‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 19 sur 247 · FUITE EN SUISSE · texte numérisé non relu

FUITE EN SUISSE

le faire pour les agents du gouvernement. Arrivé à Pontarlier, dernière ville frontière, à deux lieues en deçà des limites, je rencontrai des difficultés plus sérieuses. On arrêtait, on examinait rigoureusement tous les voyageurs. La municipalité était assemblée. Je dus m'y rendre pour être interrogé. J'attendais mon tour depuis deux heures dans un bureau où travaillaient quelques commis, parmi lesquels se trouvait un fort aimable enfant d'environ dix ans , fils de l'un des officiers municipaux. La conversation de ces citoyens n'était pas très-rassurante. On racontait qu'une dame qu'on avait trouvée suspecte, et qu'on avait ramenée à Paris, avait été guillotinée dans les vingt-quatre heures. Comme je témoignais quelque impatience à cause des affaires de service dont j'étais chargé, l'un des commis me dit ï Si ce petit garçon voulait entrer et porter vos papiers à son père, on viserait peut-être votre passe-port sans vous interroger. Le petit garçon accepta la commission de très-bonne grâce , mais il revint peu après sans rapporter mes papiers. — Papa m'a dit qu'il allait voir. — Après une cruelle demi-heure d'attente, je hasardai de le renvoyer. Le moindre risque était de paraître importun; et le plus grand était d'avoir à produire mon visage d'ancien acteur de tribune. Je me souvenais de ma

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rencontre à Langres, et je n'espérais pas d'avoir si bonne chance. Cette fois, mon joli petit négociateur me rapporta mon passe-port visé. Il était trop tard pour continuer ma route, et la bonne mine, les sages propos du maître de l'auberge où j'étais descendu , me donnèrent la confiance d'y passer la nuit. Je partis au point du jour, n'ayant plus à subir qu'une dernière épreuve, la visite de ma voiture par les douaniers au poste du fort de Joux. Cette opération fut très-longue. On démonta presque ma voiture pour s'assurer que je n'emportais d'autre numéraire que l'argent strictement nécessaire pour payer la poste. J'avais bien pris mes précautions, et ces habiles investigateurs eurent beau larder, sonder, taper toutes les pièces , aucun d'eux ne s'ayisà de soupçonner ma cachette. L'un des deux palonniers , tout couvert de boue, et fortement attaché, avait été creusé de manière à y renfermer mille écus en or.

Je ne pense pas qu'aucun voyageur soit jamais entré sur le territoire suisse , et ait vu les beaux rivages du lac de Genève avec plus de plaisir, ni qu'il y ait éprouvé une plus vive satisfaction, que celle que j'eus en embrassant, à Nions, mon excellent ami Théodore de Lameth, tout triomphant du succès de son entreprise.

Après avoir détaché et scié le palonnier, re-

cueilli mon petit trésor, et récompensé mon compagnon de voyage, je partageai pendant quelques jours l'aimable et douce hospitalité dont jouissait mon ami chez le respectable ministre de Nions. Il y était servi et soigné par deux aimables filles de la vieille gouvernante, et s'y trouvait aussi bien qu'on peut l'être sur la terre d'exil, même dans ce magnifique pays de Vaud , le plus beau jardin de l'Europe.

Il fallut bientôt nous séparer, caria vigilance inquiète des agents delà république ne souffrait pas la moindre réunion de conspirateurs constitutionnels tels que nous, si près des frontières de la France dont ils avaient fait une nouvelle Tauride. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par toutes sortes de subterfuges, que les premiers amis de la liberté française pouvaient obtenir un asile incertain sur la terre classique de la liberté. Théodore avait tout prévu, et m'avait ménagé une retraite à Morat , auprès d'une personne que nous avions connue l'un et l'autre à Paris, et qui était liée avec la famille de M. le comte d'Affry. Je m'établis d'abord dans une petite maison isolée sur le bord du lac, et trèsprès de la belle terre de M. de Garville, véritable ermitage où je vécus seul , servi par une vieille femme pendant le reste de l'été; je m'étais procuré quelques livres, et je ne recevais que rare-

ment la visite des personnes de la ville auxquelles j'avais été recommandé. J'écrivis à M. Barthélémy, ambassadeur de la république, qui résidait à Baie, de qui j'étais très-connu. Je lui confiai mon secret , bien certain de sa discrétion, et de sa disposition à me protéger pour autant que cela lui serait possible. Je m'étais fait inscrire chez le magistrat de Morat, comme Anglais , et sous le nom de Procter. Me promenant un soir sur le rivage , je fus rencontré et reconnu tout à coup par un ancien ami de ma famille , l'abbé Rousseau , prédicateur du roi , et qui depuis a été , sous l'Empire, évêque de Coutances. Il était sorti de France depuis quelques mois , et avait été recueilli par M. de Garville. 11 m'offrit ses services 5 je n'acceptai que sa parole de ne point découvrir ma retraite, de ne point parler de notre rencontre , afin de ne pas m'exposer à des recherches , et de ne pas embarrasser ses amis.

Dans cette solitude , ne pouvant , malgré mes efforts, distraire ma pensée de la déplorable si* tuation de ma patrie, je trouvai quelque soulagement à retracer le tableau des événements auxquels j'avais pris tant de part, et de l'effroyable anarchie qui en était la conséquence , et que le parti constitutionnel n'avait pu conjurer. Pour les représenter plus vivement-, et les mettre, III. 4

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pour ainsi dire , en action , j'imaginai d'écrire un drame intitulé : Une nuit du comité de salut public; j'y faisais paraître les principaux personnages dont je ne connaissais que trop bien les caractères, les vues et le génie infernal. Une double intrigue de politique et d'amour m'avait servi de cadre pour développer, en trois actes, tous les ressorts secrets de ce Pan-Demonium.. Chacun desdits personnages s'y produisait à son tour, et tenait, suivant ses intérêts, sa spécialité, ses talents, le langage dont ses propres discours dans les clubs et à la tribune, comme aussi tous ses actes publics , attestaient l'exacte vérité. Cette composition est, je crois, ce que j'aie jamais écrit avec plus de force de style, de verve et de correction. Des trois actes de ce drame, deux seulement, le second et le troisième, ont été conservés , et pourront se trouver dans mes papiers. Le premier acte a été détruit : il contenait l'exposition. J'y montrais sans ménagement l'homme que je considérais comme le moteur secret de la conjuration contre la constitution de 1791, et auquel je faisais le funeste honneur de la conception du gouvernement révolutionnaire. Quelques années plus tard, ayant lu ce drame devant le philosophe Jacobi, il me reprocha d'avoir cédé à mes ressentiments, et d'avoir avancé , sans preuves suffisantes , des faits

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que l'histoire contemporaine ne pourrait consigner que d'une manière conjecturale. Séduit, comme beaucoup d'autres illustres professeurs allemands , par des théories métaphysiques , il exigea de moi de détruire ce qu'il appelait une injuste et violente satire. J'en fis le sacrifice à l'amitié et à la reconnaissance (car je devais à Jacobi , comme tu le verras, mon cher fils , dans la suite de ces mémoires, l'asile où ta mère vint te chercher ). Je jetai au feu le premier acte de ce drame. Le reste, quelque éloge qu'on ait donné à cet ouvrage, n'est plus qu'insignifiant.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, les cantons suisses n'étaient point un asile sûr pour les principaux proscrits ; mais la protection secrète de M. Barthélémy, ministre de France, et le patronage plus immédiat de M. le comte d'Afry dans le canton de Fribourg, où je me trouvais, m'y retinrent.

Je faisais quelques excursions, et le plus souvent à pied, dans cette belle partie de la Suisse. J'allais assez fréquemment à Berne dont le gouvernement était divisé en partis aristocratique et constitutionnel ; j'y étais accueilli par la famille des Lentulus, et par M: de Frusching, l'un des personnages les plus illustres du sénat. Celui-ci encourageait nos espérances et prévoyait la chute prochaine du gouvernement révolution.

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