‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 11 sur 247 · M VISITE DOMICILIAIRE · texte numérisé non relu

M VISITE DOMICILIAIRE

L'amitié voyant le monde Soumis aux lois de l'amour, Et sur la terre et sur Tonde Voulut régner à son tour.

Théodore vint m'ouvrir. Je rassurai mes amis, effrayés de mon apparition inattendue. Je fus pour quelques instants heureux de les retrouver, de recueillir dans d'aimables entretiens de tristes renseignements, mais aussi des nouvelles rassurantes de la situation de ma famille, que j'allai rejoindre le lendemain dans notre maison de Soisy-sous-Étioles. Là, séduit par quelques moments de calme, je me flattais de rester ignoré et de jouir des douceurs de la vie domestique au milieu de la conflagration générale. On faisait partout de fréquentes visites domiciliaires. La garde nationale que j'avais formée, les officiers municipaux que j'avais fait nommer, pour la plupart ouvriers que j'employais, vinrent fouiller ma maison, chercher des armes, du linge, des effets superflus; je me souviens que, réunis dans mon appartement, les plus ardents me donnèrent des témoignages de respect. Aucun d'eux n'osa toucher à mes arm.es. Ils s'excusèrent même sur ce qu'on avait dit à la municipalité que j'avais caché des prêtres dans une glacière assez grande dont je ne faisais aucun usage. Je l'avais fait fermer et décorer comme

MON ARRESTATION. a3

un monument funéraire, espèce de fabrique dans le jardin que j'avais dessiné à la manière anglaise. J'exigeai que les mêmes ouvriers qui y avaient travaillé, et qui étaient présents, détruisissent devant moi leur propre ouvrage.

Découvert, tourmenté par des espions, je fus quelque temps après dénoncé à la tribune de la convention par un ingénieur géographe, membre de cette assemblée, et l'un de mes subordonnés que j'avais le mieux traités. Je ne veux pas rappeler ici son nom. Il m'accusa d'avoir livré aux ennemis un plan de campagne, et la convention décréta que je serais arrêté et gardé à vue. Pacbe, nouveau maire de Paris, fut chargé de faire exécuter le décret. Prévenu à temps par un ami qui s'était trouvé à la séance, je m'échappai par la forêt de Senart, et me rendis à Melun dans une maison sûre. Mais bientôt, informé que mon respectable beau-père avait été arrêté à ma place, je retournai sur mes pas pour le dégager et me livrer aux inquisiteurs. L'officier de police que le maire Pache avait chargé de cette expédition était un nommé Arbelletier. C'était un homme de lettres, de mœurs en apparence fort douces, très-spirituel. Je le traitai avec beaucoup de -politesse. Il fut touché et séduit par le spectacle de la paix intérieure de mon intéressante famille, et sur-

'll\ 31ÔN ARRESTATION.

tout par là conversation de ma belle-mère et de ma femme. J'obtins d'abord de lui que, sans me déplacer ni me perdre de vue, il transmettrait à Pache, que j'avais connu lorsqu'il était secrétaire du cabinet de M. le maréchal de Cas tries , la lettre que je lui écrivis. Je lui exposai que le rapport fait à la convention était une calomnie d'autant plus absurde, que depuis plus de six mois j'avais donné ma démission de directeur général du dépôt de la guerre , entre les mains du ministre Beurnonville, et que j'avais été rayé du tableau de l'état-major de l'armée. Pache répondit au commissaire Arbelletier qu'il ne fallait point me transférer à Paris, mais qu'il devait rester près de moi, s'il croyait pouvoir répondre de ma personne. Arbelletier,' qui se trouvait fort bien à Soisy, reçut ma parole d'honneur, fit venir sa jeune femme, personne charmante et très-bonne musicienne, et nous nous trouvions assez bien les uns et les autres de cette singulière société; mais l'épée, ou plutôt le tranchant de la guillotine restait suspendu sur ma tête. Je dus certainement la vie à l'obligeante négociation d'Arbelletier. Cependant mon aimable et courageuse femme» ne pouvant soutenir cette anxiété, se rendit à Paris. Elle alla trouver Thuriot , qui présidait alors la convention et qui avait été l'un des plus fougueux

Ma mise en liberté. i5

jacobins de rassemblée législative. Il était encore au lit ; il reçut madame Dumas d'une manière si prévenante, que dans toute autre circonstance elle en aurait été choquée. « Citoyenne, lui dit-il, ton mari est un aristocrate, un membre du comité autrichien, mais c'est un brave homme qui aurait bien servi la république s'il avait voulu. Puisqu'il a donné sa démission, et qu'il n'est plus chargé du dépôt de la guerre, il est inutile de le faire arrêter; console-toi. Je proposerai le rapport du décret. » Il tint parole. Julie revint triomphante; je témoignai de mon mieux ma reconnaissance au commissaire Arbelletier , et le chargeai de mes remercîments pour le maire de Paris. Je recouvrai ma liberté, heureux de ne la devoir à aucune démarche dont j'eusse à rougir. Il n'en fut pas de même de ceux qui avaient tramé ma perte : mon dénonciateur obtint la place de directeur du dépôt de la guerre.

Après une si rude épreuve, je sentis qu'il fallait me séparer absolument de ma famille et renoncer aux consolations dont je m'étais flatté. Je m'arrachai des bras de Julie et de mes enfants, et j'abandonnai mon beau-père et ma belle-mère, puisque je ne pouvais plus que nuire à leur repos. Bien convaincu que dans ces temps de trouble et d'anarchie, c'est au milieu du mou*

âG RETOUR A OS2IY.

vement de l'immense population de la capitale et de ses environs qu'il est plus facile de se cacher et de vivre ignoré, je me mis en campagne sans avoir de projet arrêté, suivi par Lair, le fidèle domestique dont j'ai parlé plus haut, avec un petit cheval, véritable bidet de fermier que nous montions tour à tour, quand je voulais faire une plus grande journée, ou lorsque j'avais à traverser ou à tourner quelque bourg ou quelque village. Étant à pied, avec le costume repu* blicain (la carmagnole), je ne pouvais fixer l'attention. J'évitai les interrogations des postes de gardes nationales, et les détachements de l'armée révolutionnaire de Paris et de Versailles qui parcouraient les campagnes en tous sens, fouillaient et pillaient comme en pays conquis.

Le château d'Osny n'avait point encore été visité : tout y était tranquille. J'y revenais quelquefois, mais je n'y faisais que de courts séjours; madame Dumas vint m'y trouver. Nous étions rassurés par la bienveillance des habitants, qui n'avaient pu encore oublier les soins et les bienfaits de la famille des Lameth, bienveillance que le comte Théodore cultivait avec autant de vigilance que d'adresse. Nous nous laissions facilement endormir dans cette sécurité, lorsque au milieu d'une lutte orageuse le château fut assailli par une de ces terribles bandes. Nous eûmes à peine le

Page 1