BATAILLE DE LUTZEN
réchai Ney, et avant la belle manœuvre et la charge de notre aile gauche, conduites par le maréchal Macdonald. Je passai toute la journée à faire relever les blessés, à donner des ordres pour les évacuations sur Weissenfels, Mersbourg et Leipzig. J'allai rendre mes devoirs au maréchal Ney qui, ayant reçu une forte contusion à la jambe, ii'avait pu se mettre en marche avec son corps d'armée : il voulut bien m 'expliquer lui-même ses manoeuvres et ses attaques réitérées qui avaient décidé du succès de la journée. «Je n'avais, me dit-il, que des ba- « taillons de conscrits, et j'ai lieu de m'en félici- « ter ; je doute que j'eusse pu faire la même chose « avec les vieux grenadiers de la garde. J'avais « devant moi les meilleures troupes des ennemis, « toute la garde prussienne; nos plus braves gre- « nadiers, après avoir échoué deux fois, n'auraient peut-être pas emporté le village, mais « j'y ai ramené cinq fois ces braves enfants , « dont la docilité, et peut-être aussi l'inexpérience 7 « m'ont mieux servi que des courages éprouvés; a l'infanterie française n'est jamais trop jeune. » Quoique les trophées de la victoire de Lutzen ne consistassent qu'en un petit nombre de prisonniers, quelques pièces d'artillerie démontées et une grande quantité de fusils laissés par l'en* nemi sur le champ de bataille avec leurs morts
5oO BATAILLE DE LUTZEN.
et leurs blessés, les conséquences de cette bataille furent très-importantes; le plan offensif des alliés fut entièrement déconcerté; ils avaient attaqué l'armée française et Pavaient réellement surprise en marche; ils furent étonnés de rencontrer une si vive résistance, et de la vigueur des attaques de troupes qu'ils croyaient ruinées et désorganisées par les revers de la dernière campague; ils perdirent beaucoup d'hommes : l'infanterie de la garde prussienne fut presque entièrement détruite ; leur nombreuse et belle cavalerie ne put, à la fin de la journée, rétablir le combat ; toutes ses charges échouèrent contre les carrés formés par les corps du maréchal Marmont et du général Bertrand , qui arrivèrent à temps pour former l'aile droite et soutenir le maréchal Ney. Cette cavalerie couvrit ensuite la retraite précipitée de l'armée alliée, qui évacua toute la partie de la Saxe en deçà de l'Elbe, et repassa le fleuve. Napoléon donna au prince Eugène le commandement de son avant-garde, et suivit sur la direction de Dresde le gros de l'armée qui, pendant la nuit et la matinée du lendemain de la bataille, avait gagné une marche. Le corps d'armée du maréchal Ney et une partie de la réserve de cavalerie furent dirigés sur Torgau : le maréchal devait y passer l'Elbe et remonter la rive droite pour tourner la droite de l'armée alliée ; mais la
MARCHE SUR DRESDE. 5o I
défection du général saxon Thielman, aide de camp du roi, livra cette place aux alliés, qui l'abandonnèrent après avoir coupé le pont.
Je suivis le mouvement du quartier impérial-; l'armée, satisfaite d'un premier succès, marcha avec ardeur et en très-bon ordre ; nous arriva* mes à Dresde que l'ennemi venait d'évacuer ; il .occupait encore en force le grand faubourg de Neustadt, et avait établi des postes et plur «ieurs batteries d'artillerie tout le long de la rive .-droite.
Quelques heures après son arrivée, Napoléon, après avoir reconnu les points les plus favorables pour exécuter un passage de vive force , fit établir une forte batterie au-dessous de la ville vers l'extrémité du faubourg de Frédérickstadt. Cette vive canonnade avait pour objet de déterminer l'ennemi à évacuer Neustadt, mais il s'y maintint et s'obstina à défendre les accès du pont par un feu très-vif de mousqueterie. L'empereur établit son quartier général dans le palais du roi, et vraiment sous le feu de l'ennemi, puisque les balles arrivaient dans les appartements. Le surlendemain de l'occupation de Dresde par l'armée française, les alliés se décidèrent à abandonner la rive droite du fleuve et se retirèrent sur Wurtzen. On travailla avec activité à rétablir le pont, qui avait été coupé par le maréchal Davoust,
5o? DIFFICULTÉS ADMINISTRATIVES.
et dont les deux arches reconstruites en bois venaient d'être brûlées.
J'avais reçu Tordre d'assembler la municipalité et d'en exiger des livraisons considérables de vivres; mais le passage et le séjour, et surtout le désordre de la retraite de l'armée alliée, n'avaient laissé dans cette malheureuse ville que de faibles ressources, que mes réquisitions, mes efforts, mes menaces, ne pouvaient arracher aux habitants qu'avec beaucoup de peine. Ce pays si fertile était épuisé, et cependant il fallait mettre promptement l'armée en état de marcher à la poursuite l'ennemi et la pourvoir de subsistances pour plusieurs jours. L'empereur me montra très-injustement beaucoup d'humeur des difficultés que je ne pouvais vaincre ; il n'admettait aucun obstacle ni du temps ni de la nature des choses à l'exécution de sa volonté; il était pressé de joindre l'ennemi et de l'attaquer avant qu'il fut rétabli, a Je veux , me dit-il , faire de Dresde, « de cette double tête de pont, le centre et le pi- « vot de mon armée; il faut m'y rassembler assez « de ressources pour alimenter les troupes pence daut leurs marches et leurs opérations au delà « de l'Elbe; me comprenez-vous?» Je répondis avec précision et sincérité , que je n'entendais pas comment Dresde pourrait devenir une place de dépôt suffisante pour un tel but , ni adminis-
MÉCONTENTEMENT DE LEMPEREUR. 5o3
trati veinent , ni militairement. J'étais allé trop loin, sans doute; l'empereur m'adressa quelques paroles plus que sévères, et me congédia en «l'ordonnant de faire appeler le maréchal Duroc. J'allai rendre compte au prince major général de cette pénible conversation. « Tu fais toujours la * même faute , me dit-il ; tu veux toujours réponte dre à l'empereur. — Sans doute; répliquai-je, « et, quand il nous interroge, l'expression franche « de notre opinion est le plus digne hom mage que « nous puissions rendre à son génie* » Le grand maréchal Duroc se rendit à mon logement. «Vous ce avez été bien maltraité, me dit-il; mais croyez « qu'au fond l'empereur vous rend justice. » Le grand maréchal vint avec moi à la réunion delà municipalité et de quelques notables habitants que j'avais fait convoquer; il m'entendit exposer les besoins de l'armée, exiger à tout prix les prestations de denrées , de matériel pour les hôpitaux. Il prit connaissance des moyens que j'employais pour établir et régulariser les services, et alla rendre à l'empereur un compte fidèle et pleinement justificatif.
Peu de jours après , l'empereur ayant fait passer l'Elbe aux divers corps d'armée, contraignit l'ennemi à se retirer vers la Silésie, et, partant de la rive droite de l'Elbe comme d'une nouvelle base d'opérations , il dirigea sur Bautzen le gros de
5o4 MARCHE SUR BAUTZEN.
l'armée et ses réserves, tandis que le corps du maréchal Ney et celui du général Lauriston s'élevaient pour déborder la droite des alliés et couper leurs communications avec Berlin. Avant de quitter Dresde, il ordonna de grands travaux pour mettre dans le meilleur état de défense possible cette place à demi démantelée, et qui, dans aucun cas, n'aurait pu soutenir un siège régulier.
Je ne suivis point cette fois le quartier général; l'empereur jugea que le comte Daru, en même temps qu'il remplirait auprès de lui ses fonctions de secrétaire d'État , pourrait aussi être chargé de me suppléer dans le service actif. Il m'ordonna de rester à Dresde avec mon administration, dont une petite partie et les agents principaux, tels que les ordonnateurs Daure , Martellère et Marchand , qui , depuis le commencement de la campagne, avaient été attachés à l'intendance générale pour diriger chacun une des principales branches du service, accompagnèrent le comte Daru. Je reçus l'ordre de rester avec le fonds de l'administration, à Dresde, comme point central et grand dépôt de l'armée, pour former et faire expédier journellement des convois, afin d'alimenter l'armée dans un pays où il n'était que trop facile de prévoir que l'ennemi ne laisserait derrière
BATAILLE D£ BAUTZEN. 5o5
lui, en se retirant, presque aucune ressource.
La combinaison des plans de l'empereur et des mouvements des divers corps d*armée pour l'ou^ verture de ce second acte de la campagne au delà de l'Elbe, eut un prompt et plein succès. Les souverains alliés , l'empereur Alexandre et le roi de Prusse avaient rallié leur armée et occupaient près de Bautzen une forte position. Napo*léon, comme je viens de le dire, avait fait marcher les corps d'armée du maréchal Ney et du général Lauriston par la gauche , de manière à déborder J'aile droite des alliés, dont toutes les forces étaient concentrées. Ils avaient résolu de se tenir sur la défensive , de ne céder le terrain que pied à pied, et d'éviter une action générale jusqu'à ce que les nombreux renforts qu'ils attendaient eussent pu les rejoindre. Napoléon marcha droit sur Bautzen avec le gros de son armée : son aile droite, commandée par le maréchal Macdonald, suivait le pied des montagnes et arriva devant la position de l'ennemi, dont la gauche était fortement appuyée et presque inabordable, à cause des aspérités du terrain et des bois.
La principale attaque se fit par le centre. Les corps du général Lauriston et du maréchal Ney, ayant achevé leur mouvement de conversion , arrivèrent à point sur le champ de bataille, attaquèrent avec avantage l'aile droite des alliés.
5o6 MORT DU G&fÉRAX DUROC.
L'action s'engagea sur toute la ligne, et l'ennemi, après avoir soutenu pendant toute la journée des attaques réitérées, fut forcé à la retraite. Son arrière-garde fut vivement poursuivie par l'empereur lui-même avec sa réserve; et ce fut là que le brave général Duroc et le général Kirgener, l'un des généraux les plus distingués de l'arme du génie, furent l'un et l'autre atteints par le même boulet. Kirgener fut tué, et Duroc mortellement blessé. C'était la seconde des plus sensibles pertes que pût faire Napoléon depuis l'ouverture de la campagne , entre ses plus fidèles compagnons d'armes. Deux jours avant la bataille de Lutzen, le maréchal Bessières, dirigeant lui-même une forte reconnaissance de cavalerie , avait été emporté par un boulet. La mort glorieuse du grand maréchal Duroc lui enlevait l'ami le plus sûr et qu'il affectionnait davantage, celui dont la loyauté, la noble indépendance et les conseils éclairés lui étaient si utiles.
Les pertes de l'armée française dans cette journée furent très-considérables : plus de six mille blessés , et le plus grand nombre assez légèrement, furent transportés à Dresde, ou s'y rendirent en foule à pied et dans un grand désordre. Les hôpitaux étaient déjà remplis ; j'eus beaucoup de peine à en établir de nouveaux et à faire face
SYMPTÔMES DE DEMORALISATION. 5(y]
aux premiers secours indispensables. J'observai avec un vif déplaisir plusieurs de ces hommes légèrement blessés; la plupart , jeunes conscrits récemment arrivés à l'armée, n'avaient pas été blessés par le feu de l'ennemi , mais ils s'étaient mutuellement mutilés aux pieds et aux mains. De tels accidents et d'aussi mauvais augure avaient été déjà observés pendant la campagne de 1809. Les rapports particuliers qui en parvinrent à l'empereur l'indignèrent. Il m'interrogea sur lés rapports que j'avais reçus et sur les vérifications que j'avais fait faire devant moi par les officiers de santé. Je n'eus garde de lui dissimuler une si triste vérité. Il ordonna une enquête, et le rapport spécial qui lui fut fait fut contraire à mes trop justes observations. Il préféra d'en croire ceux qui, pour faire leur cour, dissimulaient une vérité pénible, mais bien importante dans de telles circonstances*
La bataille de Bautzen, dans laquelle les alliés avaient aussi fait d'immenses pertes, venait d'achever de déconcerter leurs plans et de les rejeter dans la haute Silésie. Les renforts des Russes étaient encore sur la Vistule; les milices ou landwehrs prussiennes se rassemblaient autour de Berlin; l'armée suédoise était encore en Poméranie, et le corps destiné à s'opposer à celui que le maréchal Davoust formait à Hambourg ,
5o8 armistice.
n'était point encore organisé ni en mesure d'agir. Le blocus des places de Glogau , de Custrin , de Stettin et de Dantziek, occupait une partie assez considérable des forces de l'ennemi . Dans cette situation , l'empereur de Russie et le roi de Prusse, qui comptaient sur l'appui de l'Autriche, proposèrent un armistice : Napoléon l'accepta, sans doute à cause du mauvais état où étaient la plu* part des corps de cette armée française si précjpb» taaiment formée, et parce que les renforts qu'il attendait devaient, après quelques semaines de rer pos, le mettre en état de porter des coups plus décisifs, de s'emparer encore une fois de la capitale des Etats prussiens et de débloquer les pktces. Il paraît qu'il ne doutait pas de la neutralité de l'Autriche , et qu'il espérait que les deux victoires qu'il avait remportées à Lutzen et à Bautzen lui donneraient, dans la négociation de la paix, assez de poids pour qu'il pût en dicter les conditions. Il en fut tout autrement : l'Autriche se présenta comme médiatrice armée, et les intrigues de l'Angleterre pour former une quatrième coalition plus formidable que les précédentes, réussirent au delà de ses espérances. Les propositions de l'Autriche furent sincères en ce sens et jus«qu'à ce point, qu'elle voulait profiter des circons* tances pour arrêter les projets ambitieux de l'empereur Napoléon , recouvrer , pour son
tfréôocjfÀfïôjys;. 5og
compte, les provinces qui lui avaient été arrachées en 1809, et rétablir l'équilibre, en bornant l'empire français à ses limites naturelles.
Napoléon considéra cette intervention, cette neutralité armée, comme entièrement hostile. On peut s'étonner, qu'ayant cette persuasion, il n'ait pas jugé toute l'étendue et l'imminence du danger, et qu'il ait pu douter un instant que la coalition générale ne fut éventuellement conclue. Il pouvait en prévenir les conséquences désastreuses par de faciles sacrifices , eût-il même dissimulé son ressentiment pour en ajourner l'éclat.
Tout le temps de l'armistice fut employé, avec la plus grande activité, à restaurer les corps de l'armée. Les négociations rouvertes à Prague traînaient en longueur; les communications verba.les du prince de Metternich et du comte de Bubna à Dresde ne faisaient qu'aigrir et irriter de plus en plus le vainqueur de Lutzen et de Bautzen. Les immenses apprêts que faisaient les coalisés, le rassemblement de l'armée autrichienne sur la frontière de Bohême, tout annonçait un orage qu'il serait plus tard impossible de conjurer; mais rien n'ébranla la résolution de Napoléon : il ne voulait rien céder; il refusait de poser le premier les bases des préliminaires, par lesquelles il se serait trouvé engagé à favo-
5l? DISPOSITIONS DE L AUTRICHE.
triche était déterminée à entrer dans la coalition, il était persuadé que la plus grande masse des forces des alliés déboucherait par la rive droite de l'Elbe, pour agir dans la haute Silésie, se réunir ensuite aux eorps prussiens et suédois pour couvrir Berlin, empêcher le débloquement des places sur l'Oder encore occupées par les Français^ et les rejeter, s'il se pouvait^ sur la rive gauche de l'Elbe.
Pendant que de faux rapports affermissaient l'empereur darçs cette supposition, et qu'il y coordonnait toutes ses dispositions, les négociations s'entravaient de plus en plus à Prague, soit par les intrigues de l'Angleterre et de la Russie, soit par le refus que faisait Napoléon de prendre l'initiative des bases des préliminaires. Durant ces délais , que les alliés mettaient à profit pour réunir toutes leurs forces principalement en Bohême, les plénipotentiaires autrichiens, affectant toujours le rôle de médiateurs, pressaient Napoléon de s'expliquer. Je le répète, l'Autriche voulait sans doute profiter d'une circonstance si favorable pour recouvrer préalablement les provinces qui lui avaient été arrachées; mais elle était sincère dans la manifestation du désir d'une pacification générale, sincère encore dans l'exposé du danger imminent où ne pouvait manquer de se trouver l'armée française menacée par
RUPTtTRF. DES N^GOCfATlONS. 5 1 3
une telle supériorité de forces, et par des armées aguerries par leurs propres revers, excitées à la vengeance de tant d'affronts, et soutenues par l'esprit public et les ressentiments de toutes les populations. Irrité d'un langage si nouveau pour lui, si étrange au milieu des trophées de la dernière victoire^ Napoléon repoussa les insinuations de l'Autriche, avec la même fierté qu'il avait montrée, lorsqu'à son quartier général de Schœnbrunn il dictait les traités humiliants de Prèsbourg et de Vienne. « Je ne récompense pas les « défections, » disait-il au prince de Metternich, en l'insultant même personnellement par des soupçons de vénalité. . .
Enfin, le terme fatal arriva sans que Napoléon eût profité des derniers instants qui lui restaient pour faire connaître au congrès de Prague à quels termes il consentirait de traiter. Le jour et l'heure de la signature de la coalition étaient fixés. On dit qu'un officier porteur de la proposition si impatiemment attendue par les plénipotentiaires français, le duc de Vicence et le comte de Narbonne, et qui fut expédié de Dresde par le ministre des relations extérieures duc de Bassano, arriva à Prague quelques instants trop tard. Le prince de Metternich avait 6igné l'accession de l'Autriche à la coalition, après s'être assuré que les plénipotentiaires III. 33
5l/| DJÉNOIIC1ATIOK DE L ARMISTICE,
français n avaient point encore reçu de nouveaux ordres et des notes à communiquer.
L'empereur Napoléon avait fait pendant l'armistice une excursion à Mayence pour y rencontrer l'impératrice Marie - Louise, qui y était venue au-devant de lui. Le prince major général , qui accompagna l'empereur dans ce voyage, me dit à son retour, qu'il lui avait parlé de moi et avait témoigné quelque regret de m'avoir traité trop rudement dans l'occasion dont j'ai parié plus haut. Il voulut bien rendre justice à mon zèle, et si je puis le dire ici sans pudeur, à mes talents. « Mais , » ajouta-t-ii, « je ne sais point a travailler avec lui : il me gêne, parce que tou- « jours il a un discours à faire. » Je reçus avec plaisir ce témoignage de l'opinion de l'empereur ': quant au reproche de trop discourir, je ne pouvais m'en accuser , car j'ai toujours attendu d'être interrogé, et je me dois à moimême cette justice, que j'ai toujours répondu avec précision, mais surtout avec franchise : je ne crois pas avoir jamais manqué à ce devoir.
Peu de jours après le retour de l'empereur, les alliés dénoncèrent l'armistice, et les troupes se mirent en mouvement. Je continuai de rési* der à Dresde avec tout le fonds de l'administration, et le comte Datu fut chargé de me transmettre chaque jour le6 ordres de l'empereur.
REPRISE DBS HOSTILITE. 5 1 5
Je fus surpris par la rupture de farmistiç% comme par l'événement le plus extraordinaire. Les circonstances me paraissaient si favorables, et je doutais si peu de la conclusion d'une paix continentale, que j'avais profité du temps des vacances pour faire venir mon fils à Dresde : il était âgé de quatorze ans, je trouvais utile de lui faire voir quelques parties de l'Allemagne, le spectacle de l'armée et d'un quartier général impérial. La reprise des hostilités m'obligea k le garder auprès de moi jusqu'à ce que je pusse le faire retourner en France avec sûreté. Les derrières de l'armée entre Leipzig et Dresde étaient déjà infestés par les coureurs des ennemis. L'empereur ouvrit la campagne en Siiésie par des mouvements tous relatifs au* plans d'opéra^ tions qu'il supposait à l'ennemi. 11 chargea le ma* réchal Saiot-Cyr de couvrir Dresde avec son corps d'armée, environ quinze mille hommes, en prenant une bonne position sur la frontière , pour masquer seulement le principal débouché du coté de Peterswald, c'est-à-dire la grande route de Prague à Dresde par Toeplitz et Peter swald, sur la rive gauche de l'Elbe. Il dirigea, par la rive droite, sur Zaniosc, le corps d'armée du général Va nd a m me qui avait été formé k Yesel et à Bremen , et qui venait de joindre la grande armée. Ce corps était d environ vingt*
5l6 MARCHE DES ALLIÉS SUR DRESDE.
sept mille hommes de troupes fraîches, en trèsbon état, avec une excellente artillerie, et surtout fort bien attelée. Il défila par le pont de Dresde.
Je dois répéter encore ici que je n'écris point l'histoire de cette campagne, je n'y vieux mentionner que les événements qui se sont passés sous mes yeux; je n'en rappelle d'autres que d'une manière sommaire, et lorsqu'ils sont relatifs à ceux que je décris.
Les justes prévisions du maréchal Saint-Cyr ne tardèrent pas à se vérifier. Aussitôt que les alliés surent que l'empereur avait porté presque toutes ses forces vers la haute Silésie, où le général Blûcher, avec une partie del'armée prussienne et quelques corps russes , manœuvrait devant les têtes des colonnes françaises, ils développèrent leur véritable plan d'opérations. Leur principale armée, rassemblée en Bohême en présence et sous le commandement des trois souverains, et commandée en chef parle prince de Schwartzenberg, déboucha de Bohême par les cinq défilés que le maréchal Saint-Cyr avait reconnus. Ce maréchal, attaqué de front et débordé par sa droite, se replia de position en position sur Dresde , et fut bientôt contraint de se renfermer dans cette place, ou plutôt dans les retranchements à peine achevés autour des faubourgs.
CONTRE-MARCHE DE L EMPEREUR SUR DRESDE. 5l 7
L'empereur, informé de ce mouvement des alliés, le considéra d'abord comme une forte diversion, et persista dans ses premières dispositions pour s'avancer en Silésie, persuadé que les principales forces de l'ennemi se portaient de ce côté de l'Elbe , et qu'il ne tarderait pas à les joindre et à les attaquer. Il ordonna au maréchal Saint-Cyr de défendre Dresde, et d'y tenir au moins huit jours; mais lorsque le maréchal reçut cet ordre, la grande armée desalliés, forte de plus de cent cinquante mille hommes, était déjà devant Dresde qu'elle avait presque investi. Napoléon, éclairé enfin sur le véritable dessein des souverains alliés, fit rétrograder en toute hâte les corps d'armée qui étaient le plus à sa portée, laissant au maréchal Macdonald le commandement de son corps d'armée , de celui du maréchal Ney et de celui du général Lauriston, environ quarante-cinq mille hommes, pour faire tête et tenir en échec l'armée sous les ordres du général Blûcher. Cette contre-marche fut aussi belle que rapide. Le roi de Naples arriva d'abord seul avec quelques officiers de son état-major, et alla reconnaître la ligne des postes avancés, qui n'étaient guère qu'à demi-portée de canon de nos retranchements. La réserve de cavalerie, le corps d'armée du maréchal Marmont et du maréchal Victor, celui du général Bertrand, la
5ld ÀHRI Vite DÉ L'EMFEtlftUft A DRESDE.
jeune garde, commandée par le général Mortier, et la vieille garde arrivèrent successivement à Dresde. Napoléon s'y rendit lui-même vers six heures du matin, le a 5 août, au moment où les alliés se préparaient à commencer les attaques et s'étendaient par leur gauche pour envelopper le faubourg de Frédériksboarg. Ils avaient trop tardé à attaquer : s'ils l'eussent fait la veille ou dans la nuit , le maréchal Saint-Cyr, accablé par des forces très-supérieures > aurait certainement été obligé de passer sur la rive droite de l'Elbe et de se retirer à Neustadt* Napoléon profita habilement de cette faute : il eut le temps dans cette journée de placer toutes ses troupes dans les retranchements et de faire occuper fortement les redoutes qui servaient de point d'appui aux mas* ses placées entre elles, soit en avant, soit en réserve, derrière la palanque ou dans les maisons et jardins des faubourgs. Une nombreuse artillerie répandue sur cette ligne de défense achevait de rendre la position formidable.
L'attaque des alliés avait été retardée par le mouvement trop excentrique de la plus grande partie des troupes autrichiennes, environ quarante mille hommes , que conduisait en personne le feld-maréchal prince de Schwartzenberg. Ce corps d'armée qui , d'après le plan des alliés , était destiné à l'attaque du faubourg de Frédérkks-
POSITION DE LAHMJÉE DES ALLIES. 5<g
bourg, avait un grand détour à faire par la vallée de Tarant , et se trouvait ainsi séparé des Russes et des Prussiens , qui couronnaient les hauteurs entre l'Elbe et cette petite vallée, espèce de ravin très-profond qui remonte dans les terres jusqu'à environ trois lieues , et dont les escarpements à pic ne permettent que de rares comaaucations par des sentiers difficiles d'un côté à l'autre de cette étroite vallée , c'est-à-dire d'un plateau à l'autre. L'un et l'autre de cep plateaux dominent fortement le bassin et la ville de Dresde, -et se fondent par des pentes insensibles jusqu'à une portée de canon de la ville. Le plateau de droite ou du sud se rapproche davantage <lu fleuve; celui du côté du UQrd s'en éloigne au contraire, et la plaine s'ouvre jusqu'à Meissen.
Un voit que dans ces positions respectives, tout l'avantage des feux plongeants était du côté des alliés, qui pouvaient choisir les points d'attaque; mais aussi l'étendue des faubourgs de Dresde les obligeait à un grand développement; tout au contraire la position concentrée de l'armée française donnait la facilité de soutenir avec les réserves les points menacés et de profiter ^les circonstances favorables sur les points faibles de la ligne ennemie.
Le corps du prince de Scbwartzenberg n'étant point encore en mesure, on ne fit dans la pre-