‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas] (volume 2)Chapitre 52 sur 96 · RETOUR A LA CANÉE · texte numérisé non relu

RETOUR A LA CANÉE

éprouvé les mêmes fatigues , pour concevoir le plaisir que nous fit la vue du drapeau blanc, flottant à la poupe de notre vaisseau. Nous saluâmes le pavillon en déchargeant nos armes qui n'étaient plus qu'un poids inutile. A ce signal , le canot léger vint à force de rames nous prendre au rivage; je m'élançai le premier au milieu des matelots qui témoignèrent une joie franche de me revoir, et j'y fus bien sensible. Je ne trouvai à bord qu'un officier qui me dit que j'étais attendu à la Canée par M. de Bonneval, et je me hâlai d'aller l'y trouver. M. de Bonneval avait eu à surmonter pendant mon absence beaucoup de difficultés. Le peuple alarmé s'en prenait à lui de mon voyage, qu'on regardait comme l'annonce certaine d'une prochaine révolution. La fermentation était excessive, et il ne fallut pas moins que sa fermeté, sa vigilance et son adresse pour contenir les esprits, et parvenir à dissiper tous les soupçons. Il me restait encore à connaître un point essentiel à l'extrémité la plus occidentale de l'île, le mouillage et les forts des Grabuzes. M. de Bonneval , qui avait reconnu les environs de la Canée, n'avait pas jugé convenable de pousser plus loin ses recherches pour ne pas réveiller la défiance. J'entrepris donc cette dernière course pendant qu'on annonçait le départ de la corvette.

280 DISPOSITION INTERIEURE d'uN SI!rAIL.

Cependant je m'occupai plusieurs jours du but apparent de mon voyage, et j'étudiai un peu plus à loisir les formes particulières et barbares de l'administration turque : j'avais acquis déjà une connaissance assez réfléchie des mœurs de ce peuple, aussi doux dans les détails de la vie privée qu'il est Intolérant et féroce dans ses rapports avec les étrangers, impétueux dans ses mouvements, irrésolu, apathique, faible, atroce dans sa vengeance, n'ayant au lieu d'esprit qu'une aveugle rage sans motif et sans frein.

Je désirais depuis longtemps de visiter l'intérieur et la distribution d'un sérail, pour être à même de juger jusqu'à quel point sont poussées les précautions injurieuses des musulmans. J'eus à souhait l'occasion de satisfaire ma curiosité. Un riche marchand turc , très-connu de M. Magallon, et qui passait pour un homme de goût, venait de faire bâtir une belle maison ; il devait l'habiter dans peu de jours, et j'eus la permission d'en examiner à loisir tous les détails. L'entrée et la décforation extérieure n'offraient rien de remarquable, puisqu'il n'y avait sur la rue que quelques jours ou lucarnes très-élevées. Trois fortes voûtes, à plein cintre, soutenaient le corps du logis du côté de la rue. On entrait sous l'une de ces voûtes, à l'extrémité de laquelle était une ço\ir carrée avec une fontaine dans le milieu.

DISPOSiTlOiy INTÉKIEUBE o'uN SÉRAIL. Ql8i

Deux portes opposées conduisaient à deux escaliers : celui de la droite y qui se trouvait dans le corps de logis dont j'ai parlé, était l'entrée du harem ou sérail; celui de la gauche conduisait aux appartements du maître de la maison. Tout le rez-de-chaussée était abandonné aux esclaves , ou servait de magasin. La maison n'avait qu'un seul étage. La porte du harem, fermée d'une triple serrure, donnait dans un vestibule sombre sôus l'une des voûtes, au bout de laquelle était un escalier étroit, roide et d'une forme désagréable; une seconde porte à grillage en fermait l'issue. Ijà, commençait une galerie, régnant dans toute la longueur du bâtiment, et éclairée seulement par des jours élevés et donnant sur la rue. Cette galerie était fort propre et fort simple, bien boisée et sans le moindre ornement. A droite, et du côté de l'intérieur, je vis trois portes qui conduisaient à autant de chambres différentes, toutes séparées entre elles. Une petite fenêtre grillée se trouvait dans l'intervalle de chaque porte avec celle qui la suivait : on me dit que c'étaient les appartements des femmes. Ils étaient richement meublés avec des tapis et des sofas régnant tout autour de la chambre; la boiserie s'élevait aux deux tiers de la hauteur des murs, et la corniche qui couronnait ce lambris était char* gée de vases, de cristaux, de parfums et de fruits*

aSot DISPOSITfOlV INTÉRIEURE D*UW SERAIL.

Deux fenêtres, également grillées, prenaient des jours sur une terrasse fort étroite, élevée au-dessus de la cour et parallèle à la galerie dans toute la longueur du bâtiment; mais un mur surmontait le parapet de cette même terrasse jusqu'à la hauteur des fenêtres, et ne permettait pas devoir dans la cour. Au pied de ce mur était une banquette ou plate-bande remplie de fleurs , que les belles prisonnières cultivaient avec soin.

L'autre moitié du bâtiment comprenait les salons ou appartements communs, dans lesquels on entrait par la galerie. Le premier, surnommé salon d'été, très-vaste et d'une forme ovale, était remarquable par son plafond aussi haut que celui des chambres. A l'extrémité opposée aux fenêtres, on avait placé un buffet très-élevé; et une petite galerie séparait du reste du salon et du passage des esclaves, une estrade couverte de tapis , et autour de laquelle régnaient des sofas. Le meuble de cette pièce était riche et même élégant. Des étoffes d'une laine fine et moelleuse couvraient les lits, et les carreaux étaient revêtus de brocart bleu et or. On avait partagé en deux parties le salon d'hiver qui succédait à celui d'été; la première formait une antichambre, dans laquelle était un escalier conduisant aux entre-sol pratiqués au-dessus de cette pièce ponr le logement des femmes esclaves. Les plafonds de ce

DISPOSITiON INTÉRIEURE DVH SÉRAIL. a85

salon étaient très-bas, et le meuble était en velours.

A l'autre extrémité de la galerie , et en retour-nant vers le fond de la cour, se trouvait une grande cuisine dont la porte donnait sur la terrasse;, venaient ensuite un corridor, qui formait la communication de l'appartement du maître de la maison avec celui des femmes, et non loin de la cuisine la salle des bains, semblable à la plupart des bains des Turcs , tous d'une forme ronde, éclairés par en haut, et tous revêtus de marbre. Telle était la disposition du bercail. Quant a l'appartement du maître, il n'avait rien de remarquable que la commodité et la richesse de son ameublement. La chambre formait une espèce d'arsenal où l'on voyait suspendues, autour des sofas, des armes de toute espèce, reluisantes, d'or et de pierreries. Tout près était une salle de bain particulière, et outre cela une fontaine pour les ablutions. Ce Turc habitait depuis quelque temps cet appartement; le nombre et la richesse des vêtements jetés çà et là, les tapis les plus rares, les urnes remplies d'eau de rose et d*autres parfums, l'odeur aromatique du bois d'aloès ré-^ pandue dans toute cette maison, me donnèrent une idée du luxe et de la magnificence intérieure* des musulmans.

Après avoir séjourné quelques jours à la Ganée,^

^84 ROUTE DKS GRABIJZES.

pour aller reconnaître le port et le mouillage des Grabuzes qui se trouve à l'extrémité la plus occidentale de nie, je traversai la plaine de la Canée, riche et bien ornée par les oliviers et les orangers dont elle est couverte. Je me sus gré d'avoir rései-vé cette course pour la dernière, car, après avoir cheminé quelques heures sur le bord de la mer, je m'en éloignai ensuite pour voir le bois Plalaniay ainsi nommé à 'cause des nombreux platanes entremêlés de treilles qui le composent; une belle rivière, dont le volume d'eau est considérable en toute saison, arrose cette forêt, qui fut toujours respectée parce que sa proximité de la Canée la rend précieuse à cette ville. Je la parcourus tout en me rappelant la fable de Diane Dictime, dont le temple fut sans aucun doute consacré dans ces lieux, et j'arrivai au couvent de Gonia, au pied des montagnes qui forment le cap Spada, autrefois appelé Psacum Promontorium y où je passai la nuit. Je n'y trouvai point la misère affreuse des anachorètes dont les chaumières m'avaient souvent servi d'asile. Ceux-ci, plus civilisés, plus adroits, ont fait de leur couvent une espèce de maison de plaisance où les Turcs viennent en partie déplaisir. Ces moines, empressés à les servir, se sont ménagé leur protection, et vivent dans une sorte d'aisance. Leur maison est bien bâtie, leur jardin bien cultivé; la cha-

ARRIVEE AU FOUT DES ÇRABUZES. a85

pelle est un peu négligée, mais ils vivent en paix et recueillent de très-bon vin.

Le lendemain, ma route fut pénible, parce que, pour l'abréger, je voulus passer par-dessus la crête des montagnes du cap Spada, d'où je descendis dans la plaine et sur la plage de Chissamû ; là, je n'eus pas de peine à reconnaître l'emplacement de l'ancienne ville de Chisamiim, dont le nom s'est conservé , et où l'on voit encore quelques ruines des jetées qui formaient un des meilleurs ports de l'île de Crète.

Au delà de Chissamo, on touche presque à l'extrémité de l'île, et il n'y avait plus de chemin pour parvenir au mouillage des Grabuzes. Un des janissaires du consul , qui m'accompagnait, nous indiqua un sentier. C'est bien à nos chevaux qu'il faut laisser l'honneur de cette journée, à travers des rochers glissants, d'où à chaque instant nous étions menacés d'être précipités dans la mer, blanchissante d'écume. Mais ce n'était pas là encore la tâche la plus difficile ; il fallait arriver au fort des Grabuzes, persuader aux Turcs que la corvette du roi devait y venir mouiller pour croiser contre des corsaires, et, sous ce prétexte, reconnaître les fortifications d'un mauvais château et sonder le port. Le janissaire qui m'escortait, persuadé d'avance de la vérité de cette fable, me conseilla de passer tout de suite sur l'îlot des

^86 DIFFICULTÉS AVEC LKS TUnCS.

GrabiizeSy et de laisser nos chevaux en deçà. Cet homme connaissait beaucoup un chef de janissaires, exilé depuis peu de temps au fort des Grabuzes à cause de l'émeute de la Canée ; il ne douta pas , ni moi non plus, que cette protection ne fut suffisante.

J'appelai le bateau et me hasardai imprudemment sur ce bord ennemi. Il était nuit; nous nous réfugiâmes dans une mauvaire cabane, au bord de la mer, et nous envoyâmes notre parlementaire dans le fort. Il tarda longtemps à revenir, et nous étions très-inquiets sur le succès de sa négociation, quand nous entendîmes des cris sur la montagne et quelques coups de pistolet. A peine avions-nous pris nos armes, qu'une troupe de Turcs entra le sabre à la main dans la cabane où nous étions. Ils nous interrogèrent très-impoliment, et nous entraînèrent vers le bateau. J'adoucis un peu les expressions de cette retraite qui ne fut pas parfaitement honorable ; je m'en tirai cependant un peu plus heureusement que mes compagnons, parce que, ayant distingué le chef à son turban, je le joignis en appelant à moi mon janissaire, mauvais négociateur. Je crois qu'à la manière dont je saisis la ceinture de ce Turc, ayant mon pistolet armé, il comprit que je m'attachais à lui pour qu'il me répondît du mouvement de ses compagnons. Il modéra sa

DÉPART DE l'Île du candie. 287

troupe et entra avec nous dans le bateau; je ne le quittai point, et lui fis dire par M. Magallon, qui vint se ranger auprès de moi, que j'étais fort surpris de cette réception à un capitaine de vais* seau du roi de France; qu'assurément j'en tirerais vengeance; qu'à la vérité j'étais personnellement entre ses mains, mais que si on faisait un mou-* vement contre aucun de mes gens, il pouvait étro siir que c'était le signal de sa mort. Quelque court que soit le trajet des Grabuzes à la terre, le temps me parut long; la lune la plus claire me permettait de compter les brigands qui s'étaient jetés dans le bateau avec nous. Nous étions quatre contre quinze; enfin ils nous remirent à terre et retournèrent à leur repaire.

Nous partîmes du port de la Sude le 1 8 décembre 1783, pour aller reconnaître la place de Naples de Romanie dans le fond du golfe de ce nom. Les vents nous servirent d'abord assez bien, mais nous essuyâmes une nuit très-orageuse à l'entrée du golfe. Nous ne mouillâmes que le a4 dans la rade de Naples de Romanie, où nous attendait M. de Châteauneuf , que M. de Bonneval avait connu autrefois à Smyrne , et dont les lumières et le caractère nous devaient être extrêmement utiles. M. de Châteauneuf, homme de beaucoup d'esprit, s'est distingué dans les différentes missions qui lui ont été

a88 ARRIVÉE A NAPLES DE ROMANIE.

confiées y et ses talents se seraient certainement développés sur un théâtre plus digne de lui. Il tne rendit faciles des opérations très-délicates, me livra les fruits de son expérience et de ses études f et me confia un excellent mémoire qu'il avait écrit sur l'histoire de la Morée. Assez de voyageurs ont honoré la cendre des Grecs et suivi tous les pas de ce peuple célèbre ; à cette même époque, l'illustre abbé Barthélémy publiait son Anacharsis , et M. de Choiseul, après avoir parcouru le Péloponèse et l'Attique, y avait laissé des artistes dont le travail exact a jeté une si grande lumière sur la géographie ancienne. Que venais-je glaner après de si riches moissons? Ces belles contrées, lorsque je les visitai, offraient partout les traces des dernières dévastations causées par la malheureuse expédition des Russes , par les ravages des Albanais , et par les représailles atroces qu'exerça contre ces derniers, en 1779, le capitan Hassan-Pacha. Après les avoir défaits devant Tripolitza, il triompha comme un barbare; tous les prisonniers furent massacrés par son ordre, et leurs têtes servirent à maçonner la pyramide qu'il fit élever sur ce champ de carnage.

Je ne pouvais me laisser distraire de l'objet de ma mission par des recherches historiques et de pure curiosité. Dans les instructions secrètes

POSITIONS MILITAIRES DE l'aRCHIPKL. 289

qui nous avaient été données à M. de Bonneval et à moi par M. le maréchal de Castries, les places de la Morée nous étaient indiquées comme les plus importantes à reconnaître dans diverses suppositions. Quoique je n'aie inséré dans ces mémoires que les faits et les considérations les plus remarquables sur les différents points que j'ai visités, je crois devoir, pour donner une juste idée des vues générales qui devaient nous diriger, et de l'ensemble du travail qui fut le résultat de nos recherches, extraire ici une partie de l'introduction au compte rendu de nos opérations. Ce mémoire préliminaire présente le tableau de l'Archipel, et indique le parti qu'on pourrait tirer de telle ou telle position , dans les cas supposés d'offensive ou de défensive.

« Il suffit de jeter les yeux sur une carte de « l'archipel du Levant pour déterminer le genre «de guerre qu'on y peut faire. Le rapproche- <f ment des îles et des côtes, l'enchaînement de « tous les points, les embarras continuels de la i< navigation indiquent assez que le choix des « postes doit décider des succès ; et quel que fût « le système de guerre, on ne saurait mettre trop « de diligence à s'assurer des plus importants, et c< trop de soin à les conserver.

« Pour assigner plus clairement les rapports « des différentes positions avec les opérations, L 10

ago POSITIONS militaires dk l archipel.

« nous divisons l'Archipel en deux parties, septen- « trionale et méridionale, que nous appellerons tf intérieure et extérieure, La partie extérieure ou « méridionale comprend la Morée, Tile de Cé- « rigo, le royaume de Candie et les Cyclades^ juste qu'aux débouquements par lesquels on passe « nécessairement pour monter dans la partie sep- « tentrionale que nous nommons intérieure. « Celle-ci renferme le Négrepont, les côtes de a Thessalie et de Macédoine , les îles de Scio , « Mételin et Lemnos , les côtes de l'Asie Mineure « ou Natolie , enfin la position de Constantinople c< sur les deux mers, dans laquelle on comprend (c le canal des Dardanelles et celui de la mer « Noire. Ayant donc suivi la division essentielle M que la nature a si bien marquée en posant la tf barrière des îles Cyclades, examinons successifs vement,par rapport à elles, et en remontant <c du sud au nord, quelle est l'importance des ff îles et des parties du continent que nous ve- « nons de nommer. »

Page 1