RECONNAISSANCE DE LA FLOTTE ANGLAISE
phie, et ensuite la Delaware et les Jersey. La cavalerie de la légion de Lauzun^ commandée par le comte Robert de Dillon, éclairait notre flanc droit sur le revers des hauteurs que nous côtoyions. Le général en chef, instruit qu'on avait signalé une flotte anglaise à l'embouchure de lHudson, m'ordonna d'aller la reconnaître d'aussi près qu'il me serait possible de le faire, sans me compromettre à travers les postes ennemis répandus sur la rive droite du fleuve en deçà de Staterirlsland. Un officier américain très-intelligent me servit de guide. Ayant pris avec lui trois dragons bien montés et qui connaissaient parfaitement le pays, il me conduisit jusqu'à la pointe du Hook, où se trouve le banc de sable que les vaisseaux de guerre ne peuvent franchir qu'en s'allégeant d'une partie de leur artillerie. Nous nous arrêtâmes à la dune la plus élevée, du haut de laquelle, couchés et sans pouvoir être aperçus , nous comptâmes à loisir les vingt-six vaisseaux de l'amiral Pigot, mouillés en dehors de la barre, et nous observâmes leurs manœuvres pour la franchir et remonter le fleuve. Notre retraite ne fut pas moins heureuse, et je dus à mon compagnon d'armes l'avantage d'avoir rempli cette mission délicate à la satisfaction du général. . Nous passâmes l'Hudson, comme à l'ouverture de la campagne précédente, à Rings-Ferry, où se
CAMPS ST7R l'hUDSON. 1o3
fit la jonction des deux armées. La nôtre défila entre l'armée américaine qui bordait là haie, en grande parade et dans la tenue la plus brillante. iZe fut une véritable fête de famille. « I/armée c< américaine resta campée à Kings-Ferry, ayant « une avant-garde à Tembouchure du Croton dans « la rivière d'Hudson ; le corps français prit , en « avant de Grampont, un camp militaire dans la «( montagne. Le corps de Lauzun était en avant- « garde sur la sommité qui borde le Croton. Dans « cette position ) les deux armées pouvaient ^ dans « une marche, se porter sur New-York et sur « Vile des Etats, v
Ce fut au camp de Crampont que le baron de Vioménil , nouvellement promu au grade de Heutenant général, et tous les officiers partis de France avec lui > nous rejoignirent. Leur traversée avait été très-malheureuse. M. de la Touche, qui avait ordre de faire la plus grande diligence, eut à se reprocher des retards qu'il aurait pu éviter. La rencontre d'un vaisseau ennemi, à la hauteur des Bermudes, l'engagea dans un combat périlleux, qu'il chercha d'abord à éviter, conformément à ses instructions, mais dans lequel il fut obligé de soutenir la frégate la Gloire. Celle-ci , surprise au milieu de la nuit et ne pouvant se rallier à l'Aigle sans se mettre dans une position trop défavorable, combattit seule, pendant plus
I04 COMBAT U£S FRÉGATES l'aIGLE ET LA GLOIRE.
d'une heure, à portée de pistolet, ce vaisseau de 74. C'était V Hector y pris au combat de M. de Grasse. Pendant que le brave Vallongue soutenait avec une rare intrépidité une lutte si inégale, le capitaine la Touche vint à son secours; il fut assez heureux pour désemparer de son gouvernail le vaisseau anglais déjà très-mal traité, et qui, s'il ne fût parvenu à se dégager, allait être enlevé à l'abordage.
Ces deux frégates arrivèrent le 1 1 septembre à l'embouchure de la Delaware où elles prirent une corvette anglaise; mais des vents contraires et violents, ainsi que l'apparition de l'escadre commandée par l'amiral Ëlphinston, forcèrent M. de la Touche à s'engager entre les bancs avant d'avoir pu recevoir des pilotes. Chassé vivement par l'ennemi et ne pouvant se diriger, en remontant la Delaware, qu'à l'aide de la sonde , il manqua le chenal, et les pilotes à bord de V Aigle , qui avait déjà touché, déclarèrent que les vaisseaux français ne pouvaient être sauvés qu'en rétrogradant vers l'embouchure pour prendre le vrai chenal. La position de l'ennemi ne permettait pas cette manœuvre : l'amiral Ëlphinston avait fait .mouiller ses vaisseaux de ligne et continuer la chasse par ses frégates. Il ne restait d'autre ressource aux Français que d'essayer de franchir l'obstacle. La corvette et la frégate la Gloire
PERTE DE L AIGLE. lOD
y réussirent après beaucoup d'efforts ; F Aigle y échoua. Les officiers passagers et le trésor furent mis à terre par des canots. M. de la Touche fit couper les mâts, et, ne pouvant répondre que faiblement et pour l'honneur de son pavillon au feu des frégates anglaises , il fut contraint d'amener. Les Anglais jetère^nt quelques troupes sur la côte pour se saisir du trésor; mais, grâce à la prévoyance du baron de Vioménil et à l'activité des officiers qui l'accompagnaient, cette proie leur échappa.
Nous reçûmes avec un vif empressement nos camarades naufragés; ils nous donnaient des nouvelles de France , de nos parents , de nos amis ; nous avions, de notre côté, beaucoup à leur dire sur tout ce que nous avions fait, sur la patrie adoptive à laquelle ils venaient comme nous s'afiSiier par la confraternité d'armes. J'eus une des meilleures parts dans cet échange. Le chevalier Alexandre de Lameth , qui venait remplacer son frère Charles comme adjudant général, m'apportait les plus touchants témoignages de son attachement ; j'acquérais un nouvel an;ii. Je fus aussi bien accueilli par ses compagnons de voyage, entre autres par le brave et aimable comte de Ségur. Celui-ci remit au comte de Rochambeau les dépêches du gouvernement, dont son père, le maréchal de Ségur, ministre de la guerre , l'avait chargé.
I06 £XP£DITIOIf COJ^TRE LA. JAMAÏQUE.
Le cabinet de Versailles avait prévu que, les Anglais voyant la Jamaïque prochainement menacée, abandonneraient l'Amérique septentrionale, et cesseraient d'y consumer en vain les forces de terre qu'il était urgent pour eux d'employer à la défense de la plus précieuse de leurs possessions dans les Antilles. Dans cette supposition, les ordres expédiés à M. de Rochambeau lui prescrivaient de faire embarquer les troupes françaises sur l'escadre du marquis de Yaudreuil, qui les porterait au cap Français, île de Saint- Domingue, où devait se faire leur jonction avec les troupes espagnoles sous les ordres du lieutenant général dom Galvez.
La certitude de l'évacuation de Charles-Town et les rapports des espions sur les préparatifs de celle de New-York ne laissèrent bientôt plus à M. de Rochambeau aucun doute sur l'exécution des ordres qu'il avait reçus. L'escadre de M. Vaudreuil devait être ravitaillée et prête à recevoir , soit à bord des vaisseaux de guerre , soit sur des bâtiments de transport, l'infanterie et l'artillerie française , vers la fin de novembre. Les généraux baron de Vioménil et le comte son frère furent chargés du commandement des troupes qui furent mises en marche sur Boston. La légion de Lauzuu, qui se trouvait alors à Baltimore, avec l'artillerie de siège, resta aux ordres du général Washington.