‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 111 sur 247 · PRISE DE POSSESSION · texte numérisé non relu

PRISE DE POSSESSION

bonne milice, toujours prête à être mobilisée. Tous les individus sont immatriculés et enrégimentés : police, justice, administration, tout est sous le régime et soumis à la discipline militaires ; l'autorité des chefs est absolue, exercée selon la hiérarchie , sans que cette sévérité excite aucun mécontentement. Le pays est pauvre, la civilisation très-arriérée; il n'y a, je crois, aucune existence civile, et cette institution tie peut être soutenue que par l'habitude d'une espèce d'esclavage, et par la modération avec laquelle le gouvernement use de ses avantages, en sacrifiant cependant la liberté et le bien-être de la population à ses convenances et à sa sûreté.

Nous allâmes d'Ottochatz à Pago, sur la petite île de ce nom , qui touche presque au continent : j'admirai les belles routes que les Autrichiens ont ouvertes pour communiquer par la Croatie, avec Fiume, et les points principaux de la côte.

Dans mes conversations avec M. Guisilieri, je parlais souvent de l'objet de notre mission. Comme je cherchais à m'éclairer sur les localités, et plus particulièrement sur les points fortifiés et les moyens de défense soit à l'entrée des bouches , soit à la ville même de Càttaro , mon compagnon de voyage montra quelque hésitation : il exprima des doutes et la crainte

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que les Russes ne nous eussent prévenus, et que la remise de cette place, objet le plus important de ma mission, n'éprouvât des difficultés.

À notre arrivée à Zara j je retrouvai mon petit bâtiment et mes compagnons de voyage ; ils avaient relâché dans un petit port del'Istrie, et avaient continué leur route très- heureusement.

Je me rendis, avec le commissaire autrichien, chez le général Brady, où je fus très-bien accueilli. Nous entrâmes en conférence, et le général nous communiqua d'abord la dépêche qu'il venait de recevoir, et dont mon astucieux collègue était vraisemblablement déjà mieux informé qu'il n'avait voulu le paraître. L'amiral russe Siniawin était entré dans le canal des bouches du Cattaro , avait débarqué un corps de troupes russes, et sommé le commandant autrichien de lui rendre la place, les forts et toutes les défenses de la province, sous le prétexte que la cession stipulée par le traité de Presbourg ne pouvait empêcher les hostilités d'une puissance qui n'avait point été partie contractante, et que, la cession devant être considérée comme effectuée, la Russie avait droit de s'en emparer par la force des armes. M. de Guisilieri me déclara qu'il considérait sa mission comme terminée, que le commandant autri-

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chien, au Cattaro, n'avait pas les moyens de s'y maintenir, ni l'autorisation de commettre des hostilités, même défensives, contre les armes russes. Je répondis à M. de Guisilieri qu'il était de son devoir et du mien d'aller au Cattaro , et je sommai le général Brady, puisque ses troupes occupaient encore tous les postes jusqu'à l'État de Raguse , de me fournir une escorte suffisante, et de prendre, sur sa responsabilité, ma conduite sauve jusqu'à cette place. Il s'y refusa, sous prétexte qu'il n'avait pas reçu d'instructions à cet égard. M. de Guisilieri ajouta qu'il ne pouvait , sans compromettre son caractère et le mien, hasarder, dans cet état de choses, de m'accompagner au Cattaro , puisque je ne pouvais éviter de tomber entre les mains des postes russes. Un officier de marine italien, alors au service d'Autriche, et qui, peu de temps après, passa au service de Russie, M. Paulucci, fut appelé par le général Brady dans notre conférence, et confirma par ses rapports et divers détails sur les défenses maritimes des bouches du Cattaro, et la position des postes déjà occupés par les Russes, tout ce qu'avaient avancé M. de Guisilieri et le général Brady.

L'intrigue et la collusion étaient évidentes : je m'en plaignis hautement; je dis à M. de Guisilieri que rien ne devait l'empêcher, et qu'il était

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