‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas] (volume 2)Chapitre 33 sur 96 · DÉFAUT · texte numérisé non relu

DÉFAUT

▼aux de forrifications. l'avais aussi reçu l'ordre de changer de nom, et j'avais pris celui de Vernon. Nous ariivàsnes ensemble à bord de la corvette vers minuit ; nous y fûmes reçus par M. de Bbaneval qu'il me tardait beaucoup de connaître, et qui nous accueillit avec la plus grande politesse ^ on leva l'aiicre, et, à la pointe du jour, nous fûmes sous voiles. Je devais m'attendre à trouver dans le comte de Bonneval un collègue très-instruit et connaissant déjà le pays que nous devions parcourir ensemble. Il importait pour le succès de nos opérations que nous fussions parfaitement d'accord : M. de Bonneval me prévint. Nous nous communiquâmes nos instructions , et il me témoigna le désir le plus vif de confondre nos travaux* J'avais tout à gagner à cette communauté | les lumières de cet excellent officier , sa manière ouverte et franche lui acquirent toute ma confiance. Il joignait aux talents qui depuis longtemps l'avaient fait distinguer, un esprit agréable et le meilleur ton, et je m'estimai heureux de trouver toutes ces qualités réunies dans une personne avec laquelle j'étais destiné à passer de longues heures tête à tête*

Nous eûmes, en partant de la rade de Toulon, un très-beau temps et des vents favorables. Ils franchirent de la partie de l'ouest lorsque nous

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fûmes à la hauteur de l'île de Sardaigne. Nous doublâmes le cap Bon , sur lequel était un petit ermitage où demeurait un marabout dont les prières avaient, disait-on, la vertu de féconder les femmes stériles; heureux privilège des ermi* tes de tous les pays et de toutes les religions.

Nous passâmes en vue de l'ile de Malte en rangeant d'assez près les côtes de Sicile, et trois jours après nous découvrîmes le cap Matapan et les terres les plus méridionales de la Morée. Un calme plat, qui dura quelques heures, me laissa tout le temps de considérer les rivages de l'ancien Péloponèse, et le fameux promontoire sur lequel était élevé le temple de Neptune. Dominant sur les deux mers, il devait être aperçu de loin , et l'on ne pouvait mieux le placer pour que le dieu des flots reçût de fréquents hommages. Enfin nous entrâmes dans l'Archipel, passant entre le cap Saint-Ange et l'île de Cythère, appelée aujourd'hui Cerigo. Il faisait nuit et le plus brillant clair de lune quand nous doublâmes cette île célèbre; le vent était frais, la mer belle, une vapeur légère couvrait Kle sacrée : il ne fallait pas moins pour aider notre imagination à lui rendre le charme des anciennes fictions. Le séjour enchanté de la reine d'Amathonte n'est qu'un affreux écueil, un amas de rochers habités par

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des Vénitiens ; c'était la seule possession qui restât à la république de toutes celles qu'elle avait autrefois dans la mer Egée.

La corvette alla mouiller ensuite dans la rade formée par File du Mile ou Mélos ^ celles del'Argentière et l'île Brûlée. J'étais impatient de voir des Grecs ; j'allai visiter le village de l'Argentière qui me parut aussi malpropre que mal bâti , misérable séjour d'une population d'esclaves. Cepen* dant j'y fus frappé de la beauté des hommes et des formes élégantes de quelques femmes, malgré la bizarrerie du costume. Les vents de nord nous retinrent sur cette rade pendant trois jours, et nous obligèrent ensuite à nous arrêter devant Scio. La mer était si grosse que nous ne pûmes communiquer avec la ville. Scio, que les anciens appelaient Chio^ du nom de la nymphe Chione, fille de l'Océan , était la seule ville de l'Archipel qui eût alors conservé quelque splendeur. C'était une des douze villes de l'Ionie, et on la citait à cause de ses forces maritimes. l-ics efforts généreux que firent les habitants pour défendre leur liberté ont rendu leur nom fameux dans l'histoire. Ils résistèrent aux Athéniens. Surpris et vaincus par les Perses sous Darius, Alexandre les délivra et leur laissa la liberté. Ce n'est que longtemps après qu'ils passèrent sous la domination des Romains, ou plutôt ils s'allièrent avec eux;

I jo saio.

mais la protection de Sylla ne put les sauver du ressentiment de Mithridate , qui ' saccagea leur île et voulut détruire Ja postérité de œs fiers in^ sulaires en transportant tous les habitants au delà du Bosphore. Cependant les Héracléens atta^ quèrent les vaisseaux qui les portaient , et les ra-^ menèrent dails leur patrie, où ils jouirent paisi* blement de leur liberté : atssi Pline a-l-il appelé cette île la Libre Chio. Depuis elle rest^ sous la protection des empereurs romains et des Grecs, jusqu'il ce que les Vénitiens s'en rendissent maîtres sous le règne de Manuel Gomnèiie, après quoi elle passa sous la domination des empereurs de Constantinople.

Plus tard , Michel Paléologue céda cette île aux Génois, qui la firent refleurir et y rétablirent le gouvernement républicain, sous l'autorité des Mahons , premiers nobles de la maison de Justiniani. Us firent une alliance avec les Turcs, devenus très-puissants depuis la prise de Constantinople, et passèrent enfin, en i566, sous le joug ottoman.

La moderne Cbio , si florissante à l'époque où je visitai ces parages , a , de nos jours , éprouvé des vicissitudes qui rappellent celles de son ancienne histoire. Ses habitants ont su reconquérir et défendre Leur Uberté. Aidés par les 3amipns, ils ont chassé leurs tyrans* Mais bientôt, accablés

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par le nombre, ils sont tombée comme leurs an* cêtres sous le fer d'uii noaveau Mithridate. Tous ont été massacrés ou déportés. Enfin , de gêné* repx auxiliaires , conduits par un Français , le go<lonelFabvier, ont, comme les Héracléens, attaqué les barbares et ramené les Grecs de Chio dans leur patrie.

Aussitôt que les vents nous permirent de ccm*7 tipuer notre route vers le nord , nous appareU«> Iftmes de la rade de Chio, et, côtoyant Tandenne lonie, le golfe de Smyrne, l'île de I^sbos, au* jourd'hui Mételin , npus jetâmes l'anct« devant Ténédos^ le i^'^ septembre. Il nous tardait d'ar»river à Constantinople , et nous craignions avec raison que la peste violente qui y régnait ne nous empêchât de communiquer. M. de Bon* neval écrivit à Pambassaddur, le comte de Saint* Priest, pour lui annoncer l'arrivée du chevalier de Serville. La variation des vents à l'ouvert di| canal nous retint pendant deux jours au mouil"* lage de Ténédos. ]Vfe rappelant ici ma navigation d^uis Saint-Domingue, mon voyage sur le ter* ritoire dé France, et ma traversée depuis Toulon, je m'aperçus que j'avais , en quatre mois , touché aux quatre parties du monde : l'Amérique, d'où j'étais parti; l'Europe, en débarquant à Brest; l'Afrique au cap Bo^^ et l'Asie, en profitant du retard que nous éprouvions pour visiter la cote

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de Troie. J'allai chercher vainement ^ comme tant d'autres voyageurs, les ruines d'Ilion. On ne voit plus, en efFet, que de vastes moissons aux champs où brillait Troie ; . le ruisseau qui serpente dans la plaine conserve encore le nom du fleuve Scamandre. Je gravis les hauteurs qui forment le promontoire de Sygée, aujourd'hui cap des Janissaires, d'où l'on découvre un horizon fort étendu, et dont presque tous les points rappellent de grands souvenirs : d'un côté, la plaine de Troie terminée à l'ouest par une chaîne de montagnes au milieu desquelles s'élève le mont Ida; de l'autre, l'ancien Hellespont, ou détroit des Dardanelles. On aperçoit au loin quelques îles de la mer Egée, Leranos, où le chantre de riliade avait placé les forges de Yulcain , et dont le volcan est maintenant éteint; Samothrace, où était lé palais de Junon. Je me rappelais avec plaisir les combats décrits par Homère; je me plaisais à rapprocher les divers âges de l'histoire, et je réfléchissais sur les ravages du temps qui a consumé les vestiges mêmes de Troie , et n'a pu triompher du poète immortel qui l'a célébrée.

• Trois mille ans ont passé sur les cendres d*Homère ; .

• Et depuis trois mille ans Homère respecté « Est jeune encor de gloire et d'immortalité.

GuBviBRy Épttre à Vdtaire.

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