‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 166 sur 247 · MARCHE SUR MOSKOU · texte numérisé non relu

MARCHE SUR MOSKOU

rent mes embarras. Le roi de Naples qui, avec le corps d'avant- garde, poursuivait et pressait vivement l'arrière-garde ennemie, se trouva plus sérieusement engagé qu'il n'avait pu le supposer; le renfort de quelques divisions amenées par le prince Constantin l'arrêta et le força de combattre dans une position désavantageuse. La division wurtembergeoise, qui formait la droite de la ligne française , s'obstina à garder sa position en deçà du ravin , au lieu de le traverser pour aborder l'ennemi; ce manque d'accord obligea le roi de Naples à faire un vigoureux effort pour déposter la droite de la ligne russe et décider sa retraite : ce fut là que le général Gudin, l'un des généraux les plus distingués de l'armée française, fut blessé mortellement. J'étais particulièrement lié avec lui, et j'eus la douleur de lui rendre les derniers devoirs militaires dans la petite citadelle de Sinolensk, où ses restes furent inhumés.

En supposant que le premier dessein de Napoléon eût été de s'arrêter à Smolensk, et, comme je l'ai dit plus haut, de se borner à la conquête de la Lithuanie et d'une partie du duché de Gourlande , ce projet fut abandonné après l'affaire de Yalutina, et l'armée fut mise en marche, à la poursuite de l'ennemi, sur la direction de Moskou.

Dans les dix à douze marches après Smolensk ,

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je suivis. le quartier impérial autant qu'il me fut possible de le faire fie dépassant quelquefois, et d'autres fois forcé de rester en arrière. Je réunis souvent nion bivouac à celui du comte Daru , et nous nous trouvâmes ensemble un peu en arrière de celui de l'empereur la veille de la bataille de là Moskbwa. L'ennemi ayant continué sa retraite en bon ordre, n'avait opposé qu'une faible résistance à l'ardente poursuite de la cavalerie de notre avant-garde; et comme il évitait tout engagement sérieux , il était facile de prévoir qu'il concentrait ses forces et prenait position. L'empereur Napoléon, qui voyait ses ressources et l'effectif de l'armée s'affaiblir à mesure qu'il pénétrait plus avant dans ces vastes plaines dévastées, désirait joindre l'ennemi et en venir à une action générale et décisive qui lui ouvrît le chemin de la capitale.

Le général Kutusow, décidé à recevoir la bataille dans la position avantageuse qu'il avait choisie à Borodino, sur la rivière de la Kolotcha, avait déployé le centre et l'ailé gauche de l'armée russe sur les hauteurs qui dominent la rivé droite , et dans toute cette partie de sa ligne de bataille dont un ravin et des broussailles rendaient l'accès difficile, il avait fait élever des redoutes garnies d'artillerie. L'une de ces redoutes, la plus avancée près d'un bouquet de

bois vers la naissance du ravin 7 formait l'appui de sa gauche. L'empereur Napoléon, arrivé en présence de l'ennemi , fit établir ses tentes et le bivouac de sa garde sur un terrain élevé en face du village de Boroçjino. Pendant que ses colonnes débouchaient , et entraient en ligne parallèlement à la position de l'armée russe , l'empereur fît lui-même la reconnaissance de la position dans le plus grand détail. Il jugea d'un coup d'œil que cette redoute élevée en avant du bois , et qui flanquait toute la ligne russe , était la véritable clef de la position retranchée : il la fît attaquer sur-le-champ par la division du général Compans, dont les dispositions eurent le plus brillant succès. La redoute, fortement occupée, fut assaillie et enlevée au cri de vive l'empereur.

Napoléon passa la plus grande partie de la nuit suivante à donner ses ordres aux généraux commandant ses corps d'armée, pour l'exécution des dispositions d'attaque. Dès la pointe du jour nous quittâmes, le comte Daru et moi, notre bivouac pour nous rendre auprès de l'empereur, un peu en avant de la redoute qui avait été si valeureusement enlevée par le général Compans.

Dès que l'empereur eut fait donner le signal, les colonnes françaises débouchèrent sous la pro-

tection des batteries ' portées sur la ligne des avant-postes. Les événements de cette grande bataille sont assez connus par les relations officielles et les divers commentaires des écrivains des deux partis. Je dirai seulement ce qui s'est passé sous mes yeux, et plus à portée de moi. Je restai pendant toute cette journée auprès de l'empereur. Je ne m'en éloignais par intervalles que pour visiter les ambulances les plus avancées, et veiller aux premiers secours des nombreux blessés. Nous suivions le progrès des attaques du maréchal Ney , du roi de Naples et du vice-roi. Je me rendis à la pointe du bois , où le corps du maréchal Davoust , prêt à déboucher , souffrait beaucoup du feu plongeant de l'ennemi : ce fut là que mon brave ami le général Louis Bomœuf fut frappé mortellement d'un boulet.

Le général Montbrun qui , peu d'instants auparavant, était venu lui-même prendre les ordres de l'empereur, ayant été mortellement blessé , le général Auguste Caulaincourt reçut Tordre d'aller le remplacer à l'attaque de cavalerie dirigée sur la grande redoute, centre de l'armée russe. La garde impériale , qui était en bataille derrière nous, s'attendait à chaque instant à recevoir l'ordre d'appuyer les attaques du maréchal Ney et du roi de Naples. On raisonnait tout bas et diversement sur la situation et sur l'issue pro~

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bable de la bataille. On proposa à l'empereur de faire tourner le bois et le ravin qui était à notre droite : le maréchal Davoust insistait sur ce mouvement, qui , disait-on , pouvait achever la défaite de l'aile gaiyhe des Russes, et couper sa retraite par la vieille route de Mojaïsk. C'était vers les trois heures après midi ; l'empereur resta immobile, le plus souvent assis sur le bord d'un fossé , et d'autres fois se promenant à quelques pas , à droite ou à gauche. On vint lui rendre compte que le général Caulaincourt avait été tué en abordant , à la tête du 5e régiment de cuirassiers, cette grande redoute ouverte à la gorge, et où les Russes firent vainement des efforts réitérés pour se maintenir.

Vers les cinq heures, l'armée russe était en retraite sur tous les points ; la jeune garde seulement avait été portée en avant à l'appui des troupes du maréchal Ney. Nos batteries avaient pris beaucoup d'avantage, et toute la ligne française était déjà au delà des redoutes sur le revers de la position. L'empereur monta à cheval vers six heures et demie du soir; il alla droit à la grande redoute, et parcourut le champ de bataille qui était jonché de morts, depuis le bord de la rivière de la Kolotcha jusqu'à l'extrême droite. Après l'avoir accompagné pendant une partie de cette tournée, je revins. à la grande

ambulance sur laquelle on faisait diriger tous les blessés français ou russes qu'on pouvait relever sur le champ de bataille , en y employant tous les moyens de transport disponibles.

On a beaucoup dit , on a écrit que Napoléon n'avait pas montré dans cette journée son activité ordinaire ; on s'est étonné de son impassibilité ; cm a voulu faire entendre qu'il était dans une sorte d'abattement physique, qu'il n'avait pu déployer toutes les ressources de son génie ; enfin, que son étoile commençait à pâlir au sein même de la victoire. Sans doute Napoléon paraissait souffrant; il s'était extrêmement fatigué pendant les deux nuits précédentes qu'il avait employées à reconnaître lui-même la position de l'ennemi , à placer ses corps d'armée , à déterminer les points d'attaque. Ayant bien arrêté son plan pour contraindre l'ennemi à abandonner sa forte position , il ne voulut rien changer aux dispositions qu'il avait profondément méditées. 11 se plaça à portée de son aile droite , contre laquelle le général russe devait vraisemblablement diriger son plus grand effort, afin de tâcher de prendre à revers nos colonnes d'attaque, pendant qu'elles seraient arrêtées sous le feu des redoutes. La station qu'avait choisie Napoléon était aussi le meilleur point d'observation ; on y découvrait tout le champ de bataille , et si quelque

manœuvre , quelque succès partiel de l'ennemi avait exigé de nouvelles dispositions, la vigilance de Napoléon n'aurait pas manqué d'y pourvoir; il s'y serait porté de sa personne, comme il le fit à la bataille de Wagram.

Vers neuf heures du soir, nous fûmes, le comte Daru et moi , appelés auprès de Tempe* reur. Son bivouac était établi au milieu du bataillon carré de sa garde , un peu en arrière de la redoute. On venait de lui servir à souper; il était seul, et nous fit asseoir à sa droite et à sa gauche. Après s'être fait rendre compte des dispositions faites pour secourir les blessés , et du peu de ressources qu'offraient l'abbaye de Koloskoï, située sur la route, à deux lieues du champ de bataille, ainsi qu'un petit nombre d'habitations aux en* virons du village de Borodino, il nous parla de l'issue de la bataille; il s'endormit un instant après , à peu près pendant vingt minutes , puis s'éveillant tout à coup , il continua ainsi : « On « s'étonnera que je n'aie pas fait donner mes ré* « serves pour obtenir de plus grands résultats : « mais j'ai dû les conserver pour frapper un coup « décisif dans la grande bataille que nous livrera « l'ennemi devant Moscou : le succès de la jourtf née était assuré; je devais songer au succès « de la campagne , et c'est pour cela que je garde a mes réserves. »

En sortant de la tente de l'empereur, j'allai visiter de nouveau la grande ambulance; je me rendis ensuite à un petit château, à peu près à une demi-lieue du champ de bataille , où l'on avait transporté mon ami le général Romœuf et le général Montbrun. Romœuf, déjà fort affaibli, me montra la garde de son épée que le boulet avait aplatie contre sa hanche : la contusion était affreuse; mon malheureux ami conservait encore beaucoup d'espérance, mais les chirurgiens ne m'en laissèrent aucune; il expira peu d'instants après que je l'eus quitté. Je dis aussi un dernier adieu au brave Montbrun qui expirait sous le même toit.

Le lendemain, 8 septembre, le roi de Naples, avec sa cavalerie, continua de poursuivre l'armée russe qui se retirait rapidement. Il y eut un engagement assez vif avec l'arrière-garde devant la petite ville de Mojaïsk, qui fut promptement évacuée par l'ennemi. L'empereur y porta son quartier général; nous trouvâmes Mojaïsk encombrée de blessés de l'armée russe, qui n'avaient pu être transportés : il y avait, dans ces petits hôpitaux, autant de cadavres que d'hommes encore vivants ; il y régnait un grand désordre et une affreuse pénurie de toute espèce de secours. On peut se figurer l'accroissement de misère et de calamités accumulées sur ce point par

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les évacuations de nos blessés. Nos pertes furent immenses, et d'autant plus sensibles que nos efforts et nos sollicitudes ne pouvaient créer, dans ces plaines désertes, des secours suffisants pour arracher à la mort tant de braves mutilés.

Ce fut à Mojaïsk , et en présence de l'empereur, que s'engagea une discussion et presque une querelle entre le roi de Naples et le maréchal Davoust. Celui-ci, blâmant la manière dont Murât poursuivait l'arrière-garde russe, fatiguait et détruisait le reste de notre belle cavalerie, à laquelle l'ennemi n'opposait que ses troupes légères, proposa à l'empereur de laisser reposer cette réserve précieuse, et de le charger de faire l'avant-garde et de suivre l'ennemi avec son infanterie. — « Trouvez-vous, dit l'empereur au ma- « réchal , que le roi de Naples n'ait pas montré « assez d'ardeur? — Beaucoup trop, » répondit Davoust. Et certes il avait raison : il est vraisemblable que, si son conseil eût été suivi, l'ennemi, serré de plus près qu'on ne pouvait le faire dans ces circonstances avec de la cavalerie, aurait été atteint , et n'aurait pu , comme il le fit quelques jours après, dérober ses mouvements et se porter sur notre flanc droit.

Nous n'étions plus qu'à trois petites marches de la grande capitale. Napoléon , près d atteindre son but, la dernière scène et ledénoûment de la

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