I»LAINE DE TROIE
On visite comme une terre sacrée ces champs inépuisables pour l'imagination des poètes ; ainsi Lucain , dans un des plus beaux morceaux, nous représente César passant l'Hellespont après la bataille sanglante de Pharsale y et oubliant sa fureur et son ressentiment pour chercher, au milieu des ruines de Troie, le tombeau d'Ajax et les débris de l'autel d'Apollon.
L'Asie Mineure, l'une des plus belles parties du globe^ objet de la jalousie des peuples voisins , toujours embrasée par la guerre qu'on venait y porter des bouts de l'univers, florissait malgré ses malheurs. Le commerce et les arts, dont elle fut le berceau, s'empressaient de lui rendre son lustre; ses villes détruites par les conquérants qui, tour à tour, vinrent y signaler leurs armes, se relevaient encore plus superbes. Le fanatisme musulman a pu seul la plonger dans la barbarie.
Je terminai ma promenade à regret ; je voulais la recommencer le lendemain , mais les vents ayant passé au sud , nous permirent de mettre à la voile et de refouler les courants violents qui sortent du canal de Constantinople. Nous remontâmes jusqu'au-dessus des premiers châteaux des Dardanelles, et ne pouvant dépasser les seconds sans un firman du Grand Seigneur, nous mouillâmes à la pointe des Barbiers sur la
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côte d'Asie y le 5 septembre. Nous attendîmes quelques jours la. réponse de l'ambassadeur. Les premières nouvelles que nous eûmes de Constantinople, par les dr6gmans des Dardanelles, refroidirent un peu notre empressement et confirmèrent nos craintes. La peste y causait d'af* freux ravages, et nous ne devions plus espérer de satisfaire notre curiosité. Cep^idant le cheva^ lier de Serville était fort empressé d'arriver à sa destination, et nous ne l'étions pas moins de commencer nos opérations. Je profitai de ce contre-temps pour e:fcplorer alternativement les rivages d'Europe et d'Asie; j'examinai ces fameux châteaux bâtis par Mahomet lY en 1659. ^'^ étaient armés de canons d'un calibre extraordi-f naire, véritables épouvantails , dont le tir in-^ certain ne pouvait empêcher le passage d'une escadre, comme on l'a vu depuis^ à l'époque de l'expédition de l'amiral Duckworth. Une seule de ces grandes batteries sur la cote d^Europe me parut bien placée. Cet ouvrage avait été dirigé par le baron de Tott.
Contrariés de consumer ainsi les plus beaux jours de la saison, nous* n'avions d'autre distraction que de varier nos promenades sur les rives de l'Hellespont. Un jour, le désir de parcourir uil terrain qui naos paraissait bien cultivé, nous dé-^ cida pour la cote - d'Euroipe dont nous étions
LE GADI DB8 DARDANELLES. fjB
assez éloignés. Nous abordâmes sur une plaine unie et couverte de gazon ^ et nous nous trouvâmes au milieu d'un paysage très-pittoresquë. Deux belles fontaines , ombragées par des platanes, arrosaient un petit vallon. Le chemin de Constantittople à Gallipoli passait à cet endroit. Le cadi des Dardanelles était venu passer la journée à. ces fontaines^ H avait avec lui toute sa maison, excepté ies femmes, que les Turcs n'ont jamais auprès d'eux, et qui n'ont d'autre société que leurs compagnes, soit au bain, soit à la pro^ menade. Elles ne voient leur seigneur que dans l'intérieur des harems^ Le cadi était coucbé sur des carreaux , entouré de ses officiers et de ses esclaves. Ces derniers s'approchèrent de nous et voulurent toucher nos habits et nos armes , ce qu'il ÙLiït bien se garder de permettre pendant les ravages de la peste. Le cadi leur fit signe de se retirer ; nous échangeâmes avec lui des gestes de bon accueil, et dès ce moment on ne s'occupa plus de nous. Je tie pouvais désirer une meilleure occasion d'observer quelques*uns dc^ usages des Turcs. I:jeur repas, leur gravité apathique, leurs ablutions^^ leurS' prières au coucher du soleil^ tout cela fixa mon attention , et je ne perdis pas un de leurs mouvements. Le cadi se rembarqua et nous, retournâmes à bord de la frégate^
La réponse de l'ambassadeur nous étant par-
I'j6 TÉNÉDOS.
venue, M. de Bonneval dut renoncer à faire remonter sa corvette jusqu'à Constantinople. Le firman n'avait pu être demandé par des motifs politiques y et nous nous décidâmes à nous y rendre avec M. de Serville. Nous nous embarquâmes dans la chaloupe; mais après avoir fait pendant deux jours de vains efforts pour refouler les courants , nous fumes obligés de renoncer à ce projet ; nous nous séparâmes à regret du chevalier de Serville qui acheva son voyage par terre, et nous retournâmes à bord de la Badine.
Nous partîmes de la pointe des Barbiers le i8 septembre par un vent de nord assez frais, que nous espérions trouver plus maniable au large; mais il acquit tant de force que nous fumes obligés de mouiller encore devant Ténédos. Nous profitâmes de ce retard pour reconnaître cette rade intéressante et les fortifications de l'île.
Tous les voyageurs s'accordent à dire qu'on ne trouve sur cette île aucun vestige d'antiquité. On ne reconnaît plus dans le petit village mal bâti la riche Ténédos, insula dives opum. Je me rappelai la fable de Tennes et d'Émithée, et les exploits des Amazones qui, selon Toumefort, fondèrent cette ville. Il n'y avait à cette époque d'autre commerce à Ténédos que celui de ses vins muscats , dont la culture a été par la suite abandonnée. L'île, conquise et ravagée depuis par l'ami-
LES GOLOirS BUSSES. t'J'J
rai l'usse Syniavin , est aujourd'hui entièrement dépeuplée.
Pendant notre seconde station devant Ténédos, j'eus occasion de visiter un bâtiment russe qui transportait des colons au nouvel établissement de Kerson. M. de Bonneval voulut s'assurer qu'il n'y avait parmi eux aucuii matelot français , et j'accompagnai l'officier qu'il envoya à bord de ce bâtiment* On ne peut rien voir d'aussi bizarre que cet assemblage d'hommes et de femmes dif* férant entre eux de costume et de langage, et quittant gaiement les plus beaux pays du globe pour aller habiter des déserts. Le traité de commerce honteusement signé par le Grand Seigneur après l'invasion de la Crimée , avait ouvert aux vaisseaux russes le passage de la mer Noire dans l'Archipel. Le bâtiment que nous visitions était le sixième chargé d'individus de différentes nations recrutés dans les ports et sur les rivages de la Méditerranée 9 qui passât le détroit des Darda*nelles sans être même visité. Il renfermait cinq cents colons. Je m'amusai beaucoup à interroger quelques-uns de ces aventuriers ; il y avait parmi eux quelques Italiennes fort jolies et qui paraissaient bien disposées à repeupler les steppes russes. Un jardinier anglais, qui se vantait d'avoir fait le tour du monde , abandonnait les beaux jardins de Florence pour les Palus Méotides. On aurait I. ja
I jH SALOiriQUE.
fait y je crois ^ un, recueil assez piquant de leurs diverses aventures.
Les vents du nord se soutenant avec la métne violence y nous renonçâmes à explorer la côte de Tbrace; nous ne pûmes p^étrer dans le g<A(e de Comtessa, et le gros temps nous empêcha d'aborder à Lemnos. M. de Bonneval s^. décida alor^ à se jeter dans le golfe de Salonique où nous trouvâmes des vents plus doux , et où nous mouillâmes devant la Tille le 23.
U n'y avait eu récemment aucun accident èe p^ste^ mais il y régnait depuis trois mois une épidémie affreuse à laquelle le tiers des habitants avait succombé. La plupart des bâtiihents marchands avaient perdu presque tous leurs matelots et ne pouvaient faire leur retour. Un drogman ^ qui pouvait à peine se traîner, vint avec une figure cadavéreuse nous faire le triste tableau des ravages que causait parmi les habitants de Salonique cette fièi^re ardente. M. de Bonneval intei^ dit; toute communication à son équipage; mais nous ne crûmes pas, à cause de là mission dont nous étions chargés , devoir étendre œs précautions jusqu'à nos personnes. Mon collègue fut bientôt attaqué d'une fièvre violente ; je fus plus heureux que lui^ et je terminai «sans accident nos opérations, dont voici le résultat sommaire :
Le golfe de Salonique est formé par la côte de
SALÔWIQtJE. 1^9
Mficédoifie du c6té «de f oiièst et celle de Salonique du côté de Test. Sa plus grakide largeùï* est de neuf lieues et sa profondèuf de t^ente. Sa di* reétion est du sud-est au nord-ouest. Le mouillage est très^bon dans la rad^ de Salonique ; on trdUTe endore six brasses d'eau sous les murs de la ville. Les foitifi<5atioris de Salonique me parurctit être de h. plus haute antiquité et d'une époque antérieure àtrelle de l'invention des tours* Le cfaàteau et la partie haute de la ville datent du règne de l'empereur Théodoise. Il s'y rendit célèbre par ses triomphes et par ses cruautés. Le château, assez fort potlr le temps où il a été construit, domine Salonique, et est lui-même dominé par les hauteurs voisines. Toute la partie de l'enceinte de la ville et du château du côté du N- E. est flànqaée de tours ; l'appi^oche en est difficile à cause des ravins profonds qui èhabfassënt cette partie de la position. Je recohnus tout autour de cette enceinte lefe vestiges d'une double muraille : il est vraisemblable que cette encéiritfe était celle des Macédoniens , et qu'elle a été détruite à dessdn et reculée de quelques toises afin de profiter des Sommités pour donner plus d'âévation aux nouvelles tours. Deux dé ces tours qui défendent la rade étaient armées de pièces d'artillerie de divers calibres. Cette place , comme la plupart de celles de l'empire ottoman , était mal
l8o SALONlQUfi.
entretenue et dépourvue de munitions de guerre*
La population de Salonique était à cette épo* que d'environ 70,000 âmes^ dont ao^ooo Juifs ^ 10,000 Grecs ^ aoo Francs, et le reste Turcs. La garnison se composait de 1 5,ooo janissaires ; c'està-dire qu'on inscrivait sur le rôle tous les enfants mâles ; un tiers seulement de ce nombre recevait la paye, et n'aurait pu fournir 5oo bons soldats.
Je ne vis à Salonique d'aulres restes d'antiquité que l'arc de triomphe, sur les bas-reliefs duquel l'empereur Théodose est représenté vainqueur des Bulgares, et entrant dans Salonique, où il fit égorger en un seul jour, sur la place de l'Hippodrome, sept mille des habitants qui s'étaient révoltés pendant son séjour en Italie.
Au commencement du XIIl^ siècle cette ville passa sous le joug des Ottomans , dont l'ignorance et la barbarie ont effacé jusqu'aux traces de son ancienne splendeur.
Je m'occupai de l'objet ostensible de notre commission, d'après les renseignements qui me furent donnés par M. Cousineri, alors consul de France, et par les négociants. J'appris que les cotons étaient presque le seul objet d'échange pour les marchands français. On évaluait cette exportation, année commune, à plus de deux millions de nos livres. La balance n'était point en notre faveur; le débit de nos draps y était riva-
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lise par celui des draps de Leipzig; ceux-ci avaient acquis surtout, dans cette échelle, une réputation que les nôtres commençaient à perdre.
Enfin cette ville fournit du blé et du tabac à fumer à tout le Levant. Cônstantinoplé échange ces denrées avec de l'argent, Smyrne avec des fruits secs , et l'île de Candie avec ses savons.
Pendant mon séjour à Salonique, je fus témoin de l'entrée solennelle d'un nouveau pacha; ce spectacle avait excité ma curiosité. Le satrape, monté sur un très-beau cheval, entouré d'une escorte nombreuse précédée d'une musique discordante, affectait un air de bienveillance en portant la main sur son cœur. Des espèces de hérauts d'armes poussaient des cris de joie qui n'étaient jamais répétés par une niultitude silencieuse et tremblante. C'était une espèce de procession armée ; les femmes du harem étaient dans des litièreis entourées de rideaux et de tapis; j'admirai la beau té de quelques chevaux et la richesse des équipages. Mais toute cette magnificence me parut bizarre et de mauvais goût.
Ce pacha, favori de l'empereur, venait d'épouser une jeune sultane; il en avait été séparé quelques jours après l'avoir obtenue, et ne pouvait espérerdela revoir que lorsque le Grand Seigneur le rappellerait. Dans un tel cas, la sultane a le droit de lui interdire toute autre femme pendant