reuse nouvellepar un rapport de* Baltimore. Les généraui^ aiUés pressèrent la ^ marche des colonnes. Enrdrnvaffit à ffeoét^qf-Slk za fond de la baie, j nous y trouvâmes un offîcier, porteur des dépéehes de M. de Giiasse.

^Nous étions encore éloignés de plus de cent lîttues du point oo nous devions nous réyfnir au corps de M. de la ' Fayette et 4 celui ^ de M. de Saint-Simon que M. de Grasse avait transposé àe Saint*Domingue. Cet espace eàt 'été lÂ^etïfot franchi par voie de mer , mais à peine tro^iifra-^^^en assez d'embarcations pour deux infiMê bdiiatties. On en profita à la hâte pour faire partir les deux avaaCrgardes composées des grenadiers ^t dés •chasseurs. Tout le reste , avec l'artillerie decam^pagne et les bagages , dut, sous les ordres des deux généraux Yiomesnft, continuer de marcher par terre en tournant la baie jusc{u'à Balti-

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