PASSAGE DE LA BÉRÉSINA. ^Z
été cassé dans un fond marécageux , j'eus beaucoup de peine à me tirer de cet embarras. Quoique extrêmement affaibli, je dus mettre pied à terre , et je vis le désordre affreux qui régnait sur les deux rives, et principalement sur la rive gauche et sur le pont. L'arrière- garde du maréchal Victor était vivement pressée par les troupes du général Witgenstein, dont l'artillerie canonnait vivement le pont, et dont le boulet portait jusqu'au milieu de nous. Dans ce moment on apporta le maréchal Oudinot grièvement blessé d'un coup de feu dans les reins ; le docteur Desgenettes me quitta pour aller à son secours. Vers le soir seulement, cet encombrement se débrouilla, et nous pûmes suivre la chaussée jusqu'à environ deux lieues, où nous bivouaquâmes et trouvâmes un abri dans quelques baraques. Le lendemain à la pointe du jour toute l'armée se mit en marche : les ponts furent rompus, sans qu'il fût possible de sauver une foule de malheureux qui restèrent abandonnés sur la rive gauche au pouvoir de l'ennemi.
Ce fut pendant cette marche que, traversant les ponts de Zemblin , espèce de chaussée construite en bois de sapin sur chevalets , seul passage à travers un marais d'environ un mille de largeur, nous pûmes juger de l'immensité du danger auquel nous venions d'échapper :
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en effet, rien n'eût éjbé plus facile à l'ennemi que de cpuper et incendier oes ponts. Un parti •de Cosaques , qui venait de les traverser, avait attaqué dans un village la faible escorte qui accompagnait le maréchal Oudinot : si ces Cosaques, qui furent bravement et vivement repousses, s'étaient avisés d# mettre le feu à quelques parties de ces ponts, il ne fût plus resté à l'armée aucun moyen de salut, et après une yaine défense il eût fallu se rendre ou périr de faim.
Il nous restait encore six ou sept marches à faire pour arriver à Wilna , par Molodeschino , Smorgoni et Och/niwa : le froid devint horrible , et nos pertes de plus en plus considérables; nous étions débordés sur nos flancs et sans cesse harcelés par les Cosaques; le désordre allait croissait 9 comme le manque de ressources.
En partant de Molodeschino, notre colonne d'équipages fut vivement attaquée par une nuée de Cosaques sur notre flâne gauche. Nous n'étions protégés que par une compagnie de la jeune garde qui marchait en tête des équipages de l'empereur : ces équipages étaient suivis des voitures du trésor ; mes voitures venaient ensuite, et derrière moi était celle du/çomte Daru. J'eus à peine le temps de monter sur un petit cheval polonais qu'on m'amena : mon piqueur
AFFAIRE DE MOLODESCHINO. ^5
était dans ce moment à la queue de la colonne avec les deux chevaux de selle qu'il avait pu sauver à la bagarre du pont. Mon aide de camp, le major Doney, était à cheval et me soutenait. Les Cosaques chargèrent sur mes voitures et sur celle du comte Daru : un gendarme qui était à ma portière eut le bras cassé d'un coup de pistolet. Mon postillon eut la présence d'esprit de doubler la file ; les voitures du comte Daru furent enlevées ; comme je m'efforçais de gagner la tête de la colonne , cinq on six Cosaques se dirigèrent sur* moi; un dragon désarmé qui fuyait et cherchait à gagner le bois fut tué aux pieds de mon cheval , d'un coup de carabine. Le Cosaque qui me joignait à ma droite manqua son coup de lance, qui passa sur la crinière de mon cheval ; celui qui était à ma gauche blessa mon aide de camp Doney d'un coup de lance dans Pépaule, mais heureusement ne le renversa pas. Ils étaient tellement abandonnés dans cette charge, qu'ils furent emportés assez loin de nous et que nous pûmes atteindre jusqu'à la tête de la colonne. J'avertis en passant le général Belliard, qui, quoique grièvement blessé à la jambe, monta à cheval , et se joignit à nous et à quelques officiers de la maison de l'empereur. La bonne contenance du peloton d'infanterie et l'approche d'un détachement de dragons que le