GNOSSE
de la ville 9 je passai la revue de ma petite caravane; elle se composait de quatorze personnes» Je me trouvais à peu près vers le centre de l'île et au point où les routes principales se ramifient. La plaine de Candie occupe l'intervalle entre les montagnes qui forment la base du mont Ida et celle de la province de Lassity. La grande chaîne qui traverse File dans sa longueur s abaisse en cet endroit, et laisse des passages plus faciles vers la côte méridionale. Ces débouchés vont aboutir à la plaine de Massara. Je suivis d'abord celte route. Je feignis de vouloir visiter le laby« rinthe et les ruines de la ville de Gortigue qui se trouve au pied du mont Ida^ quoique mon dessein fut d'aller attaquer la côte du sud et de là suivre en me dirigeant sur Giru-Pettxiy afin de connaître les mouillages qui pourraient se trouver dans cette partie. Ma première station fut à deux lieues de Candie, sur le terrain où était autrefois bâtie la ville de Gnosse, Tune des plus anciennes de l'île de Crète, et dans laquelle était, dit-on, le tombeau de Jupiter. Il n'y a pas une contrée de l'Asie Mineure et de la Grèce qui n'ait été décrite ou chantée par les historiens et les poètes ; mais l'île de Crète, si fameuse et si florissante, a été négligée par les écrivains grecs, et 1^ géographes ne nous ont donné que la nomenclature des cent villes, desquelles l'existence^ ou L i4
aïO FOUILLE A GNOSSE.
du moins l'importance, doit paraître fabuleuse pour la plupart. D'après d'obscureïs traditions, on croit qu'on lisait à Gnosse sur le tombeau de Jupiter : // ne tonnera plus. Strabon assure que celui de Yesta était aussi dans cette ville. La rivière de Tritta, qui baignait ses murs, coule encore dans le fond de ce vallon ; le mont Icare, qui domine la plaine, a conservé son nom , et la ville d'Hercule, HeracUum , ou Heracleopolis , était sur le même emplacement où est aujourd'hui Can* die, puisque c'était le port ou chantier de la ville de Gnosse : celle-ci fut la capitale des cent villes de Crète.
L'histoire dit que Lasthènes, chef des Cretois, qui défendit opiniâtrement la ville de Gnosse contre Métellus, avant de se soumettre aux Romains^ enfouit ses richesses et mit le feu à son palais. Il y a peu d'années, des bergers grecs, ayant fouillédes ruines qui dominent l'em* placement de la ville, du côté du mont Icare, trouvèrent un grand coffre de fer d'un poids énorme. Le pacha de Candie qui en fut informé fit enlever le coffre, et, sans oser l'ouvrir, l'envoya à Constantinople : ainsi vraisemblablement un trésor précieux est tombé dans le gouffre du sérail. Telle est la barbare insouciance des Turcs , que les bergers grecs furent sévèrement punis, et que la curiosité des habitants de Candie ne fut
XE COUVKBTT DE SAINT-^GEOUGK^. ^t I
pas même excitée par cette découverte. Les Turcs ne permettent pas les fouilles, parce que^ disent-ils, on doit laisser en paix la cendre des morts ; ils regardent ces recherches èomme une profanation.
On qe saurait accorder le nom de ruines aux débris que l'on rencontre sur l'emplacement des premières villes de la Crète , et qui suffisent à peine pour les indiquer. Quelques tas de briques mêlées avec un ciment très-dur laissent encore apercevoir leur enceinte et la place des princi^ paux édifices. J'étais trop empressé d'échapper aux recherches du pacha pour m'arréter devant une masure que quelques voyageurs ont honorée du nom Ae tombeau de Jupiter. Je me jetai dans le vallon où coule la rivière de Geoffiro, et j'en remontai le cours jusqu'à un village qui se trouve à la plus grande élévation , entre les plaines de Candie et de Massara, à peu près au Centre de l'île. Le couvent de Saint-Georges, habité par des moines grecs, fut pour nous un gîte sur et com^ mode; la position de cet ermitage sur le revers des coteaux qui terminent la plaine de Candie vers le sud, et dominent celle de Massara, est ex-^ tréaiement agréable ; les jolies cultures qui \ea^ tourenty et les cyprès mêlés de platanes qui cov^ ronnemt ce charmant tableau, me consc^rent
Iil2 LE COUVENT DE SAINT-GEORGES.
un peu de la monotonie du terrain dépouillé de la plaine de Candie.
Ob! que la vue de ces plaines si fertiles et maintenant abandonnées inspire de vénération et de regrets! Tout est flétri et desséché sous laccablante main du despotisme: de longs siècles d'oppression ont flétri les c^iarmes de la nature; les formes seules sont restées. On ne voit pas un seul arbre partout où la main des tyrans a pu atteindre, et les esclaves avilis n'osent plus ombrager leurs chaumières. Quelle main bienfaisante viendra rendre à cette terre illustre sa riche fécondité? Quel heureux agriculteur replantera les bois sacrés du mont Ida j multipliera l'arbre heureux de la paix, et le platane, ami des naïades et des njrmphes isolées? Quel poète de la nouvelle île de Crète affranchie et régénérée adressera une élégie aux filles de Minos? Sans doute cet asile, habité par de malheureux moines grecs, fiit autrefois un Heu enchanté. Je ne pus résister au désir de fixer l'image de ce joli paysage, et pendant que mon escorte s'établissait d'autorité jusque dans la chapelle du couvent, et que mes compagnons de voyage répondaient aux questions des religieux , je profitai des derniers rayons du soleil pour faire un croquis de la vue du couvent de Saint-Georges. Ces bons caloyers
CHANGEMENT DE DIRECTION. 'Àf'i
nous reçurent de leur mieux , et nous les quittâmes avant le jour.
Dès que nous fumes sortis du couvent, je confiai à mes compagnons de voyage la résolution que j'avais prise de n'aller voir le labyrinthe qu'après avoir fait tout le tour de l'île du côté de l'est 9 et rejoint M. de T^aidet à Spina-Longa. Un de nos Grec» connaissait assez bien cette côte peu fréquentée et vers laquelle les Francs n'avaient jamais osé pénétrer. Nous instruisîmes ce Grec de notre projet, et, comme lès Turcs de l'escorte n'avaient jamais voyagé dans cette partie de l'île , il nous fut aisé de les tromper sur le parti que nous prenions et auquel ils n'auraient pas manqué de s'opposer. Ija nuit nous favorisait encore : nous quittâmes donc la route qui conduit à l'ancienne ville deGortyne, et nous suivi* mes un sentier peu frayé. Au lever du soleil nos Turcs s'orientèrent, et, sachant bien que le labyrinthe et la route de la Canée, où ils espéraient que nous retournions, n'étaient pas du côté de la Mecque, ils voulurent s'arrêter, et s'en prirent aux Grecs qu'ils croyaient nous avoir égarés. Quelques ruses grossières et les sinuosités d'une rivière dont nous suivions le lit nous aidèrent à les tromper encore quelque temps ; mais , vers la fin du jour, comme nous venions de passer près d'un village turc très-considérable, et dans le-
'il 4 difficultjSs avec les janissaires.
quel ils nous sollicitèrent vainement de nous ar^ rêter, ils conçurent de violents, soupçons. Notre drogman les entendit se reprocher mutuellement de s'être exposés à la fureur du peuple et à la colère du pacha en conduisant des espions. Cependant nous entrions dans les gorges des montagnes qui bordent la cote du sud; nos Turcs prenaient toujours plus d'humeur de la difficulté des chemins, et le malheureux Grec qui nous conduisait y effrayé parleurs menaces, reconnaissait à peine le sentier à travers les rochers et le taillis. Je remarquai tout cela, et je m'aperçus avec bien plus de peine que le drogman ou interprète était aussi épouvanté : il me proposa de retourner sur mes pas; je m'efforçai de lui prouver que la moindre faiblesse nous exposerait au ^lus grand danger; et, comme je ralentissais le pas de mon cheval pour leur parler plus à mon ^ise, cette irrésolution donna de l'audace aux janissaires, qui, plus nombreux, plus forts et mieux armés, auraient pu facilement se débarrasser de nous. Ils firent volte-face, se rallièrent et vinrent sur moi : le brave pilote Viallis mit le premier le sabre à la main; j'en fis autant. Magallon, Bernizet et nos gens nous suivirent et nous courûmes sur le tchoadar. A peine l'eûmes-nous atteint qu'il demanda grâce; ni lui, ni ses janissaires n'osèrent faire aucun usage de leurs armes,
DIEFlCUtTis AVEC LES JANISSAIRES. 1ll5
et nous eûmes bon marché de ces miséji^ab]es. Le drogman , reprenant courage , traduisit Uttéra* lement nos menaces et nos conditions.
Dès ce moment j'établis dans ma petite cara-* vane l'ordre de marche qui cpnvenait à notre dé* fiance. Comme nous marchions dans, des sentiers fort difficiles , où nous ne pouvions pas être deux de front y je fis mettre le Grec à la tête de la file; venaient ensuite deux Turcs et leur tchoadar ou officier , derrière lequel je marchais immédiate*ment 9 et que je ne perdis pas de vue pendant tout le reste du voyage. L'interprète me suivait afin que je pusse être instruit de ce que dirait le tchoadar ; puis mes compagnons de voyage ^ et enfin les autres Turcs qui fermaient la marche.
La nuit très-iobscure nous ayant surpris, nous nous égarâmes ; notre guide avait perdu la tête , et finit par nous dire qu'il fallait attendre le jour. Saisissant ce moment pour ranimer les esprits, je rassemblai les TurdS auprès de moi, et leur adre»* sai ce petit discours, que l'interprète traduisait gravement phrase par phrase, et que la crédule ignorance des Turcs pouvait seule rendre convenable à la circonstance :
« Comment pouvez-vous croire qu'un espion « vînt se mettre entre vos mains au milieu de ces « déserts ? Je connais votre pays mieux que vous, « un motif pieux m'y ramène. Il y a dix ans ,
2l6 ALLOGUTrOJV AUX JANiSSAiaBS.
<( qu'après un combat contre des corsaires mal^ ce, tais 9 qui massacrèrent l'équipage du bâtiment a sj.ir lequel j^étais^ je me sauvai seul à la nage. « l'atteignis les bords escarpés de cette île vers le ce pied du mont Ida; vous savez que les monta- « gnards qui l'habitent, et que vous appelez Âba-^ « diotesy pillent et massacrent les malheureux ce naufragés. J'échappai à leur poursuite en me « jetant dans ces gorges , peut-être dans ce lieu 'c même où vous vous croyez égarés. Je me dirigeai ce vers l'orient y évitant les lieux habités , et, grâce (c aux soins d'un Turc que je rencontrai, j'atteia gnis l'extrémité de l'île. Cet homme généreux ce me conduisit lui-même au couvent appelé Me* a galo-Monastiri ^ où je reçus toutes sortes de « secours; ce Turc, lui-même étranger, commancc dait un petit bâtiment mouillé dans le port de ff Paléo Castro ; il me prit à son bord et me trans- « porta à Smyrne. Avant de quitter le monasc< tère, j'avais fait vœu d'y revenir en pèlerinage; « c'est ce vœu que je viens accomplir, comme m vous , musulmans , vous faites et remplissez cece lui de visiter le tombeau du saint prophète, ex Vous tenteriez inutilement de m'en empêcher; « si vous m'y aidez, au contraire, vous pouvez ce compter sur ma reconnaissance. N'ayez donc ce ni crainte ni méfiance, et comptez sur ma paie rôle. »