DIVORCE DE MADAME DUMAS
bras mon estimable et généreux hôte M. Girard le jeune. Sa santé déclinait depuis quelque temps. Étant allé à Pontoise à pied , il s'échauffa beau» coup, et fut surpris à son retour par une violente attaque de choléra-morbus, et malgré les prompts secours et les soins de son excellente femme, il fut enlevé le troisième jour de sa maladie.
Vers cette même époque, ma femme céda à mes instances, et se détermina à divorcer. Elle fut conduite à l'hôtel de ville déguisée en femme de la halle, en bonnet rond et en sabots, et , quand elle exhiba les témoignages exigés, le municipal, prêtre de l'hyménée, lui dit : « Citoyenne, tu « portes là un vilain nom , et tu as bien raison « de changer ce mari-là pour un autre. » Elle se hasarda deux fois à venir me trouver dans ma retraite. Elle me supplia de permettre qu'on cherchât les moyens de me faire sortir de France. Les massacres allaient croissant, la terreur était au comble, et les familles des proscrits ne respiraient plus. Je résistai longtemps aux conseils, aux prières de Julie. Je ne voulais point courir de nouveaux hasards, à moins qu'on ne trouvât moyen de me faire arriver à l'armée, seul refuge qui pût me convenir, s'il était possible que, jeté dans les rangs comme simple soldat, j'y fusse ignoré et protégé par quelque ami officier supérieur. Un ancien garde du corps très-connu de
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ma belle-mère , M. de Montmayeur, parvenu rapidement au grade de colonel, commandait un régiment de hussards. Il offrit de se charger de moi, fit confectionner un uniforme, un équipage complet. On devait me l'apporter dans une maison entre Montigny et Franconville. Un sousofficier devait venir me prendre, et j'aurais avec lui rejoint le régiment. Mais presque au moment d'exécuter ce projet, il fallut y renoncer; soit que Montmayeur se fut avancé trop légèrement, soit qu'il fût devenu lui-même suspect, soit que la position eût changé, il disparut de Paris, et ma famille n'en reçut aucunes nouvelles.
On imagina et on m'offrit un autre moyen de salut. Il n'était pas sans danger; mais le succès était plus vraisemblable, et je me déterminai à le tenter.
Mon ami Théodore de Lameth avait trouvé un asile chez ses collègues de la députation du Jura, et ceux-ci qui, profitant de leurs fréquentes communications avec le pays de Vaud , s'y étaient retirés, l'y avaient attiré. Ils s'étaient établis à Nions, chez le prieur, qui habitait une très-bonne maison sur les bords du lac de Genève. Voici comment il prépara mon évasion en Suisse : il persuada à un habitant du pays, à peu près de mon âge et de ma taille , et qui avait un fils âgé de vingt ans, de venir à Paris pour proposer au
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fcômité de salut public de se charger d'une fourniture considérable de bottes et de souliers qui devait être adjugée au rabais. Il fit fabriquer des modèles avec lesquels , muni d'ailleurs de bons passe- ports "et d'attestations des autorités, mon Sosie se rendit à Paris. Il présenta ses échantil- Ions; ses offres furent acceptées. On apposa le cachet de la commission militaire sur les bottes et les souliers; on visa ses passe-ports, en y ajoutant une recommandation et l'éloge de son civisme. Mon tailleur, homme très-sûr, fit pour moi un costume complet parfaitement semblable au sien. On prépara un chapeau , une perruque aussi toute semblable à celle qu'il portait. On lui fit acheter, à mon sellier, ma voiture de voyage. Tout étant ainsi préparé, je pris congé de la famille Girard, dont je me séparai à regret, ne pouvant assez témoigner ma reconnaissance pour les soins généreux dont j'avais été constamment l'objet, emportant au moins cette consolante pensée, que je cessais de les exposer à de périlleuses recherches.
Je partis de Montigny vêtu en paysan, monté sur un âne, et accompagné par le bon maire Fleurier. Je tournai Paris par Charonne, et je rencontrai mon fidèle I-air entre Saint-Mandé et Charenton. Les blés étaient déjà très-hauts. Je me déshabillai au milieu d'un champ et revêtis
[\t\ FUITE EN SUISSE.
le costume que Lair m'avait apporté au point indiqué. Je remerciai mon guide, et poursuivis ma route vers le pont de Charenton. Je n'y arrivai qu'à l'heure et à la minute convenues, et je vis paraître, à l'instant même, ma voiture qui s'arrêta pour relayer à la poste. Les deux portières s'étant ouvertes en même temps, je vis descendre mon Sosie, et feignant d'avoir satisfait un besoin, je fis le tour de la voiture, et je le remplaçai auprès de son fils. Comme il avait un double passe-port je n'avais à concevoir aucune inquiétude sur son sort.
Avant d'avoir atteint le premier relais après Charenton, j'étais déjà bien informé par mon jeune compagnon de tout ce qui concernait sa famille, des circonstances de son voyage, enfin de tout ce qu'il m'importait de savoir pour répondre à toutes les questions imprévues , et me mettre en état de bien jouer mon rôle. Je l'instruisis aussi de ce qu'il devait faire et dire pour me seconder selon l'occurrence. Nous ne fûmes arrêtés pendant la nuit par aucun accident. Arrivés à Provins vers les sept heures du matin , nous tombâmes dans un rassemblement assez nombreux. On allait planter un arbre de la liberté. Une foule de curieux entourèrent notre voiture. Nous exhibâmes nos passe-ports qui nous valurent des félicitations aux cris de Vive la ré-