REUNION CHEZ M. DE TALLEYRAND
qu'on a si bien appelé le code le plus héroïque de la charité. Là était pour Louis la plus belle oraison funèbre. Quand M. Zaignelins descendit de la chaire, des larmes coulèrent de tous les yeux.
Deux cent cinquante voix exécutèrent ensuite, sans aucun accompagnement, un Requiem composé par Neukomni, élève d'Haydn. Des amateurs s'étaient joints aux musiciens : ils formaient deux chœurs, dont l'un était conduit par Salieri, le maître de chapelle de l'empereur. L'effet en fut admirable. Écouté dans le plus profond recueillement, cet hymne de douleur semblait moins une prière adressée au ciel pour la vertueuse victime qu'une association aux sublimes paroles de pardon qu'on venait d'entendre.
Les frais occasionnés par cette solennité funèbre s'élevèrent à près de cent mille florins, et furent payés entièrement par la cour autrichienne.
Un ordre exprès de l'empereur avait, pour ce jour-là, suspendu tous les divertissements quotidiens. Le soir, une foule inaccoutumée s'était rendue dans les salons de M. de Talleyrand. Tout y était grave comme d'ordinaire ; car les discussions politiques y trouvaient plutôt accès que les fêtes et les plaisirs. La question polonaise y était agitée, plus vive, plus ardente que jamais, et, en apparence, plus éloignée de sa solution.
L'incorporation de la Pologne à son empire était, lors du Congrès de Vienne, le premier vœu de l'empereur Alexandre. Soutenu dans cette prétention parle roi de Prusse auquel, en revanche, il sacrifiait et abandonnait la Saxe, il avait pensé ne rencontrer aucun obstacle sérieux. Mais, dès les premières conférences, une vive opposition s'éleva contre cette double spoliation et l'espèce de marché dont elle était l'objet. En ce qui concernait la Saxe, M. deMetternich et M. de Talleyrand résistaient au renversement d'un prince adoré de ses sujets et qui, pendant quarante ans, avait honoré le trône par sa probité, par la réunion de toutes les vertus. Ils espéraient, en déniant la Saxe à la Prusse, que ce refus entraînerait la rupture de l'accord entre le czar et le
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roi Frédéricic-Guillaume ; par suite, ils se flattaient que le Congrès pourrait constituer dans le grand-duché de Varsovie une Pologne indépendante. L'Angleterre qui, dans le principe, avait paru favorable aux prétentions de la Prusse et de la Russie, vaincue par les raisonnements des deux ministres autrich+en et français, avait fini par se joindre à eux. La d{scus$ion s'était envenimée malgré les bons offices et l'intercession du délié Razumowski. C'est dans une de ces conférences orageuses, que le grand-duc Constantin s'était emporté contre M. de***. Enfin, lors d'une autre réunion, Alexandre s'adressant à lord Castlereagh, n'avait pas craint de dire que huit millions de Polonais se lèveraient à sa voix pour soutenir ses justes demandes et l'indépendance de leur patrie (i).
Mais, sous cette question de la Pologne, se cachait dans l'avenir une autre question bien autrement vaste et importante pour l'équilibre général. Napoléon n'avait pas encore prononcé ces mots fameux, que « avant cinquante ans l'Europe serait française ou cosaque. » Mais déjà plusieurs esprits prévoyants s'alarmaient avec raison de voir la Russie maîtresse sur la Vistule. Dans le but de la refouler vers ses âpres climats^ et de soustraire la Pologne à sa domination, l'Autriche, la France et l'Angleterre s'unirent par un traité secret du lo janvier i8i5. L'influence de M. de Talleyrand avait déterminé ce pacte ; car déjà il penchait pour l'alliance anglaise, à la réalisation de laquelle il a travaillé avec tant d'ardeur quinze ans plus tard. C'est ce même traité que les ministres de Louis XVIII laissèrent aux Tuileries lors de la fuite du 20 mars, et que Napoléon s'empressa d'envoyer à l'empereur Alexandre. Ce dernier en conserva contre M. de Talleyrand une rancune qu'il ne put surmonter : ce fut même une des causes qui, après la deuxième restauration, éloignèrent constamment le diplomate français du ministère et des affaires.
(i) Finalement, le grand-duché de Varsovie redevînt royaume de Pologne, sous la protection de l'empereur Alexandre, avec un vice-roi qui fut le grand-duc Constantin.
QUESTION POLONAISE 3oi
Cependant on supposait que le grand-duc Constantin, éloigné de Vienne par la volonté de son frère et maître, n'était occupé exclusivement que de revues et de parades, objet unique de sa passion. Personne ne songeait à la guerre, et tous les vœux appelaient la paix. Tout à coup, on reçoit à Vienne une proclamation adressée par le grand-duc à la nation polonaise, et dans laquelle il semblait l'appeler aux armes. Cet étrange manifeste était ainsi conçu :
« A l'armée polonaise :
« Sa Majesté l'empereur Alexandre, votre puissant protecteur, vous fait cet appel : réunissez-vous autour de vos drapeaux ; armez vos bras pour défendre votre patrie et pour maintenir votre existence politique. Pendant que cet auguste monarque prépare l'heureux avenir de votre pays, montrez-vous prêts à soutenir de votre sang ses nobles efforts. Les mêmes chefs qui, depuis vingt ans, vous ont conduits sur le chemin de la gloire sauront vous y ramener. L'empereur apprécie votre bravoure : au milieu des désastres d'une guerre funeste, il a vu votre honneur survivre à des événements qui ne dépendaient pas de vous. De hauts faits d'armes vous ont distingués dans une lutte dont le motif vous était étranger; à présent que vos efforts ne seront consacrés qu'à la patrie, vous serez invincibles. Soldats et guerriers de toutes armes, donnez les premiers l'exemple de toutes les vertus qui doivent régner chez vos compatriotes. Dévouement sans bornes pour l'empereur qui ne veut que le bien de votre patrie, amour pour son auguste personne ; obéissance, discipline, concorde : voilà les moyens d'assurer la prospérité de votre pays qui se trouve sous l'égide de l'empereur. C'est par là que vous arriverez à cette heureuse situation, que d'autres peuvent vous promettre, mais que lui seul peut vous procurer : sa puissance et ses vertus vous en sont les garants. »
Deux points surtout dans cette œuvre excitaient un profond étonnement. Le grand-duc, en engageant les Polonais à se serrer autour de l'empereur son frère, en
sollicitant leur dévouement à sa personne, devançait la décision souveraine du Congrès. La question était soumise à ce tribunal suprême : rien n'était encore décidé; et cependant Constantin proclamait le czar protecteur de la Pologne. En second lieu^ que signifiaient ces menaces de guerre, cet appel aux armes quand toute TEurope travaillait à la consolidation d'une paix générale? Contre qui les Polonais, guidés par la Russie, voulaient-ils donc se battre? Contre les autres puissances qui leur refusaient leur indépendance? Mais, en vérité^ se flattait-on d'en imposer à la Pologne et de lui donner le change en dénaturant la réalité des faits? Pouvait-elle être aveuglée par ces protestations en faveur de sa nationalité?
Depuis que cette proclamation, un moment démentie, avait acquis un caractère d'authenticité, la discussion qu'elle avait soulevée étouffait toutes les autres. Dans le salon de M', de Talleyrand, elle était le sujet de toutes les conversations. On le savait partisan de la Saxe et de la Pologne. On n'ignorait pas qu'avec M. de Metternich il était l'âme de cette résistance prévoyante et calme aux projets de la Russie.
« Avez-vous lu, disait au milieu d'un groupe M. L***, un mémoire rédigé par M. Pozzo di Borgo et relatif à la Pologne? On s'en entretient beaucoup dans le monde politique. L'auteur y démontre, par une foule de raisons, que ce pays ne doit pas être érigé en pays indépendant, mais doit être incorporé entièrement à la Russie.
— Que M. Pozzo, reprit-on, se soit fait l'ennemi des principes et de la personne de Napoléon, cela se conçoit et s'explique par ce venin des vendette corses qui se lèguent de génération en génération. Dans sa patrie, à lui, la haine est un héritage de famille : Dieu seul sait où elle remonte et quand elle s'éteindra. Mais qu'a fait à M. Pozzo cette malheureuse nation polonaise, pour qu'il vienne combattre le bon vouloir qu'on lui témoigne ici ?
— M. Pozzo défend la cause du pays qui l'a adopté. Employé par la Russie, il est devenu Russe.
POZZO Dl BORGO 3o3
— Mais le dévouement ne peut aller jusqu'à l'ingratitude. La mémoire du cœur serait-elle donc déniée à l'écrivain politique jusqu'à faire oublier à M.Pozzoque ce fut le prince Adam Czartoryski qui l'accueillit lors de son arrivée en Russie, qui le conduisit et fut en quelque sorte le premier des degrés du temple de la fortune où il aspire à monter ? M. Pozzo revenait alors de Constantinople, où ses efforts pour se bien poser auprès de l'amiral Siniavin avaient été paralysés par les menées ou le mérite du comte Capo d'Istria. Il lui fallait réparer à Pétersbourg l'échec reçu au Bosphore et tenter une nouvelle chance. Le prince Adam fut pour le voyageur apprenti diplomate une véritable providence. Ecrire aujourd'hui un mémoire contre la patrie du prince, c'est s'attaquer à son étoile. C'est peut-être être habile en politique; mais, je vous le demande, est-ce juste en gratitude (i) ?
— Vous savez que M. Pozzo réclame la priorité du conseil de faire marcher les armées alliées sur Paris?
— Oui, mais on prétend aussi qu'après l'événement, l'avis a été réclamé par bien d'autres prophètes. S'il eût échoué, on verrait sans doute aujourd'hui moins d'oracles.
— Eh bien ! il est probable que M. Pozzo ira loin. » Pour réussir en politique, il faut oublier famille,
amis, patrie, fouler aux pieds la reconnaissance, étouffer les affections les plus chères, renier les principes de toute votre vie, les succès et la gloire sont à ce prix.
Une fatalité inaccoutumée semblait s'attacher à la partie de traîneaux préparée par la cour autrichienne. Commandée plusieurs fois , elle avait été toujours ajournée par suite du changement de température. Un jour le froid semblait promettre pour le lendemain une surface dure et polie nécessaire à ces chars du Nord :
(i) Le factum de M. Pozzo d\ Borgo, écrit avec un art et une adresse infinis, est une des oeuvres les plus remarquables qu'ait vues éclore le Congrès de Vienne. {Note de V Auteur,)
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mais le dégel survenait et ramollissait la couche de glace répandue sur la terre. Enfin, une franche gelée se décida, une neige abondante l'avait précédée : la promenade impériale fut de nouveau pompeusement annoncée.
Dès le matin une foule immense se pressait sur la place Joseph où les traîneaux étaient rassemblés. Presque tous avaient été construits à neuf; ceux qu'on avait destinés aux empereurs et aux souverains, disposés en forme de calèche, étaient ornés avec tout ce que le goût et la richesse réunis pouvaient produire de plus magnifique : ils étincelaient de vives couleurs rehaussées d'or ; les coussins en velours vert-émeraude étaient garnis de bordures et de franges du même métal. Les harnais aux armes de la maison impériale étaient accompagnés de clochettes d'argent.
Les traîneaux préparés pour les hauts personnages du Congrès et la noblesse autrichienne ne le cédaient à ceux des souverains ni en élégance ni en richesse. On y voyait briller la soie, le velours et l'or. Tous enfin étaient attelés de chevaux de prix, couverts de peaux de tigre et de riches fourrures, et dont les crinières très* sées étaient parées de nœuds et de rubans. Leur ardeur, excitée par le bruit des clochettes, pouvait à pçine être contenue, tant ils paraissaient impatients d'emporter dans l'espace ces légers équipages.
Cependant, en attendant le signal du départ, les promeneurs privilégiés étaient réunis dans les salons du palais impérial. A deux heures, l'ordre est donné: l'illustre compagnie descend et prend place selon Tordre des préséances pour les souverains, et, pour les autres, selon le rang que le hasard leur a indiqué. Chaque cavalier reçoit une dame que le sort lui a assignée pour compagne de route. Une fanfare de trompettes se fait entendre. Le cortège se met en marche.
Un détachement de cavalerie s'avance, précédant les sergents et les fourriers de la cour, montés sur des coursiers richement caparaçonnés. Ils sont suivis d'un immense traîneau attelé de six chevaux et portant un
LA PARTIE DE TRAINEAU 3o5
orchestre de timbaliers et de trompettes. Le grand écuyer Trauttmansdorff^ à cheval avec ses hommes d'armes, vient ensuite; puis, immédiatement après, les traîneaux des souverains. Le premier est celui de l'empereur d'Autriche guidant la charmante Elisabeth, impératrice de Russie ; dans le second, Alexandre conduit la princesse d'Auesberg; puis viennent le'roi de Puisse avec la comtesse Julie Zichy, le roi de Danemark avec la grande-duchesse de Saxe-Weimar, et le grand-duc de Bade avec la grande maîtresse de la cour comtesse Lazanski. Vingt-quatre jeunes pages richement vêtus en costumes du moyen-âge, et un escadron de la garde noble hongroise escortent les traineaux des souverains.
L'impératrice de Russie est enveloppée dans une large pelisse de velours vert doublée d'hermine : elle est coiffée d'une toque de même couleur, ornée d'une aigrette en diamants et semblable à celle que portait ordinairement la grande Catherine. Les autres dames sont également garanties du froid par des pelisses de velours où l'œil remarque les plus riches couleurs : celle de la grand-duchesse de Weimar est rose, aussi bordée d'hermine, fourrure qui, en Autriche, est réservée exclusivement aux personnes du sang impérial. Les autres couleurs, telles que le pourpre, l'amarante, sont relevées par les plus rares et les plus élégantes fourrures.
Arrivent ensuite les autres traîneaux, au nombre de trente environ, portant les notabilités de la cour et les hôtes princiers qu'elle s'est chargée de divertir. Pour traverser la ville, le cortège ne marche qu'au pas ; la foule attentive peut reconnaître et saluer au passage les illustrations qu'une course plus rapide va emporter tout à l'heure. L'archiduc palatin conduit la grandeduchesse d'Oldembourg, enveloppée dans un manteau de velours bleu dont la nuance tendre se marie si bien avec sa charmante figure. Derrière eux le prince royal de Wurtemberg guide la princesse Lichtenstein. Quelque belle que soit sa partenaire, il ne quitte pas des
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yeux le traineau où se trouve celle qu'il idolâtre, et semble se plaindre du sort qui ne l'a favorisé qu'à demi. Au prince Guillaume de Prusse est échue notre charmante reine la comtesse Fuchs. Le prince Léopold de Sicile est avec la princesse Lubomirska, le prince Eugène avec M"* d'Appony, le prince royal de Bavière avec Ik comtesse Sophie Zichy, Tarchiduc Charles avec la comtesse Esterhazy^ le prince Auguste de Prusse avec la comtesse Batthyany, le comte François Zichy avec milady Castlereagh, le comte de Wurbna avec la comtesse Walluzew, le duc de Saxe- Cobourg avec la' belle Rosalie Rzew^uska. Toutes les toilettes de ces dames sont éclatantes de richesses et d'élégance : les hommes portent généralement des polonaises garnies des plus brillantes fourrures.
Vient ensuite un escadron de piqueurs à la livrée impériale ; puis la marche est fermée par plusieurs équipages de réserve et un autre grand traîneau à six chevaux portant un orchestre de musiciens vêtus à la turque, qui exécutent des symphonies guerrières. Après avoir traversé lentement les principales rues et places de Vienne, le cortège se range sur deux lignes ; les chevaux, livrés à leur impatience, s'élancent au galop sur la route de Schœnbrunn.
En quelques instants, la troupe dorée fut arrivée au rendez-vous. Cependant, comme il y avait eu quelque dérangement dans ces frêles équipages, on s'était rallié à mi-chemin près du monument élevé au roi Jean Sobieski en mémoire de la délivrance de l'Autriche. C'est une pyramide triangulaire construite sur le lieu même où le grand vizir Kara-Mustapha avait planté sa tente pendant le siège. Quand le brillant cortège eut disparu à nos yeux, il n'y eut qu'un cri dans ce nombre infini de spectateurs sur la beauté unique de ce coup d'œil. On admirait moins la magnificence et le luxe déployés par la cour et là noblesse autrichienne que la réunion de ces personnages illustres. Il avait fallu une occasion aussi solennelle que le Congrès pour rassembler tant de têtes couronnées, tant de célébrités en tout
l'étang de schœnbrunn 3o7
genre, tant de femmes remarquables. C'était en vérité un tableau tel que beaucoup de siècles n'en voient pas de semblables, et dont le nôtre, disait-on, ne sera pas témoin une seconde fois.
L'impératrice d'Autriche, le roi et la reine de Bavière, ainsi que plusieurs princesses dont la frêle santé avait redouté l'intensité du froid, s'étaient rendus en voiture au palais de Schœnbrunn. On y avait préparé une fête magnifique pour laquelle avaient été distribuées un grand nombre d'invitations. Le retour ne devait avoir lieu que pendant la nuit à la lueur des flambeaux. Après le banquet, auquel étaient nécessairement conviées toutes les personnes qui avaient eu l'honneur du traîneau, les acteurs du théâtre de la ville devaient représenter une des plus jolies pièces de la scène française, la Cendrillofiy de M. Etienne, traduite en allemand. Un grand bal devait suivre le spectacle. Nous nous rendîmes de bonne heure à Schœnbrunn, le prince Koslowski, le comte de Witt et moi.
Lorsque les traîneaux furent arrivés, ils se formèrent en cercle autour de^ l'étang glacé de Schœnbrunn, qui, poli comme un miroir, était couvert de patineurs dans les costumes les plus élégants des diverses contrées du Nord. Là, cette population fugitive exécuta toutes les évolutions d'un art dont la souplesse et la grâce forment la base et le rudiment.
Les uns, glissant moelleusement, donnaient à leurs corps les formes les plus variées ; d'autres, attelés à des chars a la Panurge, à des cygnes aux ailes argentées, à des gondoles légères, parcouraient de longues distances, entraînant avec la rapidité du regard des essaims de beautés accourues à ce joyeux rendez-vous d'hiver. Ça et là, des tentes bariolées de toutes les couleurs se déployaient avec élégance. Des groupes de marchands ambulants, glissant sur leurs patins comme à une kermesse hollandaise, venaient offrir des boissons fortifiantes aux débutants essoufflés.
Partout c'était une vie centuplée par le mouvement, tableau orignal 4sans cesse varié, qui s'embellissait du
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cadre unique formé par les traîneaux de la cour, par la nombreuse livrée tant à pied qu'à cheval, par toute Tescorte enfin qui, à grand'peine, contenait la foule des curieux accourus du voisinage de Vienne pour s'ébattre à ce nouveau genre de plaisir.
Un jeune homme attaché à l'ambassade d'Angleterre, sir Edouard W***, membre du club des patineurs de Londres, accoutumé à émerveiller sur la Serpentine les promeneurs de Hyde-Park, exécuta des passes, des pirouettes, des crochets doubles et triples avec une agilité surprenante.
Émule du chevalier de Saint-George, qui, sur le bassin de Versailles, traçait le nom de Marie-Antoinette, sir Edouard W*** traça, du fer de son patin, le chiffre des reines, des impératrices et des autres célébrités féminines qui avaient quitté leurs traîneaux pour applaudir à son adresse. D'autres encore, avec moins de perfection sans doute, formèrent les pas les plus bizarres, le saut de Zéphire, la chinoise, la guirlande et la valse. Ce dernier pas fut exécuté par deux dames hollandaises qui, dans le costume si pittoresque des laitières de Sardam, enlevèrent tous les suffrages et furent universellement applaudies.
Je ne dirai rien du coup d'œil que présentait la salle de spectacle, si ce n'est qu'il était éblouissant comme d'ordinaire ; mais l'aspect qu'oflFraient les salons était vraiment enchanteur. Les plantes les plus rares des serres impériales, des myrtes, des orangers chargés de fleurs, couvraient les escaliers, les vestibules, les salles de danse, décoration plus ravissante encore par le contraste du froid intense qui sévissait au dehors. Après la représentation de Cendrillon, à laquelle on avait ajouté quelques ballets gracieusement dessinés, la foule se pressa dans ces salons où le parfum et la variété des fleurs nous reportaient aux plus beaux jours de l'année. On dansa ensuite quelques polonaises.
« Je ne puis nier, me disait le comte de Witt, que cette partie de traîneaux n'ait été une chose belle, élégante, merveilleuse même pour nous autres Russes,
LA MAISON DE GLACE Sog
qui sommes pourtant habitués à des magnificences de ce genre. Je ne disconviens pas non plus que cette fête, qui nous rappelle le printemps, ne soit digne du reste: et en vérité, du train dont on mène nos plaisirs, nous serons heureux si la satiété n'amène pas le dégoût. Cependant, j'aurais voulu, pour ajouter quelque chose de neuf à tout ce qu'on nous offre ici, et pour compléter cette fête d'hiver, qu'on construisît sur le lac de Schœnbrunn un palais tout de glace pour y recevoir et y traiter la royale société.
— Comment, tout de glace, général ?
— Oui, tel que celui que l'impératrice Anne fit construire sur la Nevv^a. Mais vous, qui avez habité Pétersbourg, n'avez- vous pas entendu parler de cette fête ?
— Nullement; quelle esi-elle donc?
— Il y avait à la cour de l'impératrice Anne, un prince G**% qui en était devenu le bouffon. L'impératrice voulut le marier : on lui choisit une femme assortie à ses habitudes, et pour célébrer dignement la noce, on construisit sur la Newa, comme je vous le disais, un palais de glace. Les colonnes, les murs, les frontons, à l'intérieur l'ameublement, les tables, les lustres et jusqu'au lit des époux, tout était d'eau gelée, façonnée par d'habiles ouvriers. Pour donner plus de variété à cette construction extraordinaire, des blocs d'eau coloriée et congelée avaient été employés aux ornements. Quand de riches tapis eurent été étendus dans les appartements, quand des milliers de bougies les éclairèrent, la cour se rendit en traîneaux à ce fantastique palais, et la fête commença. On exécuta des danses cosaques au son des mélodies les plus bizarres, puis un souper auquel assistèrent mille convives fut servi. Au milieu du repas, quatre cosaques apportèrent en grande pompe un bœuf entier aux cornes dorées et qu'on avait fait rôtir également sur la glace dans la cour du palais: après avoir fait le tour de la table, ce monstrueux rôti fut abandonné aux gens de service. Vint enfin le moment de coucher les mariés ; alors on entendit une salve d'artillerie tirée avec des canons également de glace.
Jusque-là tout avait bien été pour le pauvre G*** et sa fiancée. Mais, quand on les eut déshabillés et mis au lit, et que la glace commença à fondre autour d'eux, ils se mirent à faire des grimaces et des contorsions qui n'étaient nullement celles de l'amour. Comme, devant la cour, ils n'osaient quitter leur couche nuptiale, ils furent tous deux, on le conçoit, fort peu satisfaits de ce passe-temps impérial. Mais, à part la noce, le souvenir de cet étrange et magnifique palais s'est transmis jusqu'à nous. Je regrette, je l'avoue, que MM. les Membres du comité des fêtes n'aient pas renouvelé ce spectacle magique d'un immense château de cristal. »
J'avais aperçu le prince Eugène à peu près seul ; je m'approchai de lui. Il voulut bien, avec sa grâce ordinaire, me faire reproche de ce que j'étais resté longtemps sans aller le voir, quoique je l'eusse souvent rencontré chez notre amie la comtesse Laure.
Dans toutes les cérémonies où il était obligé de paraître, Eugène se faisait remarquer par une dignité calme.
Cependant, quelque équivoque que fût sa position à Vienne, il y avait trouvé de nobles amitiés. On sait que l'empereur de Russie lui témoignait la plus vive affection : leur intimité faisait également honneur au prince déchu et au puissant empereur. Cet intérêt, cette protection du czar s'étendaient jusque sur la reine Hortense. Sachant combien, dans sa conduite souvent irréfléchie, elle avait besoin de conseil, Alexandre avait envoyé à Paris un agent diplomatique nommé Boutiakin, chargé de la protéger et de la guider.
Eugène venait de recevoir des lettres de cette sœur chérie qui semblait avoir hérité de toutes les grâces féminines de sa mère. Hortense y épanchait ses douleurs : et on sait combien, à cette époque, elles furent poignantes. Les discussions de famille, la mort de sa mère, la menace d'être privée de ses enfants, tout semblait s'ajouter pour elle à la perte d'une brillante position. En m'en parlant, le prince avait peine à contenir son attendrissement. Dès lors je me promis bien de me