LEMNOS
qui employèrent trois ans à les soumettre, et démantelèrent leur ville. On peut encore reconnaître l'enceinte de cette dernière par Téléyation du terrain ; on y voit même une partie de muraille faite avec d'énormes quartiers de marbre trèsproprement posés. J'allai visiter quelques tombeaux, faits d'un seul bloc, qui ont été ouverts et dégradés; je n'y vis aucune inscription. Peutêtre un voyageur plus instruit y aurait-il reconnu le tombeau de Cassius, l'un des meurtriers de César, qui se tua lui-même , et que Marcus Bnitus fit enterrer dans eette île.
De Thasos nous allâmes à Lemnos pour reconnaître le port Saint-Antoine, l'un des plus beaux de l'Archipel , et pour en lever le plan. On n'avait encore que celui qu'avait publié le comte de Choiseul-GoufBer dans son Voyage de la Grèce. Je le vérifiai et le trouvai très-incorrect , surtout pour l'entrée du port et les parties de côtes adjacentes.
Il ne reste à Lemnos aucune trace de Fancienne ville d'f^baestia , ni d'autres monuments indiqués par de savants voyageurs. J'allai visiter les forges de Vulcain , ou le volcan éteint dont le cratère se trouve vers le centre de l'îl^j ^ qui la fit appeler, par les anciens, la brûlante Lemnos. £n achevant de traverser l'île, de l'est à l'ouest, je me rendis à la ville de Lemnos , sur la côte occiden-
35a l'aga de lemnos.
taie; elle a été bâtie sur les ruines de l'ancienne Myrrine, qui passait pour l'une des villes les plus agréables de la mer Egée. Sa position auprès d'un rocher élevé qui s'avance dans la mer est très-pittoresque. Le château qui la commande est devenu fameux par le siège qu'en firent les Russes dans la dernière guerre , après qu'ils eurent détruit, àTchesmé, jusqu'au dernier vaisseau de la flotte ottomane. J'avais à cœur de bien connaître ce poste important ; le comte de Bonne val m'adressa à Kerim-Àga, qui y commandait, comme un officier de son équipage, qu'il chargeait de lui porter des plaintes sur le refus qu'avaient fait quelques habitants de nous vendre des provisions. Je ne pus pénétrer dans le château. Kerim-Aga, Tun des plus sociables Turcs que j'aie rencontrés, me reçut dans le jardin de la maison qu'il occupait à la ville. Je fus admis à fiimer avec lui et ses officiers, pendant des heures entières, dans un fort joli kiosque, accroupi autour d'un bassin de marbre, les yeux fixés sur le petit jet d'eau. Fatigué de cette stupide contemplation , je voulus parcourir le jardin : a Pourquoi te lèves-tu ? me dit Kerim. — Je « veux me promener. — Tu es fou; il ne faut pas « changer de lieu sans raison y et tu ne serais pas « si bien assis là-bas qu'ici. » L'aga répondit obligeamment à toutes mes questions. Je hasardai de
MYCONI. 353
montrer le désir de visiter le château ; mais il se refiisa à satisfaire ma curiosité sur ce point. Je ▼enais de prendre congé de lui, et je me disposais à retourner à la corvette, lorsque nous ressentîmes une secousse de tremblement de terre, dont les habitants ne parurent point s'alarmer.
Nous fîmes en vingt-quatre heures le trajet de Lemnos à l'île de Myconi , où M. de Bodneval se décida, fort heureusement, à mouiller plutôt qu'à celle du Tyne, qui en est très-près, mais où la peste venait de se déclarer. Nous devions visiter les côtes de l'Asie Mineure, au-dessous de Smyme, et aller ensuite à Alexandrie; mais le fléau qui ravageait ces pays et toute l'Egypte, nous décida , quoique à regret , à renoncer à ce projet.
Nous passâmes six jours au mouillage devant la jolie petite ville de Myconi. Notre dessein était d'abord d'examiner la rade formée par l'île de Myconi , celles du Tyne et de Délos , et le passage le plus fréquenté pour entrer dans la mer Blanche, mais un autre objet excitait encore notre curiosité. Le gouvernement russe avait récemment établi un consul général à ce point central de l'Archipel : c'était le comte Wanowich, que mon collègue avait beaucoup connu à Trieste. Cet officier, qui s'était fort distingué dans la dernière guerre, s'empressa de nous recevoir dans I. a3
354 MTCONI.
une belle maison qu'il venait de faire bâtir, et qu'il ornait et entourait de jardins. C'était ^ ndus dit-il 9 la dernière retraite qu'il s'était choisie. Le gouvernement turc avait conçu quelque ombrage d'un si grand établissement ; mais telle était alors l'influence de la cour de Pétersbonrg et la crainte qu'elle inspirait, que le comte de Wanowich était, à bien dire, le seigneur de File, et agissait en maître plus que l'aga qui y commandait.
Les habitants de Myconi, tous adonnés au cabotage, sont presque toujours à la mer, et quand on parcourt cette petite ville, bien bâtie et proprement tenue , on ne rencontre que des femmes et des enfants. Le sang y est fort beau; nous pûmes en juger à la petite fête que nous donna le comte de Wanowich. Plusieurs familles des îles voisines, quelques-unes de Smyrne et d'autres parties du continent s'étaient réfugiées alors à Myconi, où le consul veillait avec zèle à l'exécution des règlements sanitaires. La variélé des costumes rendait cette assemblée aussi agréable que singulière, et il serait difiBcile de peindre la grâce, la précision et l'ensemble que ces belles Grecques mettaient dans leur danse, appdée Romeca , et dont M. Guys a donné une excellente dissertation dans ses lettres sur la Grèce.
Le calme nous retint au mouillage plus longtemps que nous eussions voulu ; nous ne quitta-
PARos. 355
mes les belles Myconiennes que le 7 juin, et nous fîmes route sur l'île de Paros en passant par le canal de Délos, Comme notre but était de visiter le port de Naussa , que les Russes avaient choisi au milieu des Cyclades pour y retirer leur flotte, nous ne nous arrêtâmes pas à l'île de Délos, qui n'offrait aucune recherche utile à l'objet de notre mission; mais je n'en regrettai pas moins de ne pouvoir mettre le pied sur l'île sacrée où le temple d'Apollon attirait autrefois les hommages et les magnifiques offrandes de tant de peuples divers. On ne voit plus que des rochers déserts , on n'entend plus que les cris lugubres de quelques oiseaux sauvages dans ces lieux enchantés où des chœurs de jeunes filles faisaient répéter aux échos les immortelles chansons de Pindare et d'Homère.
Le port de Naussa, sans avoir l'avantage des ports fermés, puisque son entrée est de la largeur de huit cents toises, en a tous les inconvénients, en ce qu'il est très-difficile d'en sortir avec les •vents au nord , qui soufflent aussi fréquemment que vivement dans ces parages. La haute mer qu'ils y élèvent et les courants qui portent dans le sud-est et le slud-ouest ne permiettent pas de rendre des bords avantageux. On n e doit le ten ter qu'ar vec des bâtiments qui s'élèvent avec facilité dans le vent; mais ce qui décida l'amiral Orlow à former un
356 PORT DE NAUSSA.
établissement solide à Paros, ce fiit la position de cette île, si près des principales entrées de l'Archipel, et la facilité de recevoir des secours et des vivres des îles environnantes. Il était alors maître de la navigation de l'Archipel, et comme il suffisait de quelques frégates pour tenir les principales croisières et y faire d'immenses prises, l'escadre russe, une fois renfermée dans le port de Naiissa, n'eut jamais besoin d'en sortir; et, sûr de ne point y être inquiété par des forces supérieures, l'amiral y forma son entrepôt général. Les Russes eurent tout à créer pour leur établissement. Us construisirent des casernes et des magasins de toute espèce. Tout cela fut bâti à la hâte, sur de mauvais plans et avec peu de solidité, quoiqu'ils eussent sous la main les meilleurs matériaux possibles. Il y a au fond du port, en dehors du village, une fontaine très-abonr dante, que les Russes avaient conduite dans des canaux jusqu'au bord de la mer, où ils avaient fait deux belles aiguades. Ils avaient fortifié les points principaux, élevé des batteries à l'entrée' du port, mais tous ces ouvrages furent rasés lorsqu'ils quittèrent Paros. On ne pourrait enfin s'établir dans cette île, et donnera l'escadre mouillée dans le port de Naussa une entière sécurité, qu'en défendant les points de débarquement qui se trouvent à l'est et à l'ouest.
GROTTE d'aWTIPAROS. 357
Ayant achevé de lever le plan du port et de reconnaître l'intérieur de l'île avant que mon collègue eût terminé ses relèvements et ses recherches nautiques, je profitai de quelques jours de loisir pour aller visiter la grotte d'Antiparos. Quelques officiers de l'état-major de M. le comte de Bonneval m'accompagnèrent, et un prêtre italien, fort intelligent, s'offrit pour nous servir de guide. Nous partîmes dans un bateau zanthiote bien armé, et, par une belle nuit et un temps calme, nous descendîmes le canal entre les deux îles. Munis de cordages et de flambeaux et suivis des matelots les plus adroits et les plus hardis de notre équipage, nous arrivâmes de bonne heure à l'entrée delà grotte, qui se trouve sur la sommité de la montagne la plus méridionale de l'île, et qui n'est éloignée du bord de la mer que d'environ une demi-lieue. C'est un antre d'environ soixante-douze pieds de profondeur, dont la voûte naturelle paraît avoir quarante pieds d'élévation. On voit entre les rochers qui la forment des congélations dont la cou-^ leur a été altérée par le contact de l'air, et la colonne naturelle qui se trouve au milieu de ce vestibule ne contribue pas peu à l'embellir. Les guides que j'avais fait venir du village d'Antiparos n'étaient pas ceux dans lesquels j'avais le plus de confiance ; la relation et les dessins
358 GROTTE d'antiparos.
exacts de M. le comte de Choiseul étaient les meilleurs indicateurs que je pusse désirer. Ta vais aussi le judicieux Tournefort, et je prenais un plaisir extrême à comparer, avec ce que j'avais sous les yeux 9 les relations de ces voyageurs.
Cette première entrée de la grotte n'a sans doute rien d'imposant; mais je fus frappé de son étendue y de la richesse et de la forme bizarre de cette colonne cristallisée, qu'un jour piquant et le contraste de l'ouverture ténébreuse de la caverne rendaient encore plus brillante. Nous nous arrêtâmes quelque temps à lire les noms et les inscriptions de quelques voyageurs, et surtout celle de M. Nointel, ambassadeur de France, qui, le premier, visita cette grotte, et nous descendîmes ensuite, avec beaucoup de précaution , en nous aidant des échelles et des cordes qu'on avait fixées à l'entrée. On parvient au fond de la grotte, c'est-à-dire, à environ deux cents pieds de profondeur, par des passages étroits, d'une pente rapide, et qui , en quelques endroits , paraîtraient dangereux sans les précautions qu'on est obligé de prendre, et à l'aide desquelles on parvient à franchir les obstacles. I/un de ces obstacles est un rocher arrondi, au-dessous duquel est une espèce d'abîme , et le long duquel il faut se laisser glisser en se tenant fortement aux cordages.
GROTT£ d'aNTIPAROS. 359
Lorsqu'on est arrivé au fond de la grotte , on découvre une voûte Irès-élevée, toute couverte de congélations 9 dont les festons inégaux présentent les formes les plus singulières. Le terrain sur lequel on marche est aussi couvert de cristallisations d'une forme pyramidale, correspondantes à celles qui pendent k la voûte et qui tapissent le pourtour de la grotte. Les naturalistes appellent stalactites les glaçons ou pyramides renversées supérieures qui sont formées par la congélation des eaux infiltrées , et stalagmites ^ les inférieures formées par les gouttes surabondantes qui n'ont pas eu le temps de se condenser sur les stalactites. Parmi les masses irrégulières de cristallisations, on remarque la pyramide au pied de laquelle M. de Nointel fit célébrer la: messe, la nuit de Noël 167'i; je la fis éclairer par beaucoup de flambeaux pour mieux jouir de la beauté de ses formes. J'y remarquai différentes inscriptions, entre autres celle de M. de Choiseul-Gouffier.
Quelque certains que nous fussions qu'il n'y avait aucune issue pour pénétrer à de nouveaux abîmes, nous visitâmes avec soin toutes les cavités qui semblaient nous promettre de nouvelles découvertes. Malgré l'adresse et l'activité de nos gens, nptre espérance fut trompée. Tantôt revenant sur la première route, tantôt descendant avec peine dans une espèce de puits dont le fond
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était accessible par un autre chemin, nous ne sortîmes jamais de cette grotte immense^ que lafumée de nos flambeaux avait déjà trop obscurcie. Nous descendîmes cependant par un escarpement très-roide, jusqu'à quatre-vingts pieds au-dessous du niveau de la belle salle et de l*autel. C'est à cet endroit que la grande voûte nous parut se terminer , et les roches brisées , à travers lesquelles nous étions parvenus, nous semblèrent être un écroulement de la partie la plus élevée de cette même voûte , qui avait cédé au trop grand poids des stalactites.
Après avoir passé une partie de la journée dans les entrailles de la terre , et en être sortis avec beaucoup de peines et de fatigues, nous nous rembarquâmes à l'entrée de la nuit; et comme le vent avait fraîchi du nord, nous eûmes bien de la peine à traverser le canal et à remonter jusqu'à Parechia, l'ancienne et superbe Paros , où nous n'abordâmes qu'à onze heures du soir.
La petite ville de Parechia, la plus riche de toutes celles des Cyclades, la même qui résista aux Athéniens et vit flétrir les lauriers de Miltiade, est dans une position fort agréable; ce port est très-sûr, mais l'entrée en est difficile. La beauté des marbres de Paros , si recherchés par les anciens, avait enrichi les habitants de cette