‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 188 sur 247 · SORTIE DE RUSSIE · texte numérisé non relu

SORTIE DE RUSSIE

s'étaient enivrés, étaient étendus morts autour des feux. Le Niémen était tellement gelé, et il y avait tant de glaces amoncelées et couvertes de neige, qu'on ne distinguait son lit que par les hauteurs escarpées de la rive gauche.

Je m'arrêtai de l'autre côté du fleuve dans une masure, où je trouvai mon ami le général Durosnel, qui, attaqué depuis quelques jours d'une fièvre maligne, était transporté sur un traîneau escorté par des gendarmes d'élite : on l'avait déposé dans cette masure; il délirait et ne put me reconnaître.

J'attendis là qu'on m'amenât une mauvaise calèche, la seule voiture qu'on eût pu trouver à Kowno , et sans le secours de laquelle il m'eût été impossible d'aller plus loin. Déjà le combat était engagé dans Kowno, entre les faibles restes des troupes du maréchal Ney et les Cosaques : un gros de ceux-ci avait déjà passé le Niémen sur les glaces au-dessus de Kowno. Le peu de voitures qui restaient, et qui avaient échappé au désastre de Wilna , quelques fourgons du trésor, diverses voitures d'équipage de régiment, qui avaient gagné Kowno, et qui s'y trouvaient en dépôt, encombrèrent bientôt la route et la rampe très-roide qu'il fallait gravir pour gagner le plateau. Nous eûmes beaucoup de peine à sortir de ce défilé; plusieurs voitures

484 ARRIVEE A GUMBIHE*.

y restèrent : il fallut les jeter hors de la route , pour ouvrir un passage. Les soldats se mirent à piller et à chercher l'argent. Je gravis la hauteur k pied avec mon gendre , Combes, et mes aides de camp. Je rencontrai sur la hauteur, à la sortie du défilé, le roi de Naples et le prince major général : celui-ci me gronda fort amicalement de ta'avoir pas su prendre les devants.» Que fais-tu

* ici ? » me dit-il ; « à ta place je serais bien loin

* sur la route de France. »

Je n'aurais pu prendre un tel parti qu'en me séparant de mes braves compagnons , auxquels ma présence, mes conseils elle peu de ressources que j'avais pu conserver furent certainement très-secourables. J'en avais déjà perdu beaucoup : ceux qui survivaient , s'étaient groupés autour de moi j nous luttions ensemble contre tant de calamités.

Nous étions enfin hors de cette terre maudite, le territoire de Russie. Les Cosaques ne nous poursuivaient plus avec autant d'ardeur; à me* sure que nous avancions sur le territoire prussien, nous trouvions de meilleurs gîtes et des ressources. Le premier endroit où nous pûmes respirer, fut Wilkoviski, et ensuite Gumbinen, où je descendis dans la maison d'urç médecin, que j'avais occupée à mon premier passage. On venait de nous y servir à déjeuner d'excellent

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