‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 155 sur 247 · PRISE DU GÉNÉRAL FRANCESCHI · texte numérisé non relu

PRISE DU GÉNÉRAL FRANCESCHI

menacés du même sort, il allait être percé de coups, lorsque le chef de la guérilla arrêta de sa main ceux qui voulaient le poignarder ou le fusiller : il connaissait Franceschi qui l'avait plusieurs fois poursuivi dans cette même contrée : il ordonna à ses gens de le prendre vivant pour le conduire à Séville, où était établi le gouvernement des Cortès. On le conduisit d'abord à Ciudad-Rodrigo, et de là au quartier général anglais , où lord Wellington, qui eut l'obligeance de m'en informer, fit tout ce qu'il put pour retenir le brave Franceschi; mais le Capucino ne voulut jamais consentir à abandonner ses prisonniers : il les gardait à vue; et Wellington ayant invité Franceschi à dîner, le Capucino s'assit à côté de lui, de peur qu'il ne lui fût enlevé. Ni le général en chef de l'armée anglaise, ni le chef de guérillas ne se doutaient que la fortune eût mis entre leurs mains l'officier général dépositaire d'un secret qui pouvait avoir une si grande influence sur l'issue de cette campagne : la présence de Franceschi près du roi Joseph aurait vraisemblablement fait changer sa résolution de livrer intempestivement la bataille de Talavera ; les efforts de lord Wellington , et l'admirable constance des troupes anglaises pour se maintenir dans leur forte position et assurer leur retraite au delà du Tage, eussent été vains, si,

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retardant ses attaques de quelques jours seulement, le roi Joseph eût laissé au maréchal Soult le temps d'achever son mouvement et d'assurer une victoire décisive. Le général Foy , qui fut chargé de remplacer le général Franceschi, après la prise de celui-ci, arriva trop tard à Madrid.

Le Capucino conduisit ses prisonniers à Séville, fit parade de ce trophée, et les remit à la disposition de la Junla de gouvernement : il reçut ordre de conduire les trois prisonniers a Grenade, où ils furent étroitement renfermés à l'AIhambra. Lorsque le général Sébastiani, avec son corps d'armée, s'approcha de Grenade, Franceschi et ses compagnons furent transportés à Malaga. Peu de jours après ils furent embarqués pour Majorque , et enfin jetés avec quinze autres officiers français prisonniers, dans la place de Carthagène, et resserrés dans Tintérieur de l'arsenal.

Depuis que ma fille avait appris ces événements, elle n'avait plus un instant de repos : je ne pouvais la calmer et dissiper ses funestes pressentiments qu'en multipliant mes démarches pour obtenir l'échange de son mari. Les Espagnols n'y voulaient consentir qu'à condition qu'on leur rendrait le général Palafox , qui avait été pris à Saragosse. L'empereur s'y refusa. Tous III. 26

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les autres moyens d'échange proposés par le roi Joseph et par les maréchaux Soult et Suchet furent constamment rejetés par les Espagnols; ils consentirent seulement à l'échange du capitaine Anthoine; Bernard resta seul auprès de Franceschi.

La santé de ma fille déclinait de jour en jour; elle me déclara qu'elle ne pouvait plus exister longtemps , si je lui refusais d'aller joindre son mari dans sa prison. La reine d'Espagne la conduisit chez l'empereur, qui lui permit de demander des passe-ports pour passer en Angleterre et s'y embarquer pour se rendre à Carthagène. Tétais occupé des apprêts de ce voyage , lorsque je reçus la funeste nouvelle de la mort du général Franceschi. La fièvre jaune, qui régnait à Carthagène, avait atteint et moissonnait les prisonniers français. On avait obtenu pour Franceschi qu'il sortît de la prison de l'arsenal , et qu'il fût logé et gardé dans la maison d'un négociant : mais ce brave et généreux ami ne voulut jamais quitter ses compagnons; il leur donnait ses soins, bravant ainsi un danger plus grand que tous ceux qu'il avait affrontés tant de fois sur les champs de bataille. Sur dj^-sept officiers réunis dans cette prison, douze périrent de la fièvre jaune; Franceschi en fut atteint presque le dernier, et mourut dans les bras de son aide de

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camp Bernard, en appelant sa chère Octavie. Je fus navré de douleur : je perdais un fils adoptif digne de toute ma tendresse, et que j'aimais autant que mes autres enfants; je perdais un excellent ami, et les consolations que son beau caractère, ses talents et la réputation qu'il s'était acquise dans l'armée, réservaient à ma vieillesse. Quelques soins que j'eusse pris pour préparer ma fille au coup affreux que je devais lui porter, elle le pressentit et tomba comme foudroyée dans mes bras. Lorsque les secours de sa sœur et les miens l'eurent ranimée i elle se prosterna et pria avec ferveur. Depuis ce jour de douloureuse mémoire, rien ne put la distraire de ses sombres chagrins; elle ne quitta presque plus ni son appartement, ni ses habits de deuil. Je ne pus ébranler sa résolution de mourir. Sa santé commençant à s'altérer, elle se refusa aux remèdes qui auraient pu la guérir. J'essayai vaine-, ment, dans la belle saison, de la faire sortir de Paris : je L'entraînai presque de force pour la mener à la campagne ; elle ne voulut point y passer un seul jour, se jeta dans mes bras, et me dit. qu'elle se sentait mourir si je ne la ramenais à Paris dans l'appartement où était le portrait de son mari. Son état empira pendant l'automne, et le$ symptômes affreux de la maladif qui m'avait enlevé sa mère ne me laissèrent qu'un faible

4o6 PRÉPARATIFS DE GUERRE CONTRE LA RUSSIE.

armée française aux extrémités de l'Europe pour attaquer le colosse du Nord, n'arrêtèrent point Napoléon. Quelques observateurs politiques ont pensé que, vivement affecté des revers qu'avaient éprouvés nos armes en Espagne et en Portugal, il avait voulu en relever l'honneur et l'éclat par de nouvelles victoires sur un nouveau théâtre. Il crut cette guerre offensive nécessaire à l'accomplissement de ses desseins; il se persuada qu'il ne faisait ainsi que prévenir une coalition plus formidable que les précédentes, et qu'il ne forcerait l'Angleterre à la paix qu'après l'avoir réduite à l'impossibilité de lui susciter une guerre continentale.

Depuis que Napoléon avait porté en Espagne et en Portugal plus de la moitié de ses meilleures troupes, il avait travaillé constamment à organiser une grande armée en Allemagne, la plus nombreuse qu'il eût commandée en personne. Le seul corps du maréchal Davoust, cantonné dans les départements de l'Elbe, avait été porté à quatre-vingt mille hommes. J'avais reçu l'ordre de diriger sur les corps qui composaient cette armée l'élite de la dernière conscription. La recherche des réfracta ires, après l'expiration du terme de l'amnistie accordée à l'occasion du mar riage de l'empereur, avait produit un recrutement d'environ cinquante mille hommes, près-

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que tous appartenant aux levées antérieures, et âgés de vingt-trois à vingt-cinq ans. On avait retiré des cadres des sous-officiers de l'armée d'Espagne, tant pour l'infanterie que pour la ça* valerie; on avait fait, dans le Hanovre, dans le royaume de Westphalie et dans les départements du Rhin, des remontes considérables.

Cette organisation , ces immenses apprêts furent terminés vers le mois de février 1812. J'avais travaillé plusieurs fois sous la dictée de l'empereur : j'eus occasion d'admirer son inconcevable mémoire, et la précision avec laquelle il suivait, Bans recourir aux états de situation, l'effectif des divers corps, pour fixer suivant leurs besoins les moyens de les porter au complet de guerre. Lui ayant soumis un jour un tableau général qu'il m'avait demandé, et qu'il parcourut très-rapidement, il me dicta une répar? tition de conscrits relative à ce tableau d'effectif de tous les corps de l'armée, sans hésiter une seule fois, en énonçant Ja force de chacun des corps et leur emplacement : il se promenait à grands pas, ou restait arrêté devant la croisée <de son cabinet : il dictait avec une telle rapidité, que j'avais à peine le temps d'exprimer nettement les chiffres, et d'indiquer par des abrér yiations les notes qu'il y ajoutait. Je n'avais pas, depuis près d'une denri-laeure , pu lever les yeujç

4o8 INTENDANCE GÉNÉRALE

de dessus les feuilles sur lesquelles je griffonnais à la hâte. Je ne doutai pas qu'il n'eût sous les yeux le tableau général que je lui avais remis; et comme il s'arrêta un instant, et que je pus le regarder, il s'aperçut et rit de mon étonnement: «Vous avez cru, me dit-il, que je lisais votre « tableau; je n'en ai pas besoin , je sais tout cela; « continuons. »

Dans les premiers jours de mars, je fus appelé chez l'empereur pour lui rendre compte de l'exécution de différentes dispositions qu'il m'avait prescrites, et qui étaient relatives aux dernières levées. Il avait commencé à me dicter, lorsque, s'interrompant tout à coup , il me dit : « Je veux « cette fois que l'intendance générale de l'armée « soit organisée et conduite militairement. Cette « administration est la partie la plus importante « des attributions de l'état-major. général ; c'est « plus que la moitié des ppérations de guerre, et « c'est aussi, sur un graçd théâtre, un ministère « tout entier. Vous remplirez ces fonctions à la «grande armée; je vpus nommerai intendant « général. » — Je répondis : « Sire, j'ai été assez « heureux pour mériter les témoignages de votre « satisfaction dans le poste que vous m'avez con- « fié, et je craindrais de ne pas remplir aussi « bien vos vues dans celui que vous me destinez. « Je n'ai point assez d'expérience des détails des

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