‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 15 sur 247 · LETTRE DE BARNAVE · texte numérisé non relu

LETTRE DE BARNAVE

un billet de madame Dumas , une lettre de mon malheureux ami Barnave, avec lequel je m'étais lié lors de l'assemblée constituante, et qui, avec MM. Duport et Alexandre de Lameth , avait entretenu, jusqu'au ioaoût, une correspondance secrète ayec la reine. On avait surpris, en l'arrêtant, une lettre de moi, fort détaillée, sur les circonstances qui avaient précédé la journée du 10 août, et les conséquences qu'on en devait prévoir. Je fus donc compris dans l'acte d'accusation dressé contre lui, et, au moment où je reçus sa lettre, j'étais plus vivement recherché que jamais. Elle était datée de Fontainebleau. Barnave me prévenait qu'au moment de son arrestation à Grenoble, il m'écrivait une lettre confidentielle, relative aux derniers événements et à la situation des affaires publiques. Cette lettre aussi avait été saisie, et Barnave, que l'on conduisait à Paris, ne doutait pas que je ne fusse aussi chaudement poursuivi que lui. En effet, un des amis de ma famille qui se trouvait à souper chez madame de Guibert avec le fameux Barrère, avait entendu ce dernier dire : « Nous aurons pour la semaine « prochaine un bon assortiment, Barnave, l'an- <r cien ministre Duport-Dutertre , et Mathieu Duce mas. Nous tenons les deux premiers, et nous « ne tarderons pas à avoir le troisième. » Profondément affligé du sort de ces illustres citoyens,

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et surtout de mon ami Barnave, je relisais sa lettre en m'appuyant contre la cheminée , lorsque Lair, conformément à l'ordre qu'il avait reçu, m'arracha la lettre et la jeta au feu. Je renvoyai le fidèle serviteur, en lui recommandant de rassurer ma famille, mais sans hasarder de rien écrire.

Je dis au curé Lamblin que je ne tarderais pas à quitter sa maison. Je lui demandai encore quelques jours, pendant lesquels je lui promis de redoubler de précautions, et je me gardai bien de le laisser soupçonner que j'irais consulter le curé d'Éragny. Mon hôte ne me perdait pas de vue. Il paraissait fort agité. Je profitai de l'heure de sa messe pour me concerter avec sa servante. Je lui dis que j'allais chercher un asile dans le voisinage, mais que si je n'y pouvais rester, au lieu d'errer dans les champs, je reviendrais pendant la nuit , qu'elle devait veiller, que je sonnerais très-légèrement à la petite porte du cimetière qui communiquait dans la cour du presbytère. Elle me promit de me recevoir à l'insu du curé, et de me cacher dans sa propre chambre.

M'étant ainsi assuré un point de retraite, je partis au déclin du jour, pendant que le curé était chez MM. Girard , et j'arrivai à Éragny vers huit heures du soir. L'abbé Delacroze n'était pas chez lui, mais sa servante, jeune fille très-alerte, me reçut et le fit prévenir. Je le trouvai aussi conr

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fiant, aussi généreux que j'avais laissé son confrère épouvanté et abattu. On nous servit un très-bon souper. Il ne négligea rien pour me rassurer et pour me distraire par son intéressante conversation. Vers les dix heures du soir, il m'invita à me reposer, et me conduisit à la chambre qui m'était destinée. Il faisait un beau clair de lune. J'ouvris la croisée pour mieux voir le joli jardin et prendre connaissance des environs. Tout était calme autour de nous. J'aperçus une petite porte qui donnait sur la campagne, au pied de la hauteur, et je fis alors beaucoup de questions à mon hôte sur la nature du terrain , sur celle des cultures et des divers accidents. Le curé me répondait en souriant de mes inquiétudes. « C'est mon habitude, lui dis-je, et c'est aussi de mon métier de reconnaître le pays autour de moi, prévoyant toujours la nécessité où je pourrais être de changer de position et d'assurer ma retraite. — Eh bien, me dit-il , en sortant de cette petite porte on est dans une vigne ; on gravit la hauteur , on traverse un chemin qui enveloppe le village, on trouve ensuite une prairie, et puis le petit bois que vous avez traversé en venant de Montigny. — Fortbien, lui dis-je; descendons ensemble dans le jardin , et prenez la clef de la petite porte. » Il eut la complaisance de m'accompagner, il ouvrit la porte, fit quelques pas

VISITE DOMICILIAIRE. 'i'J

avec moi dans la vigne, et nous rentrâmes en laissant la clef sur la serrure. Je refusai de me déshabiller. « Je fais campagne, lui dis-je, et me tiens toujours prêt en cas de surprise. » Le curé me quitta en me donnant les bénédictions de l'amitié. J'étais à peine endormi que je fus réveillé en sursaut par des cris affreux , un grand tumulte, l'aboiement des chiens. On sonnait, on frappait à la porte du presbytère : Ouvrez sur-le-champ , au nom de la loi! ouvrez! J^e curé vint au-devant de moi, me dit quelques mots pour me rassurer. Je lui serrai la main , hélas! pour la dernière fois. J'eus à peine le temps d'atteindre la petite porte et d'en jeter la clef. Je renversai sur moi un faisceau d'échalas, sous lequel je restai tapi, et à travers lequel je distinguais parfaitement la maison , qui fut envahie en un clin d'œil par un fort détachement de l'armée révolutionnaire de Versailles. J'apercevais des lumières circulant dans toutes les chambres. J'entendais les menaces de ces forcenés. Le tumulte dura pendant près d'une heure; un profond silence succéda, la maison me parut entièrement abandonnée. Je n'entendais plus que quelques coups de tambour et les aboiements des chiens. On frappait aux portes des fermes, que sans doute on visitait aussi. Je quittai mon asile et gravis la hauteur jusqu'au chemin, et, comme je passais le fossé, je vis

î& RETOUR A MOJVTIÔWY.

briller à ma droite les armes d'un groupe qui s'avançait rapidement. Je me crus perdu; et, pensant à ma famille, à mes amis, à mon malheureux hôte, qui sans doute venait d'être enlevé pour m'avoir donné une si généreuse hospitalité, j'eus Un seul instant la funeste pensée de cesser de défendre mon existence et de me livrer moimême. Mais j'eus horreur de ma propre résolution. Je me jetai à plat ventre dans le fossé. T^es soldats révolutionnaires passèrent rapidement, sans m'apercevoir, en marchant vers une ferme qui était à ma gauche. Je me relevai, traversai le chemin, la prairie, le petit bois, et me diri^ geai à travers champs sur Montigny.

J'atteignis vers les deux heures du matin, sans avoir fait de fâcheuse rencontre, la petite porte du cimetière. Je sonnai légèrement, à petits coups, et comme si le vent agitait la sonnette. La bonne vieille ne tarda pas à venir m'ouvrir, et je m'empressai de récompenser sa fidèle vigilance. Elle me conduisit dans sa chambre en passant devant celle du curé, qui dormait profondément. Accablé de fatigue et transi de froid , je trouvai le lit de la servante délicieux : dès qu'il fit jour, je l'envoyai prier madame Girard de venir me parler. Elle se chargea d'annoncer mon retour au curé Lamblin , et m'offrit d'engager son mari, son beau-frère et sa belle-sœur à me donner

NOUVEL ASILE A MOflTlGNY. 3Q

secrètement asile. Un si aimable négociateur ne pouvait manquer de réussir. Il fut convenu que je logerais dans le petit pavillon du jardin, dans une chambre dont la croisée donnait sur la bassecour, que cette croisée resterait toujours fermée, et que je ne sortirais que la nuit pour me promener dans le jardin. II n'y avait que trois pièces dans ce pavillon, une petite cuisine, la chambre qu'occupaient M. et madame Girard, avec laquelle communiquait celle qu'on m'avait destinée, et qui était proprement et commodément meublée. Il y avait dans la principale cour de la maison un chien de garde très- méchant, toujours à la chaîne, et qu'on lâchait la nuit dans le jardin. On m'en fit un ami et un confident, en me laissant à moi seul le soin de lui donner à manger. Tous les jours, à l'entrée de la nuit, il prenait de ma main un bon repas , ne me quittait plus pendant ma promenade, et veillait comme une sentinelle autour du petit pavillon. Il était de haute taille et presque loup de race. Je ne pouvais avoir une meilleure escorte. 11 aurait dévoré tout autre que les maîtres de la maison qui aurait voulu me toucher. Mes nouveaux hôtes , la famille du pavillon, acceptèrent avec peine que je payasse ma pension. Je n'allais chez M. et chez.madame Girard aîné que dans la soirée et lorsqu'il n'y avait aucun étranger ; à l'exception du brave maire

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