‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 177 sur 247 · DÉPART DE MOSKOU · texte numérisé non relu

DÉPART DE MOSKOU

même faire chauffer pendant la marche. Mon gendre, le baron de Saint-Didier, mon ami Combes, et tous ceux qui m'étaient attachés, m'entouraient de leurs soins. Le froid s'était tout à coup élevé jusqu'à 1 6 et 17 degrés; je ne le ressentais point, et on craignait de me laisser respirer l'air extérieur. Le docteur Laubert proposa de m'appliquer, sur le point de côté, un large vésicatoire qu'il m'avait préparé ; le baron Desgenettes s'en défendait, parce qu'il ne croyait pas qu'il fut possible de lever et de panser ce vésicatoire. Il céda pourtant aux instances du docteur Laubert, et décida que, quel que fût l'effet du vésicatoire , on ne le découvrirait pas. Vingtquatre heures après cette application je fus soulagé , et la nature fit le reste.

Les grands équipages du quartier général ayant dû s'arrêter dans un village, le jour même de la bataille de Malojaroslawetz , je fus transporté dans une petite baraque où Ton me dressa un lit. 3 étais d'une extrême faiblesse, et je pus jouir de quelques heures de repos. C'était au moment même où l'empereur et son état-major, accourant vers le champ de bataille, furent enveloppés par un hourra de Cosaques qui s'étaient jetés sur les derrières. Nous étions alors presque entourés; mais nous fûmes promptement dégagés par une division d'infanterie qui prit position au delà du

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village , et qui fut bientôt soutenue par quelques escadrons de la réserve de cavalerie.

Le sort de la grande armée se décidait à Malojaroslawetz : quoique l'avantage, dans cette sanglante affaire, fût resté au corps d'armée du prince Eugène, qui combattit avec la plus grande valeur, l'empereur Napoléon renonça à poursuivre l'armée .russe qui se repliait sur ses renforts, du côté de Kalouga, et jugea préférable de reprendre l'ancienne route de l'armée, par Ghiatz et Wiasma : cette contre-marche retardait de deux jours le mouvement de retraite sur Smolensk. On aurait pu prendre une route intermédiaire pour gagner Smolensk par Elnia; mais l'empereur jugea sans doute qu'en suivant une direction trop rapprochée de l'armée des Russes il donnerait au général Kutusow trop d'avantage pour des attaques de flanc.

Dans la seconde journée de cette marche rétrograde, nous traversâmes le champ de bataille de la Mbskowa. J'avais continuellement sous les yeux la carte générale de Russie, assez exacte pour les cours d'eau; et comme ces indications me suffisaient pour conjecturer les mouvements respectifs des deux armées , d'après la configuration du terrain que je pouvais présupposer avec beaucoup de vraisemblance , je faisais de tristes réflexions sur les obstacles multipliés que nous

CHANGEMENT DR DIRECTION. /{6t

devions rencontrer, et sur les avantages que l'ennemi devait prendre de plus en plus sur nous, à raison de ces mêmes obstacles et de la facilité qu'il avait pour s'élever sur notre flanc gauche , et pour gagner et couper notre ligne de retraite. Un peu avant d'arriver sur le champ de bataille de Borodino, et au moment même où le maréchal Mortier, après avoir fait sauter le Kremlin, rejoignait l'armée avec son arrièregarde, ma voiture se trouva fort près du groupe de l'empereur. Le major général, mon ancien compagnon d'armes de la guerre d'Amérique , vint s'informer de mon état : il me dit que Sa Majesté avait chargé le comte Daru de remplir mes fonctions d'intendant général ; que je ne devais songer qu'au rétablissement de ma santé. J'aperçus par le reflet de la glace qui était sur le devant de ma dormeuse , le geste que fit mon vieil ami en me quittant, et croyant me dire un éternel adieu. J'étais extrêmement abattu , mais je sentais que la forte crise était passée , et qu'on me jugeait dans un plus grand danger que je ne l'étais réellement. Les lumières et l'excellente conversation du savant docteur Desgenettes soutenaient ma confiance. Je continuai de suivre ainsi , avec les équipages du quartier généra] , la marche de l'armée jusqu'à Smolensk, presque toujours au bivouac. A Viasma seulement on' put

t\&1 SÉJOUR A. SMOLENSK;

me sortir de ma voiture, et me faire passer la nuit dans une maison à moitié détruite, au milieu de l'incendie qui dévorait le reste de cette petite ville.

Nous séjournâmes trois jours à Smolensk , certes beaucoup trop longtemps ; l'empereur voulut attendre que le prince vice-roi , qui , de Dorogobusch s'était jeté sur la droite pour essayer de prendre la route de Witepsk , et qui , dans cette entreprise infructueuse, avait été forcé d'abandonner la plus grande partie de son artillerie, se fût replié sur Smolensk. Le froid s'était élevé de dix-huit à vingt degrés de Réaumur.

Ce fut pendant ce séjour si funeste que nous apprîmes l'audacieuse et singulière conspiration du général Mallet. Quoique ce complot avorté eût été promptement réprimé, la témérité de l'entreprise, et le court succès du commencement d'exécution , frappèrent Napoléon , et lui firent sentir la nécessité de quitter l'armée aussitôt qu'il pourrait le faire avec sûreté, et d'accourir à Paris pour rassurer les esprits par sa présence, et reproduire, par son ascendant et les ressources de son génie, les moyens de réparer des revers si inattendus.

L'empereur Napoléon avait donné l'ordre au général Baraguey-d'Hilliers d'occuper fortement

MARCHE SUR KRASNOE. ^63

avec sa division le point important d'Elnia, embranchement de la route de Kalouga. Il fut trèsmécontent que ce général s'y fût laissé prévenir, et eût compromis la brigade d'infanterie commandée par le général Augereau , laquelle y fut très-maltraitée. Cette circonstance, qui découvrait le flanc de l'armée française, et le séjour forcéàSmolensk, avaient donnéàl'ennemile temps et la facilité de couper notre retraite entre Smolensk et Orcha. Le point de Rrasnoë, que l'ennemi pouvait atteindre avant nous, devait être le Pultawa de la grande armée française. L'empereur s'y porta avec la garde impériale. Les équipages du quartier général le suivirent le lendemain : les corps d'armée du prince vice-roi t du maréchal Davoust, et enfin du maréchal Ney, durent suivre , laissant entre eux l'intervalle d'une demi- marche. Le gros de l'armée russe marchait parallèlement à la route qui suit la rive gauche du Dnieper , à une ou deux lieues de distance : la destruction de nos divers corps d'armée , déjà très-affaiblis , semblait inévitable. Nous bivouaquâmes à demi-chemin de Rrasnoë à Smolensk;le froid était excessif; la campagne était couverte de neige ; les chevaux avaient de la peine à gravir les moindres escarpements*. A chaque pli de terrain , les Cosaques nous harcelaient; ils nous atteignirent à trois ou quatre

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