PROJET SÉRIEUX DE DÉBARQUEMENT
que l'empereur n'avait jamais eu d'autre dessein que d'alarmer les insulaires , et d'obliger le gouvernement britannique à rappeler et à retenir ses forces de terre et de mer, pour assurer la défense du territoire. Il en était tout autrement : Napoléon n'avait jamais voulu compromettre ses flottilles et son armée dans un combat de mer si inégal , sans s'assurer d'abord de la principale condition du succès, la certitude de la libre navigation dans la Manche , par une incontestable supériorité de forces navales , pendant un temps donné. Une savante combinaison qu'il préparait depuis plus d'un an , et dont il avait su dérober le secret à l'ennemi, fondait cette espérance : le but et le résultat de cette combinaison étaient le rassemblement et l'apparition de plus de soixante vaisseaux de ligne français et espagnols, à l'ouvert de la Manche, et l'expulsion des eaux du canal des forces inférieures que les Anglais pourraient y opposer. Les escadres britanniques se trouvaient alors disséminées, et hors de mesure, employées à des croisières , à des blocus sur des points éloignés où Napoléon avait eu l'art de les attirer : le meilleur et le plus vigilant des amiraux anglais , lord Nelson, était tombé dans le piège; il avait poursuivi la flotte française commandée par l'amiral Villeneuve , dans sa fausse navigation vers les Indes
25o CAMPAGNE DE MER.
occidentales; et celui-ci, échappant et revenant vers l'Europe , allait rallier les escadres française el espagnole , qui l'attendaient dans les ports du Jerrol et de la Corogne. Il devait , sans s'y arrêter, faire voile vers le Nord avec quarante-quatre vaisseaux de ligne , y compris les quatre vaisseaux français stationnés ou en croisière à l'île d'Aix , dégager les vingt et un vaisseaux sous les ordres de l'amiral Gantheaume , que l'amiral Cornwalis tenait bloqués dans la rade de Brest, forcer celui-ci, ainsi que la croisière qui observait les flottilles, à se réfugier dans les ports de Plymouth et de Portsmouth, et entrer dans la Manche avec soixante-cinq vaisseaux de ligne. Mais l'amiral Villeneuve , après un engagement inutile et indécis avec l'amiral Kalder, ayant rallié les vaisseaux du Ferrol et de la Corogne , au lieu de suivre ses instructions , et de se porter devant Brest , fit voile pour Cadix. Cette faute rompit la combinaison , et sauva l'Angleterre du danger le plus imminent dont elle ait jamais été menacée.
La fortune, qui trahissait ainsi Napoléon sur les bords de l'Océan , lui ouvrait sur le continent une nouvelle carrière, plus sûre et non moins glorieuse qu'aurait pu l'être l'invasion de l'Angleterre. A peine informé que l'Autriche et la Russie s'étaient coalisées avec l'Angleterre, et dirigeaient
GUERRE CONTRE L AUTRICHE. a5l
leurs armées vers le Rhin et vers l'Adige, il fit en peu de jours, et l'on peut dire en quelques heures, toutes les dispositions nécessaires pour lever immédiatement les camps de Boulogne et porter au cœur de l'Allemagne cette excellente armée. Elle était, en effet , depuis deux ans, continuellement exercée à toutes les manœuvres , petite et grande tactique , accoutumée à tous les travaux, à toutes les fatigues, et à la plus austère discipline qui pussent endurcir de valeureux soldats. M. Dana, qui , sous les ordres du conseiller d'État Petiet , ou plutôt de concert avec lui, remplissait alors les fonctions d'intendant général, m'a plusieurs fois raconté qu'il fut appelé par l'empereur pour recevoir ses instructions particulières sur les moyens de pourvoir aux divers besoins de l'armée, pendant la marche des troupes par corps d'armée et par divisions, soit en deçà, soit au delà du Rhin. Napoléon jugea nécessaire de confier à cet habile administrateur, non-seulement la pensée du plan de campagne qu'il avait conçu, mais encore d'en développer tous les détails. Il dicta à Daru, d'un seul jet, et sans s'arrêter une seule fois, cette mémorable instruction, ce beau plan de campagne, que nous avons vu s'exécuter littéralement comme il l'avait fixé , sans doute après une profonde méditation. L'histoire des guerres anciennes et modernes n'offre pas d'exem-
a5a fonctions d'aide-majou général.
pie d'un tel effort de génie, embrassant un si vaste théâtre , et d'une prévoyance tout à la fois grande et minutieuse qui (les événements l'ont prouvé) ne laissait rien au hasard.
L'armée d'expédition d'Angleterre reçut la dénomination de grande armée. Dans l'organisation de Pétat-major général , je fus appelé, avec le général Andréossy , chef d'état-major du corps du maréchal Soult, aux fonctions d'aide-major général, sous les ordres immédiats du maréchal Berthier, major-général et ministre de la guerre. Le général Andréossy remplissait les fonctions de chef d'état-major pour tous les détails de service des deux armes; mes attributions étaient distinctes des siennes; j'étais maréchal général des logis de l'armée, chargé des reconnaissances, des marches et des mouvements. Je fus très-flatté de cette preuve de confiance de l'empereur, et de partager, avec un aussi digne collègue que le général Andréossy, les attributions de Fétatmajor.
Pendant que les corps d'armée , marchant par divisions, traversaient la France à marches forcées et par différentes routes pour se porter sur les bords du Rhin , je m'arrêtai à Paris : j'y reçus mes instructions, je complétai mon équipage, et j'allai passer de trop courts instants dans le sein de ma famille, à ma maison de campagne, à