POSITION DE WITEPSK
grains , d'y établir des magasins et un grand hôpital.
Pendant ce temps les troupes défilaient; il pressait leur marche, pour prévenir la tête de l'armée russe à Witepsk : mais le général russe Barclay de Tolly occupait déjà la position en avant de cette ville; il avait son avànt-garde à Ostrowno, dans une position avantageuse, à la tête d'un défilé, entre des bois qui bordaient la route; cette avant-garde fut vigoureusement attaquée et dépostée par le corps d'armée sous les ordres du prince vice- roi d'Italie, soutenu par la réserve de cavalerie du roi de Naples. Cet engagement fut très-vif, et l'on croyait qu'il y aurait le lendemain une action générale que l'empereur désirait beaucoup. On s'approcha jusqu'à la portée du canon : il y eut un engagement contre l'aile droite de l'armée russe ; l'empereur reconnut la position, et fit ses dispositions pour une attaque générale ; mais pendant la nuit, l'armée russe évacua la position, ainsi que la ville de Witepsk, où l'empereur établit son quartier général; les Russes se retirèrent dans la direction de Smolensk.
La grande armée française, ayant ainsi traversé toute la Lithuariie, se trouvait en ligne, la gauche appuyée à Witepsk sur la Dwina, et la droite, que formait le corps du maréchal Da-
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voust, à Moïlow, Orcha et Dobrowna sur le Dnieper; l'intervalle entre les deux fleuves n'était guère que de quinze à dix-huit lieues d'un pays découvert et bien cultivé ; toute la partie de la Lithuanie sur la haute Bérésina était sur nos derrières et pouvait fournir d'abondantes ressources ; les troupes étaient très-fatiguées ; les moyens de transport appartenant à l'armée étaient déjà désorganisés; la cavalerie avait perdu beaucoup de chevaux ; les chaleurs, excessives dans ces contrées pendant les longs jours d'été, causaient beaucoup de maladies; les ressources pour l'établissement des hôpitaux, qu'on ne trouve guère que dans les grandes villes ou les pays très-peuplés, devenaient plus rares et plus difficiles de jour en jour. La position générale de l'armée française était très-forte comme défensive, puisque l'ennemi ne pouvait hasarder de s'avancer entre les deux fleuves (la Dwina et le Dnieper) sans être attaqué par ses flancs, et que la cavalerie française, encore si belle et si nombreuse, pouvait manoeuvrer facilement dans les plaines qui se trouvent dans cet intervalle.
Ces divers motifs déterminèrent d'abord l'empereur à s'arrêter à Witepsk pour donner le temps aux divers corps d'armée d'arriver et de s'établir sur la ligne; et s'il est vrai qu'il hésita à se porter plus en avant, ces mêmes motifs du-
ETABLISSEMENT A WITEPSK. /jSK)
rent puissamment influer sur son irrésolution ; il était évident que Barklay de Tolly exécutait son plan de retraite, pour attirer l'armée française le plus loin qu'il se pourrait dans l'intérieur de la Russie, afin de l'affaiblir par le manque de ressources, pendant qu'il ménageait les siennes : il se repliait, et ne nous abandonnait au delà de la Lithuanie que des pays dépeuplés par la fuite des habitants, et dévastés et ravagés de la main même des Russes.
L'empereur s'arrêta à Witepsk pendant douze jours; il m'ordonna d'y former une grande manutention ; je fis construire à la hâte vingt-quatre fours, et je fis reconnaître les ressources en grains et en bestiaux que le pays pouvait fournir; les récoltes avaient été abondantes dans, presque toute la Lithuanie. J'usai de tous les moyens, même des grossiers moulins à bras pour faire fabriquer des farines. Je fis aussi reconnaître tous les points où l'on pouvait établir des hôpitaux. Pendant ce temps l'empereur examinait lui-même les moyens de fortifier Witepsk, en liant par des ouvrages les ravins profonds qui sont autour de cette petite ville, et la couvrant sur la rive droite d'une forte tête de pont. Le quartier impérial était établi dans le palais du duc de Wurtemberg, gouverneur de Witepsk; l'empereur, soit qu'il eût résolu de rester dans
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cette position, soit qu'il voulût le faire croire, fit travailler sa garde à étendre et à aplanir la place où il faisait défiler la parade , et où il passait les troupes en revue. Mais bientôt la nouvelle qu'il reçut de l'arrivée du corps d'armée du prince Bagration à Smolensk, et de sa réunion avec l'armée du centre sous les ordres de Barclay de Tolly, le détermina à pousser l'ennemi plus loin et à le déposter de Smolensk. On pouvait croire qu'il n'avait encore d'autre projet arrêté que celui de s'emparer de cette vieille place forte pour en faire la tête de ses cantonnements,, s'affermir sur la frontière de la Lithuanie, et rçster dans cette position jusqu'à ce que le maréchal Macdonald eût atteint Riga et s'y fût bien établi.
L'empereur Napoléon ayant vigoureusement repoussé devant lui, avec le gros de son armée, l'armée centrale russe, avait sans doute espéré engager une action décisive avant que l'armée de Bagration eût pu atteindre Smolensk, et vraisemblablement Barclay de Tolly aurait été forcé d'accepter la bataille .dans sa position en avant xle Witepsk , s'il n'avait reçu la nouvelle de l'arrivée de Bagration à Smolensk. Cet événement décida sa retraite et changea la face des affaires. La réunion des deux armées russes et leur concentration sur Smolensk levèrent toutes les in-
COMBAT DE SMOLENSK. 4^f
certitudes : il fallut enlever à l'ennemi ce point d'appui.
L'armée reçut ordre <Je se porter, par un mouvement de flanc , sur Dobrowna , de passer le Dnieper sur différents points et de marcher sur Smolensk. Ce mouvement fut masqué par celui de la cavalerie du roi de Naples , qui se porta en avant, et passa ensuite le Dnieper au-» dessus de Dobrowna. L'armée russe , réunie sur la rive droite du Dnieper, occupa fortement , sur la rive gauche , la ville et les faubourgs de Smolensk.
Je suivis le quartier général à Dobrowna., Lya* doni et Krasnoë : les établissements commencés à Witepsk furent conservés ; la ville fut retranchée, mais non sur le grand plan qui avait d'abord été arrêté. Les accès de Smolensk ne furent que faiblement défendus par une division de l'armée de Bagration , qui avait formé son arrière-garde sur la rive gauche du Dnieper, et qui, après un court engagement, fut refoulée dans la place par notre cavalerie. Décidé à enlever de vive force ce point éminemment stratégique, l'empereur fit former l'investissement à mesure que les colonnes débouchaient, et arrêta pour le lendemain ses dispositions d'attaque. J'assistai à cette brillante journée; ce fut une grande bataille, parce que l'armée russe défendit obstinément les de-
43a ÉTAT DÈS RESSOURCES DE LARMÉE.
hors , et que , soutenue par les troupes fraîches qu'elle tirait de la rive droite , et sa retraite étant assurée derrière ces vieilles et fortes murailles , elle résista, sur tous les points, à nos attaques réitérées. Pendant la nuit suivante, l'empereur fit déployer un grand feu d'artillerie et surtout d'obusiers; les Russes évacuèrent la place, incendièrent le faubourg ou ville de bois sur la rive droite, et prirent position sur la hauteur.
Nous trouvâmes Smolensk presque abandonnée par les habitants et dénuée des moyens qui nous étaient si nécessaires, surtout pour rétablissement des hôpitaux. Nous avions un grand nombre de blessés, qui s'accrut encore par les résultats de l'affaire de Valutina, trois jours après notre arrivée à Smolensk. Plus l'armée s'avançait dans l'intérieur du pays , et plus ma tâche devenait difficile. Le pays était dévasté par l'ennemi ; les habitations étaient abandonnées et la plupart incendiées ; la guerre ne pouvait nourrir la guerre comme dans les contrées fertiles de l'Allemagne : les établissements que nous avions formés étaient déjà trop éloignés; les convois, si difficiles à organiser, étaient déjà insuffisants; le zèle et l'activité de mes collaborateurs dans les corps d'armée ne pouvaient créer les ressources qui manquaient partout pour les divers services. Si l'empereur avait pu s'arrêter à Smo-
RETKAITE DK l' ARMEE RUSSE. 4^'i
lensk, la pénurie dont nous -étions menacés, et qui ne pouvait que s'accroître, aurait été réparée; un meilleur système d'approvisionnements et de transports aurait pu s'établir. Mais nous étions déjà entraînés; le mouvement de retraite de l'armée russe était décidé : le plan du général Barclay de Tolly continuait de s'exécuter malgré le mécontentement et les murmures des soldats et des généraux humiliés de voir céder sans combattre des provinces entières, et laisser pénétrer la grande armée française jusqu'au cœur de l'empire. Ces mécontentements déterminèrent l'empereur Alexandre à donner le commandement supérieur de l'armée russe au général Kutusow: Barclay de Tolly continua de commander, sous les ordres du vieux généralissime, l'armée du Nord, formant l'aile droite, et le prince Bagration prit le commandement de l'armée du Midi , formant l'aile gauche.
J'ai besoin de répéter ici que je ne prétends point écrire, même de la manière la plus abrégée, l'histoire de cette mémorable campagne : je marque seulement les principaux événements, et je me borne à rappeler la part que j'ai pu y prendre dans l'exercice des fonctions qui m'étaient confiées. Je viens de dire que le fâcheux résultat du combat de Valutina et le grand nombre de blessés qui furent transportés à Smolensk, augmente- III. s>8