CARACAS
Caracas et de ses environs , que, ne pouvant y rien ajouter , je m'abstiens de retracer à mon tour ces agréables souvenirs. II a peint avec les plus vives couleurs cette espèce à! Eldorado^ et les traits saillants du caractère espagnol , plus pro-* nonce dans les colonies que dans la métropole. Nous nous trouvâmes réunis avec ceux de nos compagnons qui étaient venus par mer jusqu'à la Guayra, tels que le duc de Laval, le marquis de Fleury et quelques autres. Le chevalier Alexandre de Lameth avait hasardé de faire ce voyage à travers pays , entre la côte et le chemin de Valence que nous avions suivis, et n'avait surmonté qu'avec peine les plus grandes difiBcultés. Notre séjour à Caracas fut une continuité de fêtes, dans lesquelles la galanterie française et l'attrayante coquetterie des dames espagnoles eurent un libre cours. Je conçus l'idée d'esquisser quelques scènes de ces romans à peine commencés et qui furent trop tôt interrompus. Nous nous séparâmes en partant de Caracas. Le comte Ségur et la plupart de ceux qui formaient notre caravane allèrent à la Guayra où ilss'embarquèrentpour retourner à Porto-Cabello. Je repris avec Berthier le chemin de Valence , m'arrétant dans les mêmes gîtes afin de mettre en ordre mes notes et les croquis que j'avais dessinés en venant, et qui me
l54 NOUV£LX£ DE LA PAIX.
servirent à dresser une assez bonne carte de tout le pays que nous avions parcouru.
D'heureuses nouvelles nous attendaient à Porto*Cabello; l'escadre était réunie , par£siitement réparée, et M. de Vaudreuil n'attendait que l'a-^ viso qui devait lui faire connaître ie départ de la grande flotte de Cadix , lorsque la frégate l'Ari' dromaque vint nous annoncer la signature de la paix et apporta à M. de Vaudreuil Tordre de se rendre au cap Français. La joie que répandit dans toute l'armée, marins ou soldats, l'espoir du prochain retour dans la patrie, ne peut se décrire; il faut avoir éprouvé ce sentiment à des milliers de lieues de la terre natale pour s'en faire une juste idée; car, ainsi que la dit un de nos plus aimables poètes , André Chénier,
« Tout mortel errant nourrit un long amour « D'aller revoir le sol qui lui donna le jour, •
Le marquis de Vaudreuil arbora son pavillon sur le Northumberland, vaisseau neuf et l'un des meilleurs voiliers de son escadre , commandé par M. de Médine. Le Triomphanty que l'amiral montait auparavant, devait se détacher de Tescadre et passer le détroit de Gibraltar pour rentrer à Toulon. La plupart des officiers de son état-ma* jor passèrent avec lui sur le Northutnberkmd. Le
DEPART PODR SAIffT<»DOIffINGUE. i 55
général en chef, baron de Yioménil, ne quitta point M. de Yaudreuil ^ et je continuai de l'accom-* pagner comme remplissant les fonctions de chef de l'état-majpr de l'armée. Le comte de Ségur s'y embarqua aussi. Nous appareillâmes de Porto- Cabello le 3 avril 1 783. Cette fois, les vents frais de nord-est, qui nous avaient tant contrariés, nous servirent à souhait, et pous eûmes une douce et prompte navigation jusqu'au cap Fran* çais. M. de Yaudreuil eut l'obligeance de détacher la fr^ate V Amazone pour porter dans la partie du sud le comte de Ségur qui désirait d'y visiter son habitation; Berthier l'accompagna; je regrettai que mes fonctions m'empêchassent de le suivre.
La riche colonie de Saint-Domingue était à cette époque au plus haut degré de splendeur ; les immenses apprêts qu'on y avait faits pour rexpédîticm de la Jamaïque ajoutaient encore à l'éclat de cette prospérité. L'escadre espagnole nous attendait dans le port ; ces deux escadres composaient une force navale de vingt-trois vaisseaux de ligne et de huit frégates. La flotte combinée de Cadix était forte de quarante vaisseaux de ligne. Ain^i, la jonction opérée, le comte d'Estaing aurait eu sous ses ordres soixante-trois vaisseaux de ligne. Si l'on suppose avec raison que les Anglais n'auraient pas manqué de réunir
1 56 sAiirT"*i>oMmGn£»
dans ces parages une force navale au moins égale, on peut juger de quelle importance eussent été les événements de cette campagne.
Les troupes de terre, françaises et espagnoles, réunies au Cap, formaient une force effective d'environ vingt mille hommes , et sans doute la flotte combinée apportait aussi de puissants renforts, qu'on ne peut guère évaluer à moins de dix mille hommes. Les quais du port de Saint- Domingue étaient couverts d'une nombreuse artillerie de siège et de campagne. Quelles combinaisons, quels efforts, quelles dépenses pour se disputer la possession d'une ile au plus lointain rivage de l'océan Atlantique ! Quelle effusion de sang et quel désastre prévint la glorieuse paix de 1783!
Jamais le commerce de la colonie n'avait été dans un état plus florissant. De nombreux convois y étaient récemment arrivés. Environ cinq cents bâtiments marchands mouillaient dans le port; les magasins regorgeaient des marchandises d'Europe; elles étaient entassées sur les places, et livrées, surtout nos vins, à des prix inférieurs à ceux de France, On peut , d'après ce tableau fidèle, mesurer l'immensité des pertes que les révolutions de Saint-Domingue ont causées à la métropole.
Mes occupations et la maladie dont je ressen-
SAIITT-DOMmGUE. iB'J
tais les premières atteintes me permirent à peine de faire quelques excursions dans la plaine du Gap. Je visitai une des principales habitations. Le régisseur qui m'expliquait tous les détails des diverses cultures , le système des irrigations , les différentes usines, me dit, en me montrant d'un point élevé Tétendue de la plaine et la magnificence des productions : « L'horizon qu'em- « brassent d'ici vos regards entre les mornes et « le rivage comprend un territoire de soixante a millions de revenus. »
Toutes ces merveilles me touchaient peu; je leur préférais les campagnes du Connecticut et de Rhode-Island , et l'air pur qu'on y respire au f^n dévorant du soleil des Antilles. Là, du moins, Fami de l'humanité, celui qui sent toute la dignité de son être , n'est pas sans cesse attristé , indigné par les horreurs de l'esclavage. Pour juger par moi-même jusqu'à quel point l'avarice peut porter le mépris de la nature humaine et l'endurcissement de cœur, je voulus voir la vente publique d'une cargaison de nègres des deux sexes ; je me rendis dans la salle destinée à ce marché des enfers. Ces malheureux étaient assis sur le carreau, appuyés le long des murailles; les acheteurs circulaient autour d'eux, les considéraient comme ils auraient pu le faire d'un troupeau de bétail. Lorsqu'ils avaient fait choix d'un individu.
l58 MARGHlâ d'esclaves.
on le plaçait sur une escabelie au milieu de la salle; alors les acheteurs le palpaient en tous sens; il était ensuite vendu à l'enchère et adjugé par le crieur au plus offrant. Ces infortunés, résignés à leur sort y satisfaits , peut-être , d'avoir échappé au long supplice de la traversée , ne donnaient aucun signe d'inquiétude ou de regret d'être séparés de leurs compagnons. Un seul d'entre eux, assis auprès d'une jeune femme qu'il tenait par le bras, ne put en être arraché que par force, et sa compagne, pendant qu'il était surl'escabelle, se désolait et se couvrait le visage de ses deux mains. Le barbare acheteur n'eut pas même la pensée de les réunir; il emmena le jeune esclave, et la jeune négresse fut immédiatement après achetée par un autre.
Quis taliajhnfio Temperet à lacrymis !
Après trois semaines de séjour au Cap , je fis , par ordre du baron de Vioménil , le dispositif de l'embarquement de l'armée, et je me préparais à retourner en Amérique pour y remplir la mission que m'avait destinée M. le chevalier de la Luzerne, lorsque j'appris que l'article du traité de paix qui renfermait la nouvelle démarcation des limites depuis la rivière Sainte-Croix jusqu'au Mississipi, prévenait toutes les difficultés, au
EMB A RQUEMENT. I Sg
delà même des espérances des Américains, et rendait inutile le travail des commissaires. J'avais laissé à Providence, chez le docteur Bowen, et confié particulièrement à ses aimables filles, une cassette dans laquelle étaient renfermés divers papiers et les notes que j'avais recueillies pendant le cours des deux campagnes. Cette cassette, que j'avais crue perdue, a été soigneusement conservée par mistress Ward , la plus jeune de ces demoiselles , la seule qui ait survécu au reste de la famille, et qui m'a conservé son honorable souvenir; c'est après un laps de quarante ans, qu'ayant rencontré à New-York le général la Fayette, pendant son voyage triomphal, mistress Ward voulut bien s'enquérir de moi, et pria le général de se charger de me rapporter cette cassette avec un touchant témoignage de son ancienne amitié. Les notes que j'ai ainsi retrouvées m'ont servi à faire le résumé que j'ai inséré plus haut dans ces mémoires*
L'embarquement des troupes étant achevé, nous mîmes à la voile de la rade du Cap le 3o avril 1783; nous étions tous joyeux de voguer ▼ers la terre natale. En nous élevant jusqu'à la hauteur des Açores, les vents nous servirent bien; la fièvre m'avait quitté, je me sentais renaître. Les états-majors de terre et de mer, réunis khoràAxi Northumberlandy formaient une société
l6o THkYERSiE.
très-agréable ; la conversation ^tait animée et intéressante. Des marins très-instruits , tels que MM. de l'Aiguille et de Graudchin , le spirituel chevalier de Panât, M. de Manneville, aide-major général de notre armée , homme très-érudit et d'un esprit contrariant, et surtout le comte de Ségur, apportaient chacun leur tribut. Nous fumes, pendant quelques jours, arrêtés par des calmes , auxquels succédèrent des vents violents de sud-ouest. L'escadre fila jusqu'à onze nœuds* En approchant de la côte de France , nous trouvâmes une brume épaisse qui ne permettait pas aux pilotes côtiers de reconnaître sur quel point nous allions atterrir ; ils affirmaient , d'après les sondes, que les courants nous avaient portés audessus d'Ouessant , et que nous étions , comme ils le disaient, déjà emmanchés. Les observations de longitude faites par MM. de l'Aiguille et Grandchin prouvaient, selon eux, que nous étions trèsprès de terre. Dans cette incertitude, et la nuit s'approchant , l'amiral fit virer de bord pour s'élever au large. Le lendemain matin, ayant remis le cap à l'est, et le vent ayant encore fraîchi, les vigies crièrent : Terre! et les pilotes côtiers déclarèrent qu'ils apercevaient la tour d'Ouessant; mais le commandant du vaisseau, M. de Médine, qui , plus qu'eux encore , avait pratiqué ces dangereux parages , ordonna tout à coup de
ARRIVÉE A BREST. l6l
virer de bord; il avait reconnu , sous la brume, les brisants des écueils des Saints y sur lesquels nous courions vent arrière. Le Northumberland était en tête de l'escadre , à laquelle on fit signal d'exécuter la même manœuvre. La brume s'étant tout à coup dissipée^ nous distinguâmes à l'œil nu le ressac des vagues contre les rochers , où l'escadre entière aurait inévitablement péri sans la vigilance et la présence d'esprit de M. de Médine. Quelques heures après, nous entrâmes dans le canal de Lyroise, et nous mouillâmes dans la rade de Brest le 19 juin, après une traversée de quarante-neuf jours.