CONFERENCE AVEC LE GÉNÉRAL KUÉBER. I
et renverser. Certes, si, comme en 1789, nous avions eu de tels éléments, le chef ne nous eût pas manqué. J'ai dit pourquoi ce ne pouvait être Pichegru : un homme qui valait mieux que lui, un des meilleurs généraux de nos armées, et que son caractère, son audace et son esprit rendaient éminemment propre à une telle entreprise, Kléber , se trouvait alors à Paris. Il n'avait point été employé par le directoire, et s'était retiré dans une maison de campagne à Chaillot, près de celle qu'occupait mon frère Saint-Fbtcrand , administrateur des subsistances militaires. Il demanda à me voir; je me rendis chez lui.
« Avez-vous quelques moyens de résistance ? me dit-il.
— « Aucun qui puisse donner à l'homme le plus téméraire la confiance de rien entreprendre avec quelque chance de succès.
— « Si vous étiez seulement sûr de votre garde, ajouta Kléber, et de quelques bataillons de gardes nationales, tek qu'ils étaient au r3 vendémiaire, Augereau et sa division ne m'embarrasseraient pas; et il est très-vraiseinblable que l'affaire une fois engagée, l'artillerie, dont le commandant m'est tout dévoué , passerait de mon côté. » Je fis connaître au général Kléber la composition de la garde déjà plus qu'à moitié pratiquée. Je dus refuser, au nom de mes col-
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lègues , ses offres généreuses, et renoncer à l'inutile essai d'une résistance à main armée , qui ne pouvait servir qu'à justifier l'attentat du directoire.
Cet attentat fut commis deux jours après. J'avais assisté , le 17 fructidor au soir, à une longue séance de la commission des inspecteurs; j'étais très-fatigué; je m'étais retiré, vers une heure du matin , avec le général Pichegru et l'amiral Villaret-Joyeuse, qui m'accompagnèrent jusqu'à la maison de mon frère , rue Neuve des Capucins, aujourd'hui rue Joubert. Us étaient logés l'un et l'autre dans ce quartier : ils devaient être prévenus et me faire avertir s'il arrivait quelque événement dans la nuit. J'avais, de mon côté, donné l'ordre au colonel Ramel de m'envoyer une ordonnance à la moindre alerte, et de rassembler sa troupe dans la cour des casernes, attenante au jardin des Tuileries.
Vers six heures du matin, Villaret-Joyeuse me fit dire que le générai Augereau, avec l'infanterie de sa division et son artillerie, venait d'entrer dans le jardin des Tuileries, et avait fait occuper tous les postes. Je m'habillai à la hâte pendant qu'on me préparait ua cabriolet. Je me vêtis d'une capote bleue, pris un chapeau militaire , et un sabre sous le bras* J« me rendais fort vite par la rue Caumartin et la rue
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Neuve de Luxembourg à la caserne de la garde, dans l'ancien couvent des capucins, aujourd'hui démoli, et sur le terrain duquel on a bâti le bel hôtel des finances. J'allais entrer dans la cour, lorsqu'un nègre, domestique du colonel Ramel, balafré de coups de sabre et tout sanglant, se jeta au-devant de mon cheval, et me dit que son maître l'envoyait pour m'avertir de ne point approcher des Tuileries; que le colonel Ramel avait été assailli et maltraité par ses propres grenadiers mêlés aux troupes d'Augereau ; qu'on lui avait arraché ses épaulettes , qu'il était arrêté, et qu'on me cherchait. Cet avis m'empêcha d'entrer dans la caserne où m'attendait, sans doute , un sort pareil , mais ne me détourna point de ma résolution de me rendre à mon poste au pavillon Marsan , où mes collègues, surtout ceux qui étaient logés près du palais des Tuileries, devaient s'être réunis. Je mis pied à terre à la grille dite du cul-de-sac Dauphin, et j'entrai après avoir montré aux doubles sentinelles ma carie de député.
Étant au pied du pavillon et prêt à monter à la salle des séances par le petit escalier qui communiquait au jardin, j'aperçus aux fenêtres plusieurs de mes collègues qui me faisaient des signes que je ne pouvais comprendre. Je m'arrêtai pour considérer ce qui se passait autour de moi. Les
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troupes qui bordaient la terrasse avaient mis leurs armes au faisceau; quelques officiers se promenaient; je fis d'abord comme eux; je ne leur inspirais aucune méfiance; je m'approchai de l'escalier, et je me décidais enfin à monter, lorsqu'un petit paquet de papier tomba presque à mes pieds. J'étais si près des soldats et de la sentinelle de l'escalier , que je mis d'abord le pied sur le petit paquet , pour ne le ramasser que lors* que je jugerais que je n'étais pas observé. Au moment même où je m'inclinais, le général Verdières, celui-là même qui venait d'arrêter mes collègues, sortait rapidement de l'escalier, et frôla presque mon épaule : il me connaissait fort bien, et -deux jours auparavant j'avais causé avec lui; s'il avait pu me fixer, il m'aurait certainement arrêté aussi. Je ramassai le petit paquet; c'était un billet écrit au crayon et qu'on avait lesté avec un morceau de pain. Le billet ne contenait que ce peu de mots : « Nous sommes « arrêtés , vous allez l'être; sauvez-vous y vous « nous valez mieux dehors. »
Je m'éloignai du pavillon , me dirigeant lentement vers la grille. Dans ce moment, un député,
B , du conseil des cinq-cents, m'aborda
tout effaré, me questionnant sur ce qui se passait. Je le pris sous le bras et lui dis : « Contenez- « vous, soyez tranquille et laissez-moi faire; je