FUITE
temps de nous échapper et de nous séparer des deux clames divorcées, la comtesse Charles de Lameth et la duchesse d'Aiguillon, que notre présence aurait certainement compromises. Je me réfugiai à Pon toise, chez un apothicaire, officier municipal, homme de bien, tout dévoué à la maison. Ma femme, amenant par la main sa fille aînée et portant dans ses bras la plus jeune, alla se cacher dans le bois de la Garenne, en arrière du château, où elle ne rentra que le lendemain, lorsque la visite domiciliaire et l'orgie des brigands terminées, ils se furent retirés. Nous sûmes quelque temps après par notre ami M. Daunou, qui était resté à Paris, que le prince Charles de Hesse, en affectant un vif intérêt pour moi, était parvenu à découvrir ma retraite, s'était avili jusqu'à me dénoncer au comité de surveillance de la convention, et avait dirigé l'attaque qui nous força de nous disperser. In* formé par mon brave officier municipal que mon signalement avait été envoyé au comité révolutionnaire de Pontoise, je n'avais plus un instant à perdre pour sortir du piège où j'étais tombé. J'avais un passe-port sous mon nom. J'imaginai de l'altérer de la manière suivante. Sur ma propre signature Dumas , fermant Vu pour en faire un a, et mettant seulement un point sur la troisième branche de Ym pour en
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faire un *', je changeai le nom et la prononciation si bien et si simplement, qu'on lisait Dardas. Je pris la précaution de faire sortir avant moi, par le chemin de Gisors , mon brave apothicaire, conduisant par la bride mon petit cheval. Lorsqu'il passa devant le poste placé à l'entrée du faubourg au-dessous du moulin, et qu'on lui demanda où il allait de si grand matin, il répondit qu'il allait, selon sa coutume, visiter des malades dans les environs. Je me présentai au poste quelques minutes après; on me laissa passer sans témoigner le moindre soupçon , mais à peine eus-je fait cent pas, que le maréchal ferrant, qui demeurait près de la porte, que je n'avais pas aperçu et que je connaissais fort bien , me cria : « Arrête , citoyen , et viens me parler. » Je feignis de ne pas l'entendre, continuant de marcher tranquillement. Il doubla le pas et me rejoigflit près du moulin. Il portait un grand bonnet rouge et n'était rien moins que le président du comité révolutionnaire, ce qu'il me déclara tout d'abord en me demandant mon passe-port. Je le lui montrai. « Il est en règle, me « dit-il, mais il faut que tu viennes le faire viser « à la municipalité. » Je m'y refusai fermement, car c'était un arrêt de mort. J'avais sur moi mes pistolets, je mis mes mains dans mes poches, et, me séparant de quelques pas de mon interlocu-
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leur, je lui dis que j'allais au marché de Gisors pour mes affaires, qu'on m'avait déjà arrêté au pont, que j'étais en règle, et que je ne rétrograderais pas. Soit qu'il fût convaincu ou effrayé, car nous étions seuls, hors de vue du poste, et me voyait bien décidé à me débarrasser de lui s'il tentait la moindre violence, il me laissa pas* ser, et je continuai de marcher lentement jusqu'au point convenu, où je pris mon cheval, après avoir bien remercié et mon excellent protecteur et la providence qui veillait sur moi. En effet, je ne pouvais concevoir que malgré mon déguisement et ma mauvaise perruque, ce maréchal ferrant , qui tant et tant de fois m'avait vu passant et repassant en voiture et à cheval , ne m'eût pas reconnu.
J'écrirais un volume si je voulais retracer les situations singulières, périlleuses où je me trouvai. Assez de faiseurs de romans ont fatigué le public et occuperont la postérité de ces aventures tragiques, et comiques quelquefois, 'que produisent ces temps de proscriptions, où tout est subverti, toutes les habitudes changées, tout enfin sous le domaine du mensonge. Que de crimes et que de vertus, que d'affreux, que de brillants météores produisent, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, ces épouvantables ébranlements!
3o LE CURÉ DÉRAGNY.
Après avoir vingt fois changé de gîte , je fus averti que l'abbé Delacroze, curé d'Éragny près de Pontoise, qui, s'étant rendu très-populaire, avait été élu maire de sa commune, et que j avais souvent rencontré au château d'Osny, où ses bonnes manières l'avaient fait accueillir , croyait avoir trouvé pour moi un asile sûr; que je devais me rendre chez lui , et qu'il me ferait conduire chez un de ses confrères qu'il avait disposé à me rendre ce bon office. Je m'y rendis en effet en faisant un grand détour, pour éviter Pontoise et les lieux où je pouvais être connu. Le ci-devant curé d'Éragny était un jeune homme de trente à trente-cinq ans, fort instruit, très-aimable et plein des plus nobles sentiments. « Je vou- « drais bien vous garder ici, me dit-il, mais la con- « fiance qu'on a en moi dans le pays, et qui ferait « votre sécurité comme la mienne , attire beau* « coup de monde dans ma petite maison. Vous y « seriez bientôt un objet de curiosité et de soup- « çons. Mais je vais vous faire conduire chez le « curé de Montigny, à deux lieues d'ici. L'abbé « Lamblin, à qui j'en ai parlé, vous recevra voce lontiers. Son presbytère est parfaitement placé « au pied de la hauteur de Franconville, près du « bois. Ce petit village n'est pas sur une commu- « nication fréquentée. Il n'y a qu'une seule « maison de campagne habitée par de fort hon-
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« nêtes gens. » Je ne m'arrêtai point à Éragny. Je convins seulement avec mon nouveau protecteur que si j'étais trop inquiété à Montigny, je reviendrais à Éragny , ne fût-ce que pour prendre ses conseils. J'eus soin de bien remarquer les chemins de traverse par lesquels le guide que me donna le curé d'Éragny me conduisit à Montigny.
L'abbé Lamblin, qui n'avait avec lui, dans son presbytère, qu'une vieille servante, m'accueillit de la manière la plus hospitalière. Il m'établit dans un fort bon appartement, dont les vues donnaient sur la campagne. Il parut très-confiant et satisfait de ma société. Il me proposa, dès le lendemain, de me présenter chez ses voisins, MM. et mesdames Girard, qui occupaient une jolie maison de campagne en face de son presbytère. Il leur avait déjà confié notre secret, et certes il ne pouvait être en meilleures mains. MM. les frères Girard étaient d'anciens banquiers, mes compatriotes, nés à Montpellier, et qui, après avoir habité longtemps Paris, s'étaient retirés des affaires. Celles de l'aîné avaient prospéré. L'un et l'autre étaient mariés. L'ainé, déjà plus que sexagénaire, avait épousé la fille d'un avocat, fort jolie personne, alors âgée d'environ trente ans, spirituelle et d'un commerce très-aimable. Le cadet, âgé d'environ cinquante ans, avait