AUX INSURGÉS AMÉRICAINS. I
Les réclamations de cet officier, dans le cas où il aurait été informé immédiatement du passage et de la direction du convoi , eussent embarrassé le commandant en chef. Le comte de Puységur, pour prévenir des difficultés au moins importunes , invita M. Frazer à dîner chez lui avec les principaux officiers de la garnison ; je fus chargé de veiller à ce qu'aucun message ne parvînt au commissaire anglais et de le retenir le plus longtemps possible en prolongeant la conversation sur des détails de métier. Je jouai de mon mieux, mais avec un secret dépit, ce rôle humiliant. Le convoi traversa la ville à l'entrée de la nuit, et fut dirigé sur Ostende. Le commissaire anglais l'ignora ou feignit de l'ignorer.
Je passai le reste de l'hiver à Calais ; je rejoignis ensuite mon général et l'accompagnai dans ses inspections. Il m'amena avec lui à Paris, où j'obtins, pour mon frère Saint-Marcel, un emploi de sous-lieutenant dans le régiment d'Aquitaine, commandé par le marquis de Grillon. De retour à Calais, je m'occupai avec mon ami Poncet de faire une reconnaissance des côtes et des ports de la Manche. J'étais loin de prévoir que ce travail dût m'être un jour personnellement utile, et que je verrais se réaliser des suppositions d'expédition contre l'Angleterre que. je faisais alors comme on se donne un problème à résoudre. L a
l8 RECONNAISSANCE DES PORTS DE LA MANCHE.
Le comte de Maillebois, qui avait mûri un projet de descente en Angleterre, dont les apprêts ressemblaient à ceux qu'a depuis exécutés Napoléon, venait d'être chargé par le ministre de la guerre d'examiner quelles dispositions on pourrait faire dans les petits ports de la Manche entre Dunkerque et Boulogne , et plus particulièrement pour le rétablissement de celui d'Ambleteuse, depuis longtemps abandonné. Il m'envoya une instruction détaillée sur cet objet, et ne tarda pas à se rendre lui-même à Ambleteuse, où je lui présentai le plan que j'avais levé et le mémoire que j'avais préparé d'après ses indications. Je l'accompagnai ensuite dans la tournée qu'il fit sur la frontière du nord pour visiter divers champs de bataille que, pour la plupart, j'avais déjà reconnus. J'admirai la promptitude du coup d'œil, la justesse des observations de ce général , auquel il n'a manqué, sans doute, que des circonstances favorables pour s'élever au plus haut rang.
La guerre éclata au commencement de l'année j 778 entre la France et l'Angleterre. Un grand plan d'offensive fut résolu par le cabinet de Versailles. Pendant qu'on pressait les armements dans les ports de Brest et de Cadix, et qu'on méditait la réunion d'une grande flotte combinée, une expédition secrète, confiée au comte d'Estaing pour frapper un coup inattendu aux An-
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tilles, porter des secours et opérer une diversion utile aux insurgés , sortait de Toulon. La flotte française de Brest ^ sous les ordres du comte d'Orvilliers^ attaquait la flotte anglaise à l'ouvert de la Manche. On rassemblait en même temps des troupes dans les camps de Yaussieux en Nor» mandie et de Paramé en Bretagne. Le comte de Puységur était employé à ce d«*nier èamp , et je devais m'y rendre; mais le régiment de Médoc ayant reçu l'ordre de foire partie du camp d^ Vaussieux^ jene pus en être détaché. Le régiment fut d'abord cantonné à Vire et entra dans la formation d'une brigade spécialement destikiée à manœuvrer sous le commandement de M. le comte de Rochambeau. Le corps d'armée qui devait se rassembler dans la plaine de Vaussieux était composé d'environ vingt mille hommes de toutes armes sous les ordres de M» le maréchal de Broglie. Il fut convenu qu'on y ferait l'essai d'un nouveau système proposé par M. de Mesnil-Durand , connu sous le nom à' ordre profond^ en le comparant à celui de la nouvelle ordonnance, ou système prussien simplifié, qu'on appelait ordre mince. Les troupes d'infanterie furent pendant deux mois exercées dans leurs cantonnements respectifs à la formation et aux manœuvres de Y ordre profond ^ à l'exception de la brigade commandée par M. de Rochambeau. Ce général
20 CAMP DE VAUSSIEUX.
établit son quartier à Yire, et fit exercer sous ses yeux cette brigade de comparaison en suivant strictement la nouvelle ordonnance française. Je m'appliquai à bien étudier les deux systèmes , les écrits polémiques et les instructions particulières publiées à cette occasion. Recommandé particulièrement par M. le comte de Puységur , je fus accueilli et distingué par M. de Rochambeau.
Dès que nous fûmes campés à Yaussieux , je levai à vue la position du camp et celle des terrains environnants où devaient s'exécuter les manœuvres de détail et d'ensemble, ainsi que les différentes applications. Je ne laissais pas échapper une occasion de m'instruire et d'observer. J'acquis la conviction que le système de M. de Mesnil-Durand n'offrait qu'une vaine théorie, une formation habituelle, lourde et embarrassante, des changements de dénomination pour les fractions de la ligne de bataille qui ne présentaient aucun avantage; tandis que notre ordonnance donnait tous les moyens d'exécuter les mêmes manœuvres, de former des colonnes ou des carrés , et de déployer avec plus de célérité. Des officiers instruits par l'expérience de la guerre partageaient mon opinion. Le comte de Rochambeau, qui, dans les manœuvres de brigade, avait fait valoir ces avantages, les fit triompher dans une application au terrain qui donna lieu à de