LIVRE TROISIÈME
Arrivée à Paris. — Mission dans le Levant. — Déf>art. — Embarquement à Toulon. — Navigation* — Cerigo. — Sdo. — Plaine de Troie. — Châteaux des Dardanelles. — Ténédos. — Salonique. — Ile de Candie. — Arrivée à la Sude. — Résumé de l'histoire de File de Candie. — La Canée. — Retimo. — Candie.
— Le mont Ida. — Le couvent de Saint-George. — Soupçons et révolte des janissaires d'escorte. — Amira. — Gyra-Petnu
— Ruines d'Érithrie. — Mégalo -Monasteri. — Port de Paleo Castro. — Spina-Longa. — Dangers au retour vers Candie. — Retraite à Gorgo-Laini. — Ruines de Gortyne. — Jje labyrinthe de Crète. — Les Sphaciotes. — Retour à la Canée. — Mouillage des Grabuzes. — Départ de l'île de Candie pour Naples de Romanie. — Considérations militaires sur la Morée et sur les iles et les points méridionaux de l'Archipel. — Naples de Romanie. — Arrivée à Smyme le 4 janvier 1784. — Smyrne. — Départ pour Constantinople. — Reconnaissance des deux côtes du Bosphore. — Résumé historique sur la politique de la France vis-à-vis de la Porte. — Reconnaissance des Dardanelles. — Troade. — Thasos. — Lemnos. — Myconi.
— Paros. — Port de Naussa. — Grotte d'Antiparos. — Parechia. — Athènes. — Milo. — Coron. — Modon. — Navarin. — Retour à Toulon le 6 août 1784- — Rentrée à Paris.
J E débarquai le même jour et je ne restai à Brest que le temps nécessaire pour achever de m'acquitter de mes dernières fonctions et obtenir
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du baron de Yioménil la permission de me rendre à Paris. J'avais trouvé en débarquant des nouvelles de m^ famille ; mon frère Saint-Marcel était dans l'Inde ^ où le régiment d'Aquitaine faisait partie de l'expédition de M. le bailli de SufFren; mon frère Saint-Fulcrand était resté en Amériquey et ne devait revenir en France, avec le resté de l'administration à laquelle il était at^ taché que quelques mois ^près. Mon respectable^ père, privé de ses enfants depuis plusieurs années, me pressait de me rendre auprès de lui à MontpellierA Je reçus en même temps une lettre fort obligeante du comte de Charlus^. qui me prévenait que son père, ministre de la marine, m'appelait auprès de lui, et me destinait à remplir une ihission particulière. J'appris aussi que M. le comte de Roehambean avait obtenu pour moi le grade de major, et que je faisais partie du corps d'état-major général nouvellement formé sous les ordres jdu marquis d'Aguesseau. Je fis diligence pour me rendre à Paris ; j'y fus affectueusement accueilli par mon ancien général le courte de Puységur; je me rendis à Versailles pour re* mercier le.maréchall Ségur y ministre de laguerre^ auquel je fus présaité par son fils. Le comte de Gharlus, me présenta aussi à son père, et celui-ci me trouvant décoloré et souffrant encore des suites de ma fièvre de Saint-Domingue, jugea que
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je n'étais point en état d'entreprendre immédia* tement un long voyage et un travail considérable. Je le suppliai de ne pas me priver de cette occasion de mériter mon avancement , et j'ajoutai que le changement de climat et des occupations utiles concourraient au rétablissement de ma santé. Alors M. le maréchal m'expliqua en peu de mots les motifs politiques de ia mission secrète que j'aurais à remplir.
L'invasion de la Crimée et les vues ambitieuses de Catherine II faisaient pressentir que la guerre éclaterait dans l'Orient, que la France pourrait être entraînée à y prendre part, et, dans cette supposition, le gouvernement voulait faire recueillir des notions précises sur les ports, les places et les divers points fortifiés des îles et des côtes de l'archipel du Levant, en y comprenant la position de Constantinople sur les deux mers. Nos anciennes relations avec l'empire ottoman et l'état florissant de notre commerce dans ces contrées semblaient exiger que nous nous opposassions aux envahissements de la Russie; d'un autre côté, on s'exagérait la décadence de l'empire turc en Europe, et, dans le cas d'un démembrement qu'on croyait prochain, on songeait à s'emparer des possessions qui pouvaient le mieux assurer notre prépondérance maritime. C'était surtout l'île de Crète où Candie que le
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gouvernement français avait en vue; elle pouvait être le prix des secours que fournirait la France à son ancienne alliée, ou celui d'une neutralité utile aux projets de la Russie. M. le maréchal de Castries chargea le chevalier de Fleurieu^ qui avait toute sa confiance, de conférer avec moi sur cette reconnaissance militaire , et de me donner toutes les communications qui pouvaient y être relatives. Je reçus une instruction secrète du ministre de la marine écrite de sa main. Pour masquer cette mission, je reçus aussi celle de visiter, de concert avec le comte Bonneval^ capitaine de vaisseau, toutes les échelles du Levant, comme l'avait fait le baron de Tott, quelques années auparavant. Il me fut prescrit de voyager sous un autre nom, et de ne me revêtir de mon uniforme que dans le cas où je pourrais être compromis. Lorsque je pris congé du maréchal de Castries et du maréchal Ségur, l'un et l'autre me firent espérer que j'obtiendrais à mon retour le grade de colonel. Je partis pour Montpellier, où je me reposai quelques jours au sein de ma famille. Un courrier m'y apporta mes dernières instructions, et je me dirigeai sans perdre de temps sur Toulon. Je m'arrêtai le 3 septembre au dernier relais à OUioules, et j'envoyai sur-lechamp mon domestique au comte de Bonneval, capitaine de vaisseau, commandant la corvette
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la Badine sur lacfuelle je devais m'embarquer. Celui-ci n'attendait que moi pour mettre à ia voile, et me donna rendez*vous pour le lendemain au soir au village de la Seine, près duquel était mouillée la corvette.
Pendant le cours de mon voyage, j'écrivis un journal sous la forme de lettres adressées à madame de Croix, femn^e de beaucoup d'esprit, qui m'avait accueilli avec une bonté toute maternelle lorsque j'étais en garnison à Yalenciennes, et aux bons conseils de laquelle je suis redevable de mes premiers succès. Je ne saurais mieux ni plus exactement retracer l'une des plus intéressantes époques de ma carrière, qu'en puisant dans le recueil de ces lettres que j'ai conservées, les détails descriptifs que je n'avais point dû mêler aux principaux résultats de mes travaux.
Tarrivai le 4 au soir à la Seine, où je trouvai M. de Chabot, lieutenant-colonel au corps royal du génie et l'un des officiers les plus distingués de cette arme, qui devait aussi s'embarquer secrètement à bord de la Badine. Comnfie s^ mission différait de la mient^e, nous fûmes d'abord trèsréservés dans nos questions et dans nos réponses réciproques. M. de Chabot, qui se faisait appeler le chevaUer deServille, était envoyé à Constantinople sur la demande qu'en avait faite le divan à M. le comte de Saint-Priest, pour diriger les tpa-