MEMOIRE ADRESSA AU PRINCE DE COROURG
tion des puissances cesserait de les étouffer. Je disais aux ministres des cabinets étrangers, que leur intérêt le plus pressant était de faire cesser cet état violent, cette irritation des esprits, qui menaçaient de bouleverser tout Tordre social de l'Europe; que ce but ne serait point atteint par la force des armes; que les anarchistes n'étaient parvenus à détruire la constitution monarchique, et à faire subir à la nation française le joug de leur domination, qu'en provoquant la guerre; qu'on ne ferait que servir leurs projets en l'enflammant de plus en plus. Je m'attachais surtout à faire bien connaître l'esprit des armées françaises, leur attachement à la liberté conquise et réglée par les lois de l'assemblée constituante; je disais que leurs efforts pour la défense du territoire, leur valeur et leur gloire, étaient et resteraient purs de tous les crimes et de toutes les souillures de la fausse république. Enfin, dans ce rêve patriotique, je cherchais à persuader que la modération était le moyen le plus sûr d'éteindre, au sein de la France, le volcan révolutionnaire, et je demandais pour gage et comme un signe évident des dispositions loyales et pacifiques de la cour de Vienne, la mise en liberté des prisonniers d'Olmutz.
Ainsi que je viens de le dire, c'était le rêve d'un exilé : ce mémoire, envoyé par M. de Frus-
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ching au général Hotze, Suisse employé à l'armée autrichienne, fut remis à un ministre trèsinfluent; il fixa l'attention de quelques hommes d'État; mais il resta sans réponse; il fut, depuis, communiqué par une main infidèle à quelques membres de la convention : ce fut avec beaucoup de peine, et à prix d'argent, que ma femme parvint à recouvrer et à détruire la seule copie qui en existât. Cet écrit aurait pu, dans des circonstances ultérieures, me compromettre gravement, quoique, dans ma conscience et selon mes principes constitutionnels, je n'eusse à désavouer ni à regretter aucune assertion, aucune expression qui déviassent de mes opinions constitutionnelles.
Les mêmes vues, les mêmes sentiments d'altachement à ma patrie, et de fidélité au prince légitime (le malheureux Dauphin vivait encore), m'engagèrent à remettre à M. de Camano, ministre de la cour d'Espagne à Lucerne, où j'allai le trouver, un mémoire clans le même sens que celui dont je viens de parler, mais appuyé sur des motifs politiques plus évidents, et puisés dans les intérêts communs aux deux nations : ce second mémoire fut envoyé à la cour d'Espagne, qui déjà traitait de la paix avec le comité de salut public.
Je profitai de mon séjour en Suisse pour cor-
respondre librement avec mon frère, Dumas de Saint-Marcel, ancien colonel du régiment d'Auvergne, promu au grade de général de brigade, après une action d'éclat, à la bataille de Nerwinde. Il avait quitté l'armée depuis le meurtre de Louis XVI. J'avais beaucoup de chagrin de le savoir dans les rangs de l'ennemi ; il avait accepté de l'emploi dans l'armée autrichienne, et commandait alors la légion de Bourbon, qui faisait partie de l'avant-garde du feld-maréchal de Clairfayt : je le déterminai à se retirer avec sa femme à Temeswar, qu'où lui assigna pour résidence avec la demi-solde de son grade. Je dirai plus tard comme je le fis rentrer en France.
Aux approches de l'hiver de 1794 à 1795, je me réfugiai dans la petite ville de Morat; j'obtins avec peine du gouvernement de Fribourg, et toujours passant pour un Anglais sous le nom de Procter 9 la permission d'y résider. Je vivais très-retiré, et presque sans communication avec les habitants. Je ne correspondais que difficilement avec ma famille, et je devais éviter avec soin tout ce qui aurait pu constater mon émigration, et parla nuire à mon retour. Pendant cet hiver, et pour remplir de longues heures de solitude, je repris d'anciennes lectures; je m'attachai surtout à celles de Tacite et de Machiavel ; j'écrivis beaucoup de notes, résultat de mes ré-
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flexions et des rapprochements que je faisais presque à chaque page entre les faits et les personnages d'époques et de circonstances si différentes de celles dont j'avais été témoin, et dans lesquelles cependant je retrouvais les mêmes causes, les mêmes effets, les mêmes passions, les mêmes erreurs.
Comme les violences de la démagogie allaient croissant avec les succès des armes françaises, on ne pouvait prévoir un dénoûment prochain à ces horribles scènes. La persécution des constitutionnels réfugiés en Suisse s'était un peu relâchée, et je songeais à m'y établir d'une manière plus stable, pour m'assurer un asile et des droits à une protection plus spéciale.
Un de mes amis, M. Brémont, qui, depuis, a fait un établissement de verrerie très-considérable à Semsales dans le canton de Fribourg, avait apporté de France quelques fonds ; il me proposa de me comprendre , comme propriétaire, dans l'acquisition d'une petite maison de campagne, avec un vignoble, sur le rivage occidental du lac de Bienne, en face de l'île Saint- Pierre, dans une situation très -agréable» J'y passai quelques mois fort tranquillement. Le comte François de Jaucourt avait aussi acheté ime maison dans une position semblable, à un mille de distance de la notre; il y avait réuni
SÉJOUR EN SUJSSK. $*]
sa famille. Je fus heureux de retrouver, dans ce bon voisinage, un ancien camarade, un compagnon d'infortune qui avait dignement soutenu , dans l'assemblée législative, le parti constitutionnel. J'étate aussi bien dans cette retraite qu'on puisse espérer de l'être hors de sa patrie "quand on la sait livrée aux fureurs de l'anarchie, et qu'on tremble chaque jour pour les objets de ses plus chères affections.
Je reçus, dans cet ermitage, la visite de madame Chenaux ( Pauline de Margency), cousine germaine et intime amie de ma femme, personne charmante que j'aimais comme une sœur, et qu'une mort prématurée ne tarda pas à nous enlever. Elle venait faire un voyage en Suisse. Je parcourus avec elle et son mari les sites les plus pittoresques des bords des lacs de Bienne , de Neufchâtel et de Genève.
Peu de temps après le retour de ma cousine en France, nous reçûmes la nouvelle de l'événement du 9 thermidor. La chute et le supplice de Robespierre et de quelques-uns de ses complices ne me surprirent point; j'avais pressenti eette révolution, j'en avais presque deviné et même écrit les principales scènes, dans le drame dont j'ai parlé plus haut.
Quelque importante que fût cette nouvelle phase, je ne partageais point l'espérance préma-