POSITIONS MILITAIRES DE L AHGHIPEL
« Dans l'état actuel de l'île de Candie, on y « trouverait peu de ressources pour les approvi- « sionnements , puisque ces ressources ne suffi- « sent pas même à la consommation des habi- « tants qui en tirent une grande partie de la a Morée et des côtes de Barbarie. Sous ce dernier « rapport, l'île de Candie serait absolument dé- « pendante de la Morée dans le cours d'une guerre, <K et, si on ajoute à la considération majeure des ce subsistances l'avantage des ports de la Morée « qui se trouvent au nord de ceux de Candie, on « verra combien il serait essentiel de se ménager <c un établissement dans l'une et l'autre de ces « provinces.
« On ne doit pas conclure de la pénurie des (c subsistances dans l'île de Candie, que son sol a très-montagneux soit très-peu fertile ; il suffirait » sans doute à une population plus que double « de celle qui s'y trouve, et qu'on fait monter à « deux cent quarante mille âmes. C'est à la cul- <c ture trop étendue des oliviers, aux vexations « inouïes des maîtres, à la paresse, à l'ignorance « des esclaves, qu'il faut attribuer ce dépérisse- « ment; il n'est point douteux qu'un bon gouver- « nement ne fît refleurir l'île de Crète.
a Nous évitons de répéter ici les détails descrip- « tifs renfermés dans la reconnaissance très-éten- « due que nous avons faite dans l'île de Candie,
3oO POSITIONS MILITAIRES DE L ARCHIPEL.
a et nous nous sommes bornés a déterminer les ce avantages de sa situation. On trouvera dans <c la deuxième partie de cette reconnaissance les c( informations désirées sur le caractère des peua pies; on y verra chez les Turcs la barbarie, la a faiblesse et la cruauté qu'enfante le despotisme; <c chez les Grecs l'avilissement poussé jusqu'à c( l'insensibilité. La seule peuplade des Sphacio- (c tes, qui habite les montagnes Blanches, a conte serve, avec l'esprit belliqueux des anciens Crétf tois, le goût de la liberté; ils ont souvent a combattu pour elle; ils sont toujours prêts à « s'armer contre leurs tyrans K
Iles Cyclades.
a II est inutile d'éniimérer ces îles, et de faire a remarquer dans le tableau général que nous a traçons, la place de chacun des anneaux de « cette chaîne ; elle s'étend depuis' le cap Doro
> L'ile de Candie est sous tons les rapports la position la plus désirable pour la France, celle qui est le plus à sa convenance et qui balancerait avec justice les avantages que les Anglais ont successivement acquis par les établissemenls militaires qu*ils ont formés dans la Méditerranée, à Gibraltar, à Malte, et dans FAdriatique, aux lies Ioniennes. Si, n'ayant pu prévenir Texplosion d'une guerre en Orient, et forcée d'y prendre une part active, la France voyait tomber enfin la puissance ottomane en Europe , et partager ses dépouilles, elle devrait saisir l'occasion de fonder un établissement solide dans l'ile de Crète.
POSITIONS MILITAIRES DE l'aRCHIPEL. 3o I
a jusqu'aux côtes de l'Asie Mineure, à la hauteur « du golfe de Scala noi^a ; car, pour suivre la di- « vision que nous avons adoptée, il faut y comte prendre Samos et Stancho. Dans cet amas d'é- <K cueils, la situation de quelques ports et la « direction des débouquements sont les seules « choses dignes d'attention, et qui appartiennent « à l'objet de ce mémoire.
cf L'île du Mile ou Melos peut être regardée « comme l'atterrage et l'entrée des Cyclades. « L'écueil très-élevé, qui couvre l'entrée de son « port et qu'on nomme Antimile y semble être « placé pour diriger et diviser les routes des navi- « gateurs. Quant au port, il est très-bon, trèst< vaste et d'une entrée facile. Il offre un asile a aux bâtiments qui, s'étant engagés dans les « Cyclades , y trouvent des vents du nord trop <c frais, et seraient sans cette ressource obligés a de sortir de l'Archipel. Il faut aussi remarquer « qu'il est intermédiaire entre la Morée et l'île de « Candie, et plus précisément entre Naples de u Romanie et la Sude. Ces trois points devront « donc asseoir la principale ligne dés croisières à « l'entrée de l'Archipel. La rade de l'Argentine, « qui est fort près du port de Mile , devrait être « préférée dans les cas et les saisons où l'on n'au- « rait à craindre ni des forces supérieures, ni la « violence des vents du nord.
3oa POSITIONS M1LITA.1RES DE l'aRCHIPEL.
(f Si nous suivons, en remontant vers le cap «f Doro, la chaîne des îles jusqu'au débouquement a entre ce même cap et l'île d'Andros, la seule a île de Zea offre un port très-sûr, mais dont il a est difficile de sortir. C'est ici le lieu de faire « remarquer le débouquement du cap Doro, res- « serré entre les Cyclades et l'extrémité du Né- «c grepont, seul passage pratiqué dans cette parce tie, et duquel les vaisseaux sont souvent « repoussés par des vents de nord. En se retra- « çant les positions que nous avons décrites, cette* « dernière circonstance leur prêtera un nouvel « intérêt.
« Si nous nous dirigeons sur le débouquec( ment entre les îles du Tine et de Micony, le « port de Nausse, sur l'île de Paros, fameux par « le choix qu'en firent les Russes, arrêtera un « instant notre attention. Entre autres inconvéii nients, ce port a celui d'obliger à une défense « de côtes étendue et dispendieuse. La sortie en a est difficile et conviendrait à des bâtiments desa tinés à croiser. A la guerre, tout est relatif aux « circonstances ; les Russes étaient iucontestable- « ment maîtres de la mer; après la destruction •(( de la flotte ottomane, ils n'eurent plus à em- « ployer leurs forces navales; quelques frégates a suffisaient pour gêner le commerce et les com- « munications des Turcs. Paros, entourée d'îles
POSITIONS MILITAIRES DE l'aRGHIPEL. 3o3
« très-productives, leur convenait donc pour un f< établissement, mais dans tout autre cas il fau- « drait en rejeter le projet.
« Le débouquement entre les îles de Tine et de « Micony est très-fréquenté dans la belle saison, « parce que tous les bâtiments y trouvent orditi nairement des vents plus doux que sur le cap « Doro , et qui leur permettent de s'élever dans <c le canal de Scio pour y profiter des brises de a terre. Nous relevons cette routine de naviga- « tion pour faire sentir l'importance du mouillage « de Micony, où l'on est en sûreté par les vents (c de nord, et qui se trouve sur le canal même. « Les Russes y trouvèrent toujours une frégate a mouillée, et cette croisière commode leur fut a aussi très-lucrative. On les a peut-être justement « soupçonnés en dernier lieu de se préparer un « établissement à Micony et de pratiquer sourde- « ment les Grecs des îles voisines les plus riches « et les plus peuplées de l'Archipel. Le gouver- « nement ottoman a été alarmé de la résidence c( d'un consul général sur ce mauvais écueil, et « n'a pas eu la force de l'empêcher.
« Les écueils qui se trouvent entre l'île de tf Micony et les continents d'Asie n'ont aucune « importance. Samos et Stancho n'ont que de tt mauvais ports auxquels on préfère les mouilla- « ges qui se trouvent dans le fond des golfes;
3o4 POSITIONS MILITAIRES DE l'aRCHIPEL.
« mais une escadre devra toujours éviter de don- « ner dans le débouquement de Nacarie , qui est « parsemé d'écueils, et dans lequel les bâtiments « craignent de s'engager.
tf Telles sont dans la partie extérieure ou mé- « ridionale les positions qu'on pourrait prendre, « et les croisières qu'il faudrait tenir. On bloque- «c rait pour ainsi dire l'Archipel ; on s'emparerait « de la navigation et des ressources nécessaires ce à la poursuite de la guerre. Quoique la quan- « tité des forces qu'on y devrait employer dût a être relative à celles de l'ennemi et aux points « où elles pourraient se trouver rassemblées, « on peut assurer cependant que c'est le théâtre « le mieux disposé pour une défense active. »
J'interromps ici l'extrait de ce mémoire militaire sur les positions relatives des îles et des côtes de l'archipel du I^evant. La première partie qu'on vient de lire renfermant les vues générales qui se lient à la reconnaissance de l'ile de Candie, il est donc naturel de continuer l'historique du voyage, d'achever la description des points principaux de cette partie méridionale, et de réserver la seconde partie du mémoire ( celle intérieure ou septentrionale) pour la faire servir aussi d'introduction à la description des points principaux de cette même seconde partie.
La ville de Naples de Romanie est située dans
RADE D£ NAPLES DE ROMAIflE. 3o5
le fond du golfe de ce nom autrefois appelé Argo^ licus Sinus; elle se trouve à vingt et une lieues, N. N. O., du cap Saint-Ange. A une lieue de la langue de terre sur laquelle est bâtie la ville , on trouve la sonde par les trente-cinq brasses y et ce fond va toujours en diminuant. A mesure qu'on s'approche du petit fort isolé qui forme l'entrée du port, les vaisseaux peuvent mouiller par les neuf ou dix brasses , fond de vase noire , à la distance de cinq ou six cents toises des maisons les plus O. de la ville. Ce mouillage s'étend de l'est à l'ouest jusqu'aux moulins qui se trouvent sur la côte de l'ouest, à une lieue de la ville, où l'on trouve une aiguade commode. Les vaisseaux qui vont y faire de l'eau mouillent à trois cent cinquante toises de la côte par un fond de sept bras^ ses. On ne peut point approcher la côte du fond du golfe ; toute la partie dans le nord-nordest du petit fort est ensablée.
Cette rade immense, qui pourrait contenir jusqu'à deux cents vaisseaux de ligne, est regardée comme très-sûre, quoiqu'on y soit à découvert des vents de S. et S. S. E. qui y élèvent beaucoup de mer. Les vaisseaux doivent s'y affourcher E. S. E. et O.N. O. Les vents du sud y pénètrent rarement.
Le mouillage que nous venons de décrire est très-bien défendu par les batteries de la pointe O. L ao
3o6 PORT DK J^APLëS DE ROMANIE.
de la ville, dont la position est élevée et avanta-* geuse. Les bâtiments, mouillés en dedans, et plus N. que la direction de leur tir, n'auraient rien à craindre de forces supérieures; cependant le Commodore Elphinston, détaché avec deux vaisseaux et quelques frégates de Pescadre russe commandée par le comte Orlow, attaqua sous voile l'armée turque forte de dix caravelles mouillées dansx^ette rade; mais cette canonnade qui dura toute une journée n'eut aucun succès, et si les caravelles eussent été embossées, et les batteries de terre bien servies, il eût été téméraire et inutile de l'entreprendre.
Le port n'a que très-peu de fond, et ne peut recevoir que de très-petits bâtiments. On ne trouve que trois brasses à l'entrée , et cette profondeur diminue jusqu'au fond du port où il n'y a plus qu'une brasse. L'entrée est formée par l'îlot sur lequel est bâti un petit fort dont les batteries sont à fleur d'eau.
Le port de Naples de Romanie était trèsestimé par les Vénitiens; ils le trouvaient excellent pour leurs galères, qui s'y retiraient à l'abri de tous vents. L'entrée en était fermée par deux chaînes : l'une était tendue du petit fort à l'extrémité de la jetée du coté de la ville, et l'autre fermait la passe étroite qui est au nord du château.
]NfAPL£S U£ ROMANIE. 3o7
La montagne au pied de laquelle est bâtie la ville forme un cap assez élevé qui ne tient à la terre que par un isthme d'environ deux cents toises 9 position qui a toujours fait regarder cette place comme la plus importante de la Morée. Les fortifications du château, qui commande la ville, ont passé longtemps pour inexpugnables. La montagne n'est accessible que par une plage fort étroite, entre la mer et le mont Palamide ou Pyramide, rocher très -élevé, escarpé à pic de toutes parts, excepté du côté de l'est, par lequel il tient à la crête des hauteurs qui bordent la côte orientale du golfe jusqu'au port Coron. Cette montagne, dominant Naples de Romanie à la portée de fusil, plonge tous les ouvrages de l'ancien château et du corps de la place. Les Vénitiens trouvèrent cette position négligée, lorsqu'ils en firent le siège en 1686; c'est à cet avantage qu'ils durent la réduction de la ville. Us y bâtirent depuis un très-bon fort qui est aujourd'hui la clef et la principale défense de cette place.
Les fronts du nord et de l'ouest du fort de la Palamide sont absolument inaccessibles à une hauteur perpendiculaire de plus de quatre cents pieds. L'enceinte suit l'irrégularité de la sommité. On a profité d'une masse de rochers qui forme un petit plateau, pour y construire un
demi-bastion avec des embrasures casematées^ Cette ^ièce découvre le fond du port, et le terrain par lequel on peut s'approcher de la montagne en débouchant par les plaines d'Argos et de Drappano. C'est à cette batterie qu'aboutit la communication avec la ville ; elle est taillée dans le roc et voûtée à l'épreuve de la bombe.
Le côté de l'est au sud , qui est accessible , a été fortifié avec plus de soin. D'abord le fort, qui n'occupait que le plateau de la sommité, a été agrandi; ensuite on a successivement occupé toute la crête de la montagne. Cette partie est très-forte. Les ouvrages extérieurs sont bien emplacés; ils consistent en une demi-lune élevée entre la première enceinte et le corps de la place , et un bastion irrégulier qui occupe un plateau assez considérable, mais inférieur au niveau le plus élevé. La direction des .feux de ces deux ouvrages est parfaitement entendue, car ils défendent très-bien l'approche de la montagne par la crête, qui joint la Palamide aux montagnes dont nous avons parlé. Toute cette partie est enveloppée d'une enceinte ou chemin couvert revêtu et crénelé, dont les places d'armes, ou petits bastions, ont un terre-plein et sont armées de canon. Cette première enceinte lie les parties inaccessibles de la montagne. Inférieure partout aux autres ouvrages, ses feux en sont
NAPLES DK ROM A NIE. SoÇ
moins fichants et plongent dans le fond du val«> Ion. Cette enceinte enfin est terminée vers le nord par une batterie casematée pareille à celle qui couvre la communication avec la ville.
Le vieux château^ qui renfermait les magasins d'approvisionnements, était, à cette époque, en fort mauvais état. Il a dû être négligé depuis la construction du fort de la Palamide , aux feux duquel il est soumis.
La ville est fermée du côté de la mer par un mur d'enceinte peu élevé et flanqué de quelques tours. Le quai où abordent les bateaux est extérieur, et terminé vers l'est par une batterie séparée du corps de la place. Cet ouvrage spacieux et bien construit bat le fond du port et la plage le long de laquelle l'ennemi pourrait cheminer. Ces fortifications , tracées sur un bon système , ont été construites avec beaucoup de soin par les Vénitiens. Ce front de l'isthme est composé d'une courtine entre deux bastions irréguliers ; le fossé est inondé d'eau jusqu'au flanc du bastion du côté du sud, dont l'angle flanqué se trouve précisément au pied de la Palamide. Ici le fossé a été taillé profondément dans le roc ; il paraît qu'on avait eu le projet de couper l'isthme et d'isoler absolument le corps de la place. Il y a dans ce même bastion une batterie supérieure et parallèle au flanc du bastion ; elle est prolon-
3lO NAPLES DE ROMANIE.
gée jusqu'au pied de la tour du vieux château. On a habilement profité des inégalités du rocher; cette double batterie bat d'écharpe le terraiu du front d'attaque. Au pied de la Palamide est une traverse ou demi-contre-garde , construite sur le prolongement du flanc du bastion, qui sert à couvrir l'issue de la communication. La contrescarpe entre la porte de la ville et le port est contre-minée ainsi que le glacis.
La place de Naples de Romanie, ou plutôt la forteresse de la Palamide , peut être réduite par un bombardement sévère ou par famine; elle n'avait, en 17849 qu'une mauvaise artillerie, et^ était très-mal approvisionnée. L'incurie des Turcs a seule donné lieu de supposer que cette forteresse pourrait être surprise et escaladée par des troupes débarquées au port Coron , sur la côte orientale du golfe, à une lieue seulement de la place ; le succès d'un tel coup de main est invraisemblable. Les Turcs , qui s'emparèrent de la Palamide en 1715, l'écrasèrent de bombes , livrèrent l'assaut en escaladant une brèche à peine praticable, et passèrent au fil de l'épée le reste d'une garnison vénitienne de huit cents hommes qui s'y étaient renfermés.
Les Grecs ont récemment réduit Naples de Romanie par la famine. Ce dernier boulevard de l'indépendance de la Grèce ne peut retomber
ARRIVÉE A SMYRNE. 3l I
entre les mains des barbares que dans le cas où ceux-ci , après avoir achevé d'exterminer la population du Péloponèse, seraient maîtres de la mer comme du continent, et que les Grecs, abandonnés par les puissances chrétiennes, ne pourraient plus espérer aucun secours.
Nous devions, en partant de Naples de Romanie, achever la reconnaissance des cotes de Morée , visiter la rade de Coron et les ports de Modon et de Navarin ; mais la mauvaise saison et la crainte d'être retenus trop longtemps sur la cote occidentale par les vents d'ouest , déterminèrent le comte de Bonneval à remettre à la campagne suivante cette partie de notre travail. Je suivrai donc fidèlement, comme je l'ai dit plus haut , notre itinéraire ; et je reviendrai plus tard sur ces points que les événements de la guerre actuelle ont rendus si importants.
Nous quittâmes Naples de Romanie le 3o décembre 1783, et après une navigation plus heureuse que nous ne devions l'espérer, nous allàtnes mouiller dans la rade de Smyrue, le 4 janvier
Là se termina notre première campagne, et
nous primes nos quartiers d'hiver pendant qu'on
ravitaillait la corvette et qu'on la disposait pour
la campagne suivante. Il importait de cacher le
but de notre mission au milieu de tous ces con«
3r2 SMTRNE.
suis et négociants de diverses nations qui avaient intérêt de pénétrer notre secret. M. de Bonneval s'occupait beaucoup et très^ostensiblement du commerce; et, de mon côté, je mettais en ordre les matériaux que nous avions recueillis. Je me livrais le plus qu'il m'était possible à la société , et, sous le nom que j'avais pris, passant pour un ami de M. de Bonneval, je parvins ainsi à garder mon incognito qui me semblait un rôle inutile et ridicule pour quelqu'un d'aussi peu d'importance que moi.
C'est à Smyrne que je fis le plus long séjour pendant le cours de mes voyages, et c'est aussi dans cette métropole du commerce d'Orient que j'eus le plus d'occasion d'observer les formes du gouvernement, les mœurs et les usages des Turcs, tant dans leur intérieur que dans leurs rapports avec les autres nations.
La ville de Smyrne, une des plus anciennes et des plus célèbres de l'Asie Mineure, a éprouvé tant de révolutions, et le sol en a été tellement bouleversé, qu'on y chercherait en vain les traces de ce qu'elle fut autrefois ; il serait même difficile de déterminer sa position dans les siècles reculés , et tout ce qu'on en peut dire ne porte que sur de vagues conjectures. Ce qui parait plus certain, c'est que, dans les temps postérieurs et sous les empereurs grecs , Smyrne
SMYRNE. 3r3
était située dans le même emplacement à peu près qu'elle occupe à présent. Depuis que les Turcs s'en sont rendus maîtres, l'ignorance et la barbarie, les tremblements de terre, les fréquents incendies ont achevé de détruire ce qui pouvait rester encore d'anciens monuments et de son antique splendeur ; elle n'a conservé que son nom. Aujourd'hui, c'est une ville assez grande et peuplée , mais qui n'offre absolument aucun objet de curiosité aux voyageurs. Sa position et son commerce sont encore ce qui la rend recommandable, et y attirent cette foule d'étrangers qui y abordent de toutes parts, et forment aussi la plus grande partie des habitants dont trèspeu sont indigènes. Toute l'Anatolie, la Morée, Candie, les iles de l'Archipel et la Perse même, ont fourni à la population de Smyrne ^t conti- • nuent de l'alimenter. Ces diverses races, assez semblables entre elles par l'uniformité de mœurs asiatiques qui les confondent, conservent cependant une sorte de caractère primordial qui les distingue. Le Turc, le Grec, l'Arménien, le Persan , le Juif, différant de religion et de rite , diffèrent encore par des nuances plus ou moins sensibles dans leurs manières de vivre et de traiter. A l'époque où je visitai Smyrne, toutes ces nations étaient encore divisées en corps de communautés, dont chacune avait ses chefs et ses
3 I 4 SMTKNR.
députés. Les Grecs formaient, après les Turcs , la nation la plus nombreuse, la plus riche, et la plus considérée. Spirituels et industrieux, ils semblaient conserver encore quelques faibles sentiments de leur ancienne supériorité.
Presque tous les habitants de Smyrne sont adonnés au commerce. Ils s'y livraient alors avec d'autant plus de confiance et de sûreté, qu'ils avaient rarement à craindre ces vexations tyranniques, ces extorsions arbitraires qu'on éprouve ailleurs et qui renversent les fortunes les mieux établies; c'est, de toutes les villes de l'empire ottoman , celle où les sujets du Grand Seigneur étaient le moins molestés et jouissaient de la plus grande liberté. On doit présumer qu'avant l'établissement des Francs à Smyrne, le commerce était borné au trafic des productions indigènes du pays et de celles de l'Asie Mineure avec les autres États du Grand Seigneur et les îles de l'Archipel. Ce commerce s'est beaucoup accru dans le cours du XVIII* siècle, et il aurait acquis une plus grande extension si Tétat intérieur de la Perse, tourmentée par des révolutions , avait permis la libre circulation des caravanes. Les Français avaient autrefois, et encore à l'époque où je voyageais, en Orient, la plus forte part des profits de ce commerce ; mais on se plaignait déjà que la qualité de nos draps
SMTRNE. 3 I 5
était détériorée; nous avons perdu depuis Fa* vantage que nous donnait l'importation de nos denrées coloniales pour compléter et bien assortir nos cargaisons. Les Anglais ^ qui rivalisaient avec nous pour les draps légers, et qui l'emportaient même par la variété et l'éclat des couleurs, ont presque achevé de ruiner notre commerce pendant une longue guerre maritime. Ils ont, presque seuls, importé dans le Levant les denrées coloniales ; enfin , l'accroissement et l'activité de la navigation des Grecs nous ont ravi les bénéfices du cabotage, branche la plus précieuse et la plus utile à notre marine militaire, puisque ce cabotage employait et formait près de vingt mille matelots.
Smyrne est l'apanage de la Validé, ou sultane mère, et, à son défaut, cet apanage appartient au grand vizir en place, et le gouvernement n'en est jamais conféré à un pacha. Un molla, un musselin, un mufti, un serdar des janissaires, sont les quatre officiers qui y commandent. Excepté le mufti , les autres sont ordinairement changés tous les ans. Le molla est chargé de rendre la justice, et c'est en lui que réside essentiellement l'autorité. Toutes les affaires ressortissent à son tribunal ; il est seul juge au civil^ et lorsqu'il y a peine de mort, il peut prononcer au criminel, mais toutefois après avoir obtenu
3 I 6 SMYRNK.
au préalable un feii^a ou décision du mufti. Le musselin est l'homme de la Validé ou du grand vizir, ou, pour mieux dire, le fermier de Tune ou de l'autre j il achète à forfait pour deux cents bourses les revenus annuels de ce gou^ vernement. Le musselin exerce dans la ville, sous l'inspection du mollah, les fonctions de lieu* tenant de police ; il est aussi le receveur des dif* férents droits d'aubaine, de pêche et de douanes. Le mufti, interprète de la loi musulmane, est souvent consulté dans les matières contentieu* ses; et, sur l'exposé qu'on lui fait de l'objet en litige , il donne par écrit son fetva ; la partie qui est prémunie de cette décision la produit au procès devant le mollah, et elle détermine communément la sentence de ce juge. Le serdar est un ofEcier subalterne des janissaires. Autrefois, cette milice était peu nombreuse à Smyrne, mais elle s'est beaucoup multipliée pendant la dernière guerre des Russes; elle se monte aujourd'hui à quatre ou cinq mille hommes. Ce ne sont, à proprement parler, que des volontaires qui ont suivi les drapeaux des différents agas pendant la guerre, qui n'ont ni solde, ni discipline, et ne font d'autre service que des rondes pour contenir leurs camarades.
Le mollah , en qui réside l'autorité tout entière , est, comme je l'ai dit, l'organe de la loi maho-
SMYRNK. 3l7
métane; s'opposer à ce que cette ioi ordonne, ce serait s'y rendre réfractaire; mais ce frein ne suffit pas toujours : il arrive quelquefois en temps de guerre que la levée des recrues, le passage des troupes, la licence et l'insubordination qui régnent parmi elles, le fanatisme qui les anime, occasionnent des troubles que l'autorité seule du mollah ne saurait arrêter. Alors, tous les grands du pays concourent au rétablissement de l'ordre public, et dans ce cas la Porte envoie un officier qui sévit rigoureusement sans distinction de rang et de personnes. Quelquefois aussi, lorsque la conduite oppressive du mollah et de criantes injustices donnent lieu à une fermentation générale, le respect pour l'alcoran n'est plus observé, la populace ameutée accourt au Mehkème; les femmes elles-mêmes s'y attroupent, et le juge est forcé de quitter son siège et de sortir ignominieusement. Toutefois le peuple est rarement obligé d'en venir à ces extrémités; il suffit que toutes les classes de citoyens réunies exposent leurs griefs à la Porte, dans des représentations où ils font toujours intervenir les Francs pour avoir l'appui de leurs ambassadeurs. Le ministère ottoman fait droit à ces plaintes , et le juge est envoyé en exil. Telle est l'influence du peuple dans ce gouvernement despotique; telles sont les modifications qu'elle y entraîne. Il faut connaître
3 I 8 SMYRN£.
bien les mœurs et les lois de ce peuple pour n'être pas étonné des difficultés qu'on éprouve en traitant avec lui, soit d'affaires politiques, soit d'affaires de commerce. Pour ce qui regarde les premières 9 on ne trouve en général chez les Turcs que la plus profonde ignorance ; ils n'ont aucune notion exacte des intérêts des princes, aucune connaissance positive ni de l'état de leurs forces et de leurs finances, ni de leurs traités respectifs, ni de leurs alliances. Aveuglés par la présomption que leur inspirent et la prétendue divinité de leur religion et les conquêtes rapides qu'elle leur a procurées depuis son établissement, ils croient qu'il suffit de savoir l'alcoran , et dédaignent les lumières des infidèles. Cependant on en trouve parmi eux qui reconnaissent que leur défaut d'instruction rend leur existence précaire. Mais comment réformer une nation entière,imbue de préjugés fanatiques, la fatalité et la prédestination, et qui fonde sa supériorité sur celle qu'elle attribue à son culte enthousiaste! Quelques-uns de leurs sultans ont essayé de vaincre leur aversion pour les usages des nations européennes, et d'introduire dans les armées ottomanes l'organisation et la discipline des nôtres. Jusqu'à nos jours ces essais ont été non-seulement infructueux , mais ils ont encore causé de sanglantes révolutions. Mahmoud II, qui règne
SMYRNfi. 3 19
aujourd'hui, semble avoir été plus heureux; il a pu dominer le mufti et les ulémas toujours contraires à ces innovations; il a pu exterminer des miUiers de janissaires , et substituer à cette ancienne milice dégradée des corps de troupes régulières, uniformément armées, équipées, exercées selon les principes adoptés depuis plusieurs siècles par les nations chrétiennes. Mais il est probable que les premiers revers essuyés par Tarmée ottomane réveilleront le fanatisme et la fureur des musulmans, vieillis dans d'invincibles préjugés, et feront proscrire cette imitation impie des infidèles. Lorsque Pierre le Grand réprimait les strélitz et régénérait son empire, il appelait à son secours les lumières qui, dans les autres États de l'Europe , avaient dissipé par dégrés les ténèbres de la barbarie; il répandait partout les semences de la civilisation; il était puissamment aidé par les dogmes et la doctrine de la religion chrétienne; mais , avec l'alcoran et le fatalisme, comment concevoir que l'on puisse éclairer et civiliser les musulmans ?
La société de Smyrne me parut être aussi piquante par la différence et la variété des caractères et des mœurs , que par le mélange des costumes. Divisée par les affaires et la concurrence d'intérêt, elle était fort unie par les rapports les plus agréables; on se rassemblait fréquemment
320 SMTRITE.
chez les consuls des diverses nations et chez les plus riches négociants; on y vivait avec une sorte de magnificence. Toutes les commodités, tous les objets de luxe et d'agrément que nous avions en Europe dans les plus grandes villes, s'y trouvaient mêlés au £aste oriental.
Je fus particulièrement accueilli dans la famille de M. Yanlennep , riche négociant hollandais dont la maison était le rendez-vous de la meilleure sociétédeSmyrneetdesétrangerSy qui ne manquaient pas de solliciter l'avantage d'y être admis. M. de Bonnevaly qui, dans un voyage précédent , s'était lié avec cette intéressante famille, se hâta de m'y présenter. Jen'avais pas encore vu, et, depuis cette époque, pendant ma longue carrière et dans le cours de mes voyages, je n'ai pas encore rencontré de modèle plus parfait du bonheur et des jouissances de la vie domestique : c'était la réalité des mœurs patriarcales ; M. et M""' Yanlennep , au milieu de onze enfants (sept filles et quatre garçons), en présentaient le plus fidèle tableau. M"* Yanlennep, née à Smyrne et célèbre par sa beauté, l'était plus encore par les rares qualités de l'esprit et du cœur. On admirait en elle une douceur inaltérable, une âme expansive qui se communiquait sans cesse et se portait tout entière vers les objets qu'elle affectionnait : une aimable philosophie, fruit d'une étude profonde et