SMYRNE
d'un génie méditatif, la variété de ses connaissances, la facilité avec laquelle elle parlait huit langues différentes, lui donnaient une grande influence sur tous ceux qui avaient été à portée de la connaître. Les familles divisées la prenaient pour arbitre, et les hommes en place la consultaient dans les affaires importantes. Son caractère était ferme; mais cette fierté, cette dignité grecque était heureusement tempérée par la noblesse de ses manières, la grâce de ses mouvements, la sensibilité de son organe, et par son goût exquis pour les ouvrages d'esprit et pour les arts. C'est surtout dans l'éducation de sa belle et nombreuse famille qu'on pouvait reconnaître la supériorité de l'esprit et des talents de cette femme incomparable. Le fils aîné, après avoir voyagé en Europe, conduisait avec son père les affaires delà maison;, sa sœur aînée, aussi belle que l'avait été sa mère, était mariée à M. Moriès, négociant anglais établi à Smyrne dans la maison de son beau-père, et qui, depuis son retour en A^ngleterre, a été employé à des missions importantes. Son fils, qui n'avait alors que cinq ans, est aujourd'hui consul d'Angleterre à Paris. Après madame Moriès, trois sœurs, dont la plus jeune avait alors seize ans, étaient aussi remarquables par leur beauté que par leurs divers talents. Annetta, la plus âgée des trois, a été depuis L 11
la marquise de Chabannes ; elle a aussi élevé elle* méitieiiDe nombreuse famille^ et, dans descircoBS^ tances malheureuses, a montré un caractère digpé de celui de sa mère. La seconde, Cornélia» l'une des plus aimables et des plus attrayaQtes personnes, épousa, peu de temps après, lord Waldr Grave. Son fils aîné est aujourd'hui capitaine de vaisseau dans la marine anglaise* La troisième, Mimica, fut mariée à M; Ënselie, l'ami et l'associé de M. Yanlenepp. Quatre autres jeunes sœurs et trois garçons complétaient la famille. Madame Yanlenepp , qui prouvait si bien par le succès dp ses soins maternels la justesse de ses vues sur Téducation, n'avait, à proprement parler, d'autre système que la marche de la nature. On poun^ait dire qu'elle avait pressenti et merveill^sement appliqué la méthode de l'enseignement mutuel^ proportionné aux différents âges et aux dévdQ|>T pements progressifs de l'inteHigence* Chacun de ses enfants s'empressait de transmettre à celui d'un Âge inférieur l'ii^truction qu'il avait reçue; tous, se croyaient dans lobligation de savoir davai^fage pour avoir plus à montrer. Il résultait de ces soins mutuels un indissoluble attachement; et cependant cette mère adorée semblait passer sa vie dans un parfait repos; son âme avait passé tout entière dans celle de ^es en&nts.
lues trois moiii que je passai à Smyme, dans
DÊPA.RT- PO|]R CONSTANT! NOPLE. 3^3'
cet agréable qiiartier d'hiver, s'écoulèrent rapidement; nous avions, le comte de Bonheval et moi, achevé de mettre eîl ordre les matériaux que nous avions recueillis, et nous avions expédié nos dépêches au ministre; peu de temps après nous fîmes voile pour Constantinople. Le hasard nous donna un compagnon de voyage très-aimable< M. de la Fitte, ingénieur du roi, avait mission de remplacer M. de Chabot, le même que nous avions débarqué aux Dardanelles l'année dernière. M. de la Fitte était venu sur un vaisseau marchand jusqu'au port Olivier de l'ile de Mételin , et cherchait upe occasion de se rendre à Constantinople. M. de Boiineval s'empressa de la lui offrir. Notre mission était trop conforme à la sienne pour que le résultat de l'une et de l'autre ne dût beaucoup gagfier par notre accord , et la juste opinion que cet officier nous donna de ses lumières et de son excellent caractère nous fit rechercher les moyens de confondre nos travaux sur la position de Constantinople, et la solution du problème que la cour donnait à résoudre à chacun de nous sous des rapports différents. M. de Saint-Priest non-seulement approuva ce concours, mais il y donna même sa sanction , sans laquelle nous n'aurions pas été les maîtres de nous communiquer réciproquement nos instructions. Je n'ai garde de répéter ici les
ai.
3a4 COWSTANTINOPLÉ.»
descriptions si connues du canal des Dardanelles et de celui de la mer Noire, ni de reproduire le magique tableau qu'offre la vue de Constantinople du côté de la mer. Une foule de voyageurs ont vu les mêmes choses et les ont décrites de la même manière. Entre tous ceux qui ont exploré ces contrées, le général Andréossy, l'un des derniers ambassadeurs français près de la Porte, est celui dont les savantes recherches topographiques les font le mieux connaître et peuvent être le plus utiles.
Nous fûmes accueillis avec la plus grande bienveillance par M. le comte de Saint-Priest, et logés chez lui , au palais de l'ambassade. Je m'occupai sans délai, de concert avec l'ingénieur la Fitte et mon collègue, M. de Bonneval, de faire la reconnaissance de la position de Constantinople et de ses environs , celle des rives du Bosphore et des côtes de la mer Noire adjacentes; nous fûmes autorisés à visiter les châteaux et tous les points de défense. M. de Saint-Priest nous fit accompagner par un ingénieur turc, espèce de maçon, dont la confiance et les prétentions égalaient l'ignorance. Après chacune de nos excursions, nous rentrions à Péra, ou à la maison de campagne de l'ambassadeur , située à Buyuck-Déré , sur la rive droite du canal. Lorsque nos travaux furent achevés, et pendant que nous nous occu-
CONSTAWTIIÏOPLK. 3^5
pions de mettre en ordre leurs résultats, j'eus le temps de parcourir la ville et d*en visiter les principaux monuments. Je trouvai dans la société diplomatique de Péra les secours et les lumières que je pouvais désirer pour me faire une juste idée du gouvernement et de la situation de l'empire ottoman à cette époque. J'avais été particulièrement recommandé par la maison Vanlenepp à leur ami et allié, le baron d'Heidenstham , ambassadeur de Suède, homme d'un rare mérite et d'une profonde instruction; mais ce fut surtout M. le comte de Saint-Priest qui voulut bien me donner de précieux renseignements. Il était depuis quinze ans ambassadeur à Constantinople, poste qui, pour un homme d'État tel que lui, n'était qu'un honorable exil. Il joignait à un génie actif et élevé une longue expérience des affaires, un esprit cultivé et mûri dans cette philosophique retraite. Je transcris ici le mémoire que je rédigeai d'après ses communications. Il y avait peu de temps que le traité d'Ainaly-Ravac entre la Porte et la Russie avait été conclu par l'entremise de la France et l'influence personnelle du comte de Saint-Priest, et le calme le plus parfait succédait à la crise politique qui avait fixé l'attention de toutes les cours de l'Europe, et plus particulièrement intéressé la nôtre.
a L'étonnant accroissement de la puissance de
« la maison d'Autriche, sous Charles^uint, afyant <c éctairé la cour de France sur ses véritables inté- <f rets, on vit commencer des rapports politiques « avec l'empire ottoman et des liaisons secrètes « contre l'ennemi naturel. Francis l^'*, attaqué <( dans ses États, entama des négociations avec <c la Porte; il trompa le pape Adrien YI, qui tf voulait en vain réveiller le fanatisme destruc- « teur des croisades ; il trouva dans le sultan Soft liman un prince éclairé, ennemi irréconciliable c( de la maison d'Autriche, et qui opéra de puisoc santés diversions. Cette politique de position à « été depuis maintenue par la France , intéressée « à susciter à la maison d'Autriche d'é^mels r< ennemis. Quelques fautes que l'on ait faites , <c et dans lé temps même des guerres civiles, ce où la politique extérieure était rétrécie par les a divisions intestines, on reconnut toujours la a nécessité de ménager l'empire ottoman.
<r On trouva dans l'accroissement de notre <c commerce dans le Levant, qui fut pendanf: « longtemps exclusivement réservé à notre pa- « villon, des avantages inappréciables. Ces divers <c motifs' soutenaient donc le système de nos « liaisons avec la Porte ; et lorsqu'après la mort fi du sultan Soliman, la faiblesse des miliciss et a la corruption du gouvernement rendirent le$ « forces de l'empire turc moins prépondérantes,
SITUÀTIOK POLITIQUE. 3^7
ce l'ancienne réputation de leurs arises les soutea nait encore et rendait leur intérêt nécessaire au a maintien de l'équilibre.
« Les liaisons de la Porte avec la France furent « négligées pendant la minorité de Louis XIII , à « cause de Finfluence de l'Espagne, mais le cara diual de Richelieu , qui voulut abaisser la mai- « son d'Autriche, les remit en activité : aussi ce « ministre écrivait-il ce mot fameux : Le conseil «^du roi a changé de maximes. Il est intéressant €c d'observer ici qu'à cette époque, c'est-à-dire, « vers l'an i635, le czar Fœderowitz, alarmé par ce les incursions desTartares, fit ses soumissions ce à la Porte.
ce Je ne veux point cependant m'engager à suinte vre sans interruption le fil de l'histoire, dans la c( vue de prouver que la puissance de la maison tf d'Autriche fut toujours balancée par celle des ce Turcs; on retrouve partout le même principe a et les mêmes résultats. Quelquefois pourtant la « brutale ignorance de ces peuples, leur féroce ce inimitié contre les populations chrétiennes romcr paient tputes les mesures. C'est ainsi que, pen-' « dant la fameuse guerre contre la république de a Venise, l'ancienne fureur contre le nom chré- « tien se montra plus vivement que jamais. Le « sultan Ibrahim voulut forcer tous les ambassatf deuni franco à répondre de l'insulte faite à un
3'lS MÉMOIRE SUR LA
« vaisseau turc par les galères de la religion. Le « yizir Kiiiperli conduisait alors les affaires de la « Porte ; il répara la flotte battue par les Vénitiens « devant Candie , pressa le siège de cette place , « et, enflé par ses premiers succès, il se refusa (c aux sollicitations de la France et aux ouvertua res de paix. Le ressentiment et la fausse politi- « que de Louis XIV l'engagèrent à prêter du se- (c cours aux Vénitiens.
« Les premiers efforts de la nouvelle marine a française furent dirigés contre les Algériens, et a quelque. temps après on arma une escadre pour «c la malheureuse expédition de Candie. Il fallut <( cependant revenir au vrai système, et chercher « à renouer avec la Porte. L'empereur avait prott fité de notre refroidissement et de la bataille « gagnée par Montécuculli pour conclure une <: trêve de vingt ans qui fut employée en intri- « gués et en guerres contre la France. Colbert a faisait alors fleurir notre commerce. La concur* « rence des Génois rendit plus vif encore le désir « d'un raccommodement avec la Porte; et nos a capitulations avec elle furent renouvelées en ft 1673, à l'époque des brillants succès de <f Louis XIV.
K L'éclat du règne de Méhémet IV s'évanouit « à la mort de Kiuperli, et c'est dans ce même « temps que les Russes commencèrent à se ren«-
<K dre formidables. On était bien loin de penser « qu'ils dussent un jour menacer et ébranler « l'empire turc. lia France ne voulut prendre aucc cune part à cette guerre que dans le cas où la « Pologne se joindrait à la Russie. Le génie de « Montécuculli avait prévu la révolution qui de- « vait arriver en Russie , et il conseillait à l'em- « pereur, en 1686, d'entrer dans une ligne offen- « sive et défensive avec le czar Alexis contre tf l'empire ottoman.
« La France était au plus haut période de sa « grandeur , et ses intérêts politiques s'affaiblis- « saient en raison de la supériorité de ses forces. « On eut sans doute à se repentir dans la suite, <c lorsque la ligue d' Augsbourg fit éclater la guerre, « d'avoir laissé respirer la maison d'Autriche, de a n'avoir pas soutenu l'empire ottoman, et de « n'avoir pas assez ouvertement encouragé les « révoltes en Hongrie.
a En parcourant rapidement ce tableau, on a voit toujours la nécessité d'en revenir à la poliic tique naturelle, je veux dire, celle qui est dictée « par la position respective des divers États. Il Kt fallait sans balancer soutenir les Turcs et opé- « rer en Europe des diversions en leur faveur; c( on eût ainsi prévenu l'alliance de la Russie avec (c l'empereur, et surtout la paix demandée par les « Turcs en 1688, circonstance qui permit à lu
33o MÉMOIRE SUR LA
« maison d'Autriche de disposer de toutes ses a fqrces contre nous. On revint enfin à garder «c des ménagements pour Fenripire turc; on cheroc cha à échauffer la guerre contre les Impériaux ; a mais la bataille de Lissa était perdue ; le prince « de Transylvanie était expulsé de ses États, «t le ce deraier de$ Kiuperli n'était plus. De si longs « revers , la hauteur et la mauvaise foi dans les a négociations éloignèrent les ministres de la a Porte de nos intérêts, et les Turcs, malgré les ce oppositions de la France , achetèrent la paix de (c Ciarlowitz par le sacrifice des places important- <c tes de Kaminiek et d'Azof , qu'ils cédèrent, la <f première aux Polonais, et la seconde auxRu^es. (X Les concessions arrachées à l'empire ottoman « par le traité de Carlowltz^ et l'état de faiblesse « où il se trouvait, enhardirent le czar Pierre l*"*. ce II étendit ses projets jusque sur la mer Noire; ce il tenta même d'avoir un établissement en Cri«> « mée, et en forma un à Yoronetz, au delà du « détroit de Taman« Le génie de Pierre le Grand « lui faisait pressentir quelles pouvaient être les <K conséquences de l'affaiblissement des Turcs ; « mais ses projets précoces étaient bien loin de « pouvoir être exécutés. Les Tartares de Crimée a et de l'Ukraine opposaient ui>e barrière redoua table; de plus, le grand éloignement de Pétersa bourg, dont il venait de faire la capitale de son
SITUATION WLIflPiQUE. 33 I
o empire y et la nécessité d'y concentrer toutes <c les ressources qui pouvaient vivifier le oom- « merce et assurer la défense des frontières de a Fiqlande, ne lui permettaient de considérer les « établissements sur la mer Noire que comme ic tes fruits tardifs de$ principes politiques qu'il « avait posés et de l'accroissement succeâsif des « forces de son nouvel empire.
« La guerre de la succession fut une diversion i( heureuse pour cette puissance^ et le czar en « sut habilement profiter. On tenta vainement de « mettre les Turcs encore une fois aux prises i< avec les Impériaux : les insinuations de la (c France furent inutiles ; le mauvais succès de (c no$ armes nuisit à notre politique extérieure 9 « et la Porte 9 que nous avions trompée dans des « temps plus heureux , ne prit aucune codifiance «c et méconnut ses véritables intérêts. £Ue devait «soutenir les Hongrois; mais, fatiguée de la « guerre et humiliée par sa dernière di^ûte , elle « ne songeait plus qu'à se maintenir en paix. La « force des musulmans est un vrai torrent qui pi entraîne tout ce qui cède à ses efforts ; mais s'il tf est arrêté dans son cours , s'il est détourné , di» « visé par un grand obstacle, il perd tout à coup « son énergie. Charles XII9 battu à Pultawa en a 17Q9, vint chercher un asile im Turquie; il ne « put parvenir à y opérer la révc^utÎDn qu'il
yin MiMOIBE SUR LA
«méditait ni à s'y "créer une nouvelle armée. « Toutefois il réussit à faire déclarer la guerre a aux Russes. On se rappelle l'affaire du Pruth et a la paix honteusement vendue par un vizir, Bal- « tagi-Méhémet , entre les mains duquel le sort « avait mis le plus redoutable ennemi de l'empire (c ottoman ; et l'on sait que la rétrocession d'Azof a fut le seul avantage que la Porte retira de cette « fameuse campagne; mais depuis, Charles XII « ne réussit pas à renouveler la guerre, et, peu « de temps après , le traité d'Utrecht rétablit la « paix en Europe.
« Cependant les derniers succès des Ottomans « ayant momentanément réveillé leur esprit de « conquêtes , ils voulurent reprendre la Morée «c aux Vénitiens; l'empereur se déclara pour la « république; et, le prince Eugène ayant battu « les Turcs à Péterwaradin et à Belgrade, la paix (c de Passarowitz fut conclue par la médiation de a l'Angleterre.
a Pierre le Grand , profitant des troubles de la « Perse, chercha à en partager les dépouilles et « à s'agrandir vers la mer Caspienne; c'est vers « ce temps-là que les ambassadeurs du roi à la « Porte commencèrent à s'ingérer dans les affai- « res de la Russie; on alla même jusqu'à proposer a une alliance qui fut rejetée par le régent. Ceif lui-ci maintint avec raison les intérêts de la
<i Suède y et cette base plus naturelle n'a pas varié <c depuis.
« La mort de Pierre I®"* empêcha l'effet de la « convention de la Russie avec la Porte par rapa port à la frontière de la Perse, et Catherine I""* (c négligea de la reprendre; la médiation de la a France fut interrompue, et la cour de Péters- « bourg adhéra au traité de Vienne.
a Je m'arrête à cette dernière époque qui a « invariablement fixé l'alliance naturelle entre les « deux cours impériales, et sapé les fondements a de l'empire turc ; et sans rappeler les révoluce tions de la Perse et la part que prirent les Turcs <c aux guerres qui en furent la suite, je me hâte a d'arriver à une époque plus rapprochée de nous, ce et qui marqua d'une manière surprenante aux a yeux de toute l'Europe l'accroissement des force ces moscovites.
ce La France avait toujours évité avec soin de ce former une alliance avec la Porte, dans la « crainte d'allumer une guerre générale. Cette ce politique nous permettait sans doute de profi- 'c ter des diversions opérées par les forces otto- <c mânes du côté de l'Empire; mais elle était favocc rable à la cour de Russie et à l'extension de ce ses projets. C'est ce système de temporisation (c qu'on suivit dans l'affaire de Pologne; et lorsce que la Porte mit son intérêt au prix d'un traité
334 HfJSMOlRB SI3B LA
« offensif, on préféra d^abandonner Félèction du a roi Stanislas.
«c Cependant k guerre entre la Bussie et la cf Porte éclata eii 1735. L'impératrice Anne la « dédara contre l'avis de ses ministres et de tôu- « tes lés puissances médiatrices , et- rempereur a fut entraîné malgré lui, en conséquence de l'al- « liance des dmïX: courts impériales. On peut lire <r daqs les Mémoires de Manstein les détails de <c cette guerre et les campagnes du tnfâréchai de <€ Munich en Crimée ; je ne rappellerai poitit les « différentes expéditions contre les Turcs, les « succès des Russes et des Impériaux, et la paix « trbp précipitamment conclue ppr les généraux « de l'empereur au moment où les armées alliées « pouvaient se réunir. Ce qu'il y a d'intéressant à « observer, par rapport aux circonstance^ pré- « sentes, c'est que les Russes, pendant le cours « de^cette guerre, apprirent à mépriser lès forces « ottomanefe> et si elles imprimaient encore quél- « que teri'eur aux Impériaux, lia faiblesse réelle* ce de ces mîlîces était bien connue des Russes. « Toutefois la paix honteuse de Belgrade , conséa quence nécessaire d6 la timidité des généraux « de l'empereur et du conseil de Vienne, répan^ « dit eii i^urope une fausse idée de là pin$sance <f ottomane. La cession de quelques provinees> « frontières , là restitution de la Moldavie par îes
SITUATIOIC POLITIQUE. 535
<x Rus^s, l'ambassade de Saïd-£ffendi j les allian- « ces avfec la Porte recherchées par toutes les a puissances chrétiennes , prouvent assez l'opicr nion exagérée que Ton avait de ce contre»tf poids.
« On a vu jusqu'ici l'instabilité de nos prinpi^ « pes politiques, et la faute toujours reconnue, tf n>»s souvent répétée par notre cour , de s'in- « gérer dans If s négociations de paix entre la « Porte et l'Empire, tandis que notre intérétibien « entendu était la continuation de la guerre entf tre CCS puissances. La prétention de diriger « constamment et dans le plus grand défaxl les « moindres ressorts de la politique ottomane nous « a>fait éloigner de la vérité : aussi ne put-on « réussir à engager la Porte à renouveler la « guerriB contre la maison d'Autriche, à l'occa- « sion de la succession de l'empereur Charles^ VI.
a La liaison des deux cours impériales fut « relâchée par l'influence de M. de la Chétardie, « notre ambassadeur à Pétersbourg, à l'époque a de l'intronisation d'Elisabeth; mais quelques « efforts que l'on fît pour mettre encore une fois tf aux prises les Turcs avec les Impériaux, il. fut tf impossible de les y déterminer. Sans doute tf aussi est-ce à oçtte inactivité qu'il faut attiibuer tf les alliances de la cour de Pétersbourg avec le « roi de Prusse et l'Angleterre, le changen^ent
a total du système politique, et le traité d'aï- « liance de la France avec la maison d'Autriche.
« La basç de Tunion intime de la France avec « la Porte fut donc ébranlée pour la première « fois au bout de deux cent vingt ans. Les Turcs, a par une omission reprochable, ne furent pas a même exceptés des cas d'offensive; mais leur a neutralité , leur nullité pendant la guerre a de 1755 à 1763, ne détruisit pas leur imporce tance dans les affaires de l'Europe , toujours ce ramenée à cause de la position géographique a de leur empire. Il semble même qu à cette a époque on ait voulu intervertir tous les plans ce naturels de politique, car la Russie abandonna « Talliance de la maison d'Autriche pour en con* ce tracter une avec le roi de Prusse.
« C'est à la faveur de ces variations que Gare therine II, après la déposition et la mort de a Pierre III, déploya son caractère entreprenant, a et jeta les fondements d'une politique indé- « pendante. On sait comment elle exerça sur la « république de Pologne là plus grande prépon- « dérance, au mépris de la France épuisée par « une guerre désastreuse. Cet événement fit once vrir les yeux sur l'accroissement excessif de la ce puissance russe. Un de nos plus grands mice nistres prévit l'orage, et crut ne pouvoir le dis- «r siper qu'en préparant une rupture entre la
c( Russie et l'empire ottoman. Les puissances du « Nord paraissent , disait-il , attachées au char « de Catherine II. La Suède , par le succès des « cabales fomentées dans l'intérieur du gouver- «nement; la cour de Berlin, par l'intérêt de « diviser les deux cours impériales, enfin celle « de Londres par opposition à la France. Il était ce important de rompre cette chaîne ; mais il ne « l'était pas moins de soutenir l'empire turc et « de couvrir le secret de sa faiblesse ; les intrigues « sourdes de la France, et les violences commises « par les Russes en Pologne, déterminèrent enfin a l'explosion , et la guerre fut déclarée.
« Les divers événements de cette guerre, la a neutralité gardée par les puissances voisines, « sont des faits trop récents pour qu'il soit né- « cessaire de les résumer. Avait-on bien calculé « le danger de compromettre les Turcs ? Connais- « sait-on leur faiblesse, l'avilissement de leurs « troupes, le désordre et la corruption de leur « administration? Cette guerre, qui devait arrêter « les projets de l'impératrice, en a hâté l'exécu- « tion : la marine ottomane a été détruite ; les a frontières de l'empire ont été ouvertes, et la <x capitale menacée n'a dû son salut qu'à la tia mide ignorance du comte Orlow. On avait, à « la vérité, interrompu le fil des négociations de « l'impératrice dans le Nord ; mais au milieu de
« ses faciles triomphes elle osa reprendre les « projets de Pierre le Grand, et menacer Tempire a Ottoman d'une destruction complète.
a T^ paix y conclue par la médiation de la a France, en laissant respirer les Turcs accablés , a leur donnait le temps de se prémunir contre « de si redoutables ennemis; mais, loin d'en a profiter, ils n'ont rien fait pour mettre leurs fi frontières en état de défense, et moins encore c( pour se former une armée. L'impératrice, au « contraire , poursuivant l'exécution de son a plan, a formé des établissements sur la mer n Noire, et préparé, avec autant de secret dans le « cabinet que de forces et de moyens en camce pagne, la fameuse invasion de la Crimée. Elle (< a su profiter des nouvelles dispositions de la tt cour de Vienne, pour renouveler ses alliances « avec elle. L'ostensibilité de ses négociations a pour la neutralité armée avait détourné l'attt tention des puissances belligérantes du vérita- « ble objet de ses démarches. Fausse médiatrice, a elle cherchait à prolonger la guerre qui lui « donnait le temps de mûrir ses projets.
a C'est au moment de la paix conclue entre « la France et l'Angleterre , et lorsque nos forces a étaient dispersées sur tous les points du globe , « que cette ambiti^ise princesse a fait éclater tt ses illégales prétentions. Il était trop tard pour
SITUATION POLITIQUE. SSq
« s'y Opposer ; on ne le pouvait que par les arec mes , et comme une telle démarche eût en* « traîné une guerre générale en Europe , et que « nous n'avions pas les moyens de la soutenir, ii « £allttt souffrir la cession de la Grimée, si véri« (c tablement contraire à nos intérêts» On ne de^ « vait pas mettre en question si Ton s'opposerait a à l'invasion , et toutes nos négociations n'ont « eu pour objet que d'empêcher l'explosion qui <c eût entraîné la chute de l'empire ottoman , la a destruction de notre commerce en Orient , et « accru les avantages de posîtion des deux cours ^€ impériales. Jamais négociation ne fut plus dif- « ficile et plus incertaine. L'impératrice ne de** ce mandait pas mieux que de rester en paix et « d'obtenir par des menaces seulement la pos- « session de la Crimée. Il lui était bien plus « avantageux de réserver tous ses moyens pour « former des établissements, que de les consom«> « mer dans une guerre pendant laqudle il lui eût ce été difficile de recueillir tout le fruit de ses K victoires, n'ayant pas encore sur le Pont-Euxin «c la quantité de forces navales nécessaires pour K une grande expédition. L'empereur, qui avait « transporté par le Danube toutes les munitions « de guerre et de bouche jusque devant Bel* a grade, était prêt k entrer en campagne; et , ce malgré sa prétendue modération , on peut
34o MJÉAIOIRE SUR LA
« croire qu'il désirait , qu'il espérait même que a la Porte déclarerait la guerre à la Russie. Plus (c en mesure que cette puissance d'agir offensive* <c ment dans les plus belles provinces de la Tur* « quie d'Europe, il devait se promettre des sucu ces rapides, une meilleure part dans le partage, ce et surtout la facilité d'acquérir des ports dans a la Méditerranée, projet favori de la cour de « Vienne et nécessaire à la vivification du com- « merce intérieur des États de l'Empire.
« La conduite du roi de Prusse dans cette « grande affaire parut fort oblique ; il évita d'y c< prendre part, et son apparente indécision n'a « pas peu accru les prétentions immodérées de « l'impératrice.
« L'Angleterre , malgré ses liaisons avec la « Russie, par système d'opposition aux intérêts u de la France, n'osa pas entrer dans cette ligue; « outre l'épuisement de ses finances et la disper* « sion de ses forces navales, elle craignit l'évé- « nement d'une campagne dans la Méditerranée, « où nous avions de grands avantages de position iK et des ressources de toute espèce.
a Quant aux autres puissances, leurs disposi- <x tions étaient moins importantes et moins dé- « montrées. On pouvait croire que la Suède au- « rait , selon les circonstances , profité d'une « occasion favorable pour recouvrer cette partie
SITUilTION POLITIQUE. 34 1
«c de la Finlande si facilement conquise par le « maréchal de Lascy.
« Mais c'était à Constantinople que s'élevaient (c les plus grandes difficultés. Le fanatisme et « l'ignorance excessive des Turcs ne permettaient « pas de connaître leur véritable situation ; et « si les principaux ministres , mieux instruits de (( la pénurie des moyens , sentirent la nécessité « où ils étaient d'acheter la paix par de honteux « sacrifices y le peuple, toujours enflammé contre « le nom chrétien, et plus vivement excité par « les humiliations que les Russes leur avaient fait c( subir, demandait ardemment la guerre; ce n est « donc que par les insinuations de la cour de a France, et les menaces prochaines et précises « de l'empereur, que la Porte a été déterminée ce à reconnaître la cession de la Crimée , et à « conclure le traité honteux de Ainal^-Kaifac,
a On a dit souvent que l'empire turc n'était rc qu'un fantôme ; il effrayait au moins par sa « grandeur et par le rassemblement rapide de <c ses forces; mais, aujourd'hui que le secret de (c sa faiblesse est divulgué, il est aisé de se concc vaincre de la nullité de ses moyens de défense. « On connaît la mauvaise constitution de ses « armées et de sa marine., mais on n'imagine pas « jusqu'à quel point l'esprit de rapine a cor- « rompu toutes les branches. On peut démontrer
34a MÉMOIRE SUR LA.
d jusqu'ià révidence qu'un plan de régénération « est impossible à exécuter ; les efforts les mieux ' a dirigés ne sauraient avoir d'auti'es effets que a de pallier temporairement des maux incurables. <x Cette vérité devrait être la base de tous les a mouvements politiques relatifs au soutien de « cet empire. Les Turcs attaqués par des troupes « réglées et aguerries doivent être détruits ; l'anff cien esprit de la milice ottomane n'existe plus ; ce ce fanatisme qui les rendait invincibles n'a <x d'autre effet parmi eux que de répandre la ir terreur daiis tous les ordres de l'État ; ils a croient le moment de leur destruction arrivé « et n'opposeront qu'une faible résistance à leurs a ennemis.
(X Devons-nous mêler nos armes avec celles « d'un tel peuple? Devonsrnous porter le théâtre <c de la guerre jusque dans la mer Noire , et couvrir « nous-mêmes y pour quelques instants , la capic( taie de cet empire? Pourrons^nous faire de tels a efforts, lorsque nos ennemis naturels entrea ront dans la ligue des puissances rivales et si « intéressées à détruire notre commerce du Le- (c vaut? DevrionsHious, au moment d'un démemtf brement, nous emparer des meilleurs postes ce de ces contrées, et saisir en Egypte et en Sjrrie « les véritables source de l'abondance et du « commerce ? Ces questions pourraient être éclair-
SlTtJATlOM POLITIQUE. 343
a cies et traitées séparément. L'instant qui en (( déterminera la solution sera plus ou moins a hâté 9 selon le succès des établissements russes c( en Crimée y et l'adhésion du ministre ottoman « aux principes que nous cherchons à lui sug- « gérer.
« L'impératrice poursuit avec constance son a plan de conquêtes; elle veut faire de la Tauride « une province absolument russe. T^s Tartares « qui l'habitaient ont été exterminés ou chassés; « on y appelle une population nouvelle; on en- « courage les émigrations des Grecs; et ce pays « si fertile sera bientôt abondant en ressources, a Les ports de Théodosie, ci^devant Caffa^ et de « Sébastopolis , ci-devant Aklkior, sont des pocc sitions propres à de grands établissements de « marine, et deviendront en peu de temps le « foyer des armements dirigés contre Constanti- « nople. On objecte vainement le grand éloigne- « ment de Pétersbour g, l'inconvénient de diriger « la masse des richesses et des productions comcc merciales , la dépopulation des provinces inté- (c rieures, le mauvais état des finances, enfin la ^< scission de l'empire russe, nécessairement ence traîné par la trop grande extension de ses c< membres. La conquête de Byzance balancera ce tous ces désavantages , et la mémoire de Pierre ce le Grand ne sera pas moins honorée sur les
« rives du Bosphore de Thrace que sur les glaces « du Wolga. Qu'importe la communication entre « ces parties? Quelle puissance pourra jamais « songer à les séparer et à pénétrer dans la Molce davie et dans l'Ukraine? Quels attraits ne doit c< pas avoir la position de Constantinople^ au- « jourd'hui que le commerce est devenu la source a et la mesure de la puissance des Etats ? Quelles « pertes ne doivent pas réparer la conquête de « la Grèce 9 la communication avec l'Inde , et la (( certitude de prendre l'ascendant sur toutes les a nations commerçantes.
« Tels sont les motifs qui détermineront l'im- « pératrice à poursuivre jusqu'au bout Texécu- (( tion de son projet. Ne pouvant opposer à de « tels ennemis des armées de terre et de mer, « dont l'organisation permette d'exécuter un plan « de campagne quelconque , l'empire ottoman « doit se réduire à un système fixe de défensive a active ou absolue, selon les circonstances et la « part que pourront y prendre ses alliés. Tout a autre projet doit être rejeté, parce qu'on n'é- « claire point des hommes entichés du fatalisme, « parce qu'on mettrait au sort des armes l'exis- « tence de l'empire, et que, même dans la ferce mentation et l'anarchie actuelles, il serait divisé « aux premiers revers. »
Un demi-siècle, presque écoulé depuis que j'é-
SITUA.TION POLITIQUE. 345
crivais à Constantinople ces notes historiques, n'a presque rien changé à la situation intérieure de l'empire ottoman ; mais les causes de destruction dont il est menacé depuis longtemps se sont aggravées; son ennemi naturel, devenu plus puissant, le presse et le resserre en Europe et en Asie. L'alliance de la Porte ottomane n'entre plus dans les combinaisons de l'équilibre des grandes puissances européennes. Le renversement de l'empire de Napoléon, et l'épuisement de l'Angleterre, pendant la guerre des coaUtions, ont affranchi la politique de la Russie, qui est et restera indépendante. La France n'a plus les motifs politiques qu'elle avait autrefois pour soutenir l'empire ottoman; elle ne peut même espérer de recouvrer les avantages commerciaux que lui avait assurés cette alliance. L'Autriche, puissance méditerranée sans frontières, obligée de disséminer ses forces pour retenir sous sa domination l'Italie et la plus belle partie de la Pologne, également impatientes de son joug de plomb, n'oserait, par une alliance offensive et défensive avec la Porte , attirer sur elle le ressentiment de la Russie et celui de la Prusse, son ancienne rivale, ou la neutralité plus dangereuse de celle-ci. Elle est forcée à rester dans l'inaction la plus passive, dans l'observation la plus circonspecte, devant de si formidables voisins; et, quelle
que puisse être Tissue de la guerre allumée en Orient, aucun événement ne saurait changer, pour l'Au triche, cet état de choses, ni lui donner la pr^ondérance qu'a momentanément affectée son ambitieuse politique. Ainsi la Turquie, sans alliés, ne peut plus faire qu'une guerre d^ensive. L'énergie du sultan qui la gouverne a pu , cette fois encore , tendre le ressort du fanatisme musulman , porter la réforme dans les milices indisciplinées dont se composait son armée, y introduire la tactique européenne des armées régulières, et réunir la force, la cohésion , la mobilité d'une infanterie disciplinée aux attaques furieuses et désordonnées des anciens janissaires; mais cette révolution inattendue dans les armées ottomanes, vainement tentée par le sultan Sélim III qui paya de sa tête ce téméraire essai , et la régénération qu'a entreprise l'intrépide et féroce sultan à l'exemple de Pierre le Grand , ses succès momentanés dans la guerre défensive €[u'ii est parvenu à nationaliser, tout cela sufifira-t-il , même dans les suppositions les plus favorables à ses desseins, pour sauver l'empire? On peut croire que ces derniers efforts pourront , pour quelque temps encore, arrêter sa décadence; mais les germes de destruction qu'il porte en son sein ne sauraient être si facilement étouffés. Les Turcs ne peuvent plus conquérir, ni abuser plus long-
DEPAAT DE CONSTANT iKOPLE. 347
temps de leurs anciennes conquêtes; leurs ressources s'épuisent dans cette guerre d'extermination; ils n'obtiendront la paix qu'au prix de "grands sacrifices ; il leur faudra subir Fémancipation de la Grèce et les conséquences qu'on en peut prévoir. Pour réparer tant de maux et recouvrer leur ancienne importance ^ il ne leur faudrait rien moins qu'une entière régénération sociale ^ que n'admettent point les principes de l'islamisme ^ Impatients de poursuivre le cours de nos opérations, nous quittâmes Constantînople, ie 4 niai 1 7849 pénétrés de reconnaissance pour l'accueil affectueux et la noble hospitalité de M. et madame de Saint-Priest. Nous partîmes par un fort beau temps et avec toutes les apparences d'un v^Dit de nord-'est venu du fond des Palus Méotides ; mais nous n'allâmes pas loin^ et un vent de sud, très^frais, nous retint pendant deux jours à la hauteur de l'île de Marmara. Nous jetâmes l'ancre au-dessus des châteaux des Dardanelles , à deux lieues du mouillage des Barbiers , où nous avions été retenus au commencement de la campagne précédente, à cause de la peste qui régnait à Copstantinople* Nous avions reçu l'ordre d'exap* miner soigneusenient le détroit. Je visitai de nou-
* Le général Mathieu Dumas écriv^Ç oet^ p^rtî^ de Sfs Souvenirs en i8a8, pendant la première campagne de la dernière guerre de la Russie contre la Porte.