‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas] (volume 2)Chapitre 43 sur 96 · VILLAGE DAM4RA · texte numérisé non relu

VILLAGE DAM4RA

Ce discours fini, j'appelai le Grec; et comme j'avais jugé^ d'après la direction de la vallée , que nous ne devions pas être éloignés du village HAndra , gîte qui m'avait été conseillé par les caloyers du mont Ida, je lui indiquai le chemin qu'il fallait prendre avec autant d'assurance que si j'en eusse été certain. Ma bonne étoile me suivit jusqu'au bout; car, après avoir passé encore une arête de la grande montagne que nous avions à notre gauche , nous aperçûmes, sur le coteau opposé, quelques lumières au milieu du bois : le Grec reconnut son village. Un repos si chèrement acheté rendit la joie à toute la troupe. Les Turcs, rassurés par la fable que je leur avais faite, et intimidés par notre contenance, s'attachèrent à moi et me firent des protestations qui me parurent sincères, et ils furent les premiers à répandre la nouvelle de mon pèlerinage parmi les Grecs, qui redoublèrent de vénération pour nous. Mes compagnons de voyage regrettèrent que je n'eusse pas plus tôt imaginé ma romanesque aventure, qui certainement n'aurait pas eu le même succès vis-à-vis le secrétaire du pacha de Candie. Les belles protestations des Turcs ne m'empêchèrent cependant pas de veiller sur la conduite du tchoadar.

Je supprime ici quelques détails géographiques sur la côte méridionale de File de Crète,

ai 8 POSITION u'amir^

presque partout inabordable, depuis rextrémité occidentale de l'île jusqu'au petit port de Gira- Petra; il ne s'y trouve pas un seul mouillage , une sçule anse, où les moindres bateaux puissent trouver un refuge contre les vents de sud , -qui , d'ordinaire y sont très*violents. Plusieurs villages de l'intérieur de l'île ont retenu le nom des anciennes villes sur les ruines desquelles ils se sc^t formés; tel celui ^Aaiay auprès duquel se trouvent les soiirces du Léthé, qui arrose la belle plaine de Messareuj et qui baignait autrefidfô les murs de Gortj-nia.

C'est bien dans l'île de Crète que la nature lest à chaque pas différente d'elle-même : la configuration du pays que nous avions parcouru avant d'arriver au village ^Amira est la plus bizaire que l'on puisse imaginer. Toutes les arêtes qui tiennent à la chaîne de montagnes sont perpendiculaires à la côte du sud , et cependant ne peuvent y aboutir. Une barrière de rochers escarpés suit la direction de la côte, et n'est interrompue que par quelques ravins profonds qui ont été entr'ouverts dans les grandes commotions dont ce pays a été tourmenté. L'aspect sauvage de ce chaos rend plus piquante la position du village d'A mira ; c'est une partie de la grande montagne autrefois appelée le mont Dicta. Une source abondante , dont les eaux sont tantôt soutenues

dans des canaux^ tantôt abandonnées à leur rapide cours y fertilise et vivifie les coteaux environnants. ]La vue s'étend au delà des précipices dont nous avons parlé, entre lesquels on aperçoit la vaste mer de Libye. Le murmure voisin des ruisseaux et le bruit sourd des vagues éloignées ajoutait aux charmes de cette position , garantie du vent du nord par le mont Dicta, dont la sommité est couverte d'arbres toujours verts. La hache a respecté ces anciens habitants de Tile de Crète; il ^mble qu'ils ont survécu seuls à la destruction. Tel est le tableau que développèrent à bAcs yeux les premiers rayons du soleil. Nous quittâmes à regret la chaumière où de pauvres Grecs nous avalent reçus, et qui était admirablement située, .comme pour servir de belifédère à ce magnifique paysage. Toute la population d'Âmira s'était ras* «emblée autour de nous, et ce fut au milieu de leurs bruyantes félicitations que nous prîmes gaiement le chemin de Gira-Petra.

Je n'avais garde de témoigner à mes compagnons de voyage la crainte que j'avais d'être pré^ venu à Gira-Petra par les ordres et les émissaires du pacha de Candie ; la diligence que nous avions faite ne me rassurait pas, et, pour ne point tomber dans un piège, j'envoyai l'interprète sonder le terrain et annoncer notre arrivée. Dans le cas où il jugerait que nous dussions être bien reçus,

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il avait ordre de s'annoncer de la part du consul de France et sous le prétexte de demander des nouvelles du passage d'un bâtiment. Nous étions convenus que j s'il jugeait au contraire que le bey fut déjà instruit de notre arrivée , il sortirait de la ville et nous ferait un signal ; alors nous eussions suivi le pied des montagnes pour nous rendre au cap Salomon sans passer par Gira-Petra. Nous fîmes donc halte à l'entrée de la plaine, et nous attendîmes le retour du drogman , sans que les Turcs de l'escorte soupçonnassent le motif qui nous retenait. Au bout d'une heure nous eûmes de très^bonnes nouvelles : depuis plus de quinze jours il n'était arrivé personne de Candie. Le bey offrit l'hospitalité aux marchands pèlerins, et nous trouvâmes dans une maison turque, qu'il fit disposer exprès, un excellent gîte dont nous avions grand besoin. Je ne négligeai pas d'établir des postes sur le chemin de Candie: deux de nos Grecs affidés eurent ordre de venir nous avertir dans le cas où ils verraient arriver un tchoadar du pacha, et nos chevaux étaient toujours prêts. Le camp étant donc bien établi, les environs bien reconnus, je me livrai à la curiosité de nos hôtes, je fumai avec eux, et je recueillis dans leur conversation quelques traits intéressants pour l'histoire de cette partie de l'île de Crète.

La ville de Gira-Petra est bâtie sur les ruines

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