LA REINE HORTENSE 3 I I
faire un titre de ces confidences, afin de me rapprocher un jour de cette femme intéressante, pour qui une couronne enlevée n'était que le moindre des chagrins. Mon vœu fut plus tard réalisé, non pas à Paris, comme je l'espérais, mais dans le lieu qui alors lui servait de refuge. C'était en 1819: elle était exilée. A cette époque, je revenais de Pologne où j'avais passé plusieurs années, et je rentrais en France. Me trouvant à Augsbourg, j'appris, que celle qui ne s'appelait plus que la duchesse de Saint-Leu y résidait. Elle avait autrefois mis en musique des romances de moi. J'invoquai cette cir* constance et la bienveillartce que son frère, le prince Eugène, m'avait témoignée lors du Congrès, pour solliciter l'honneur de lui être présenté. Sa réponse, qu'elle m'envoya aussitôt, mit un nouveau prix à la faveur qu'elle m'accordait.
Je ne la connaissais encore que par la renommée et mes entretiens avec son frère ; mais, dès les premiers instants, il me sembla que je la retrouvais comme après une longue absence, et que je devais l'obligeance de son accueil aux liens d'une ancienne amitié. Tout en elle s'harmonisait parfaitement : l'expression angélique de ses traits, ses discours, son maintien, la douceur de sa voix et de son caractère. Ce qu'elle disait d'affectueux était d'autant plus touchant que son cœur seul le dictait; elle animait si bien ses tableaux, qu'on se croyait présent ou acteur dans la scène. Elle avait un art magique pour instruire et pour séduire ; et cette séduction sans artifice jetait dans le cœur des traces profondes sur lesquelles le temps est sans pouvoir.
C'est dans ces courts instants d'une conversation intime que je pus juger que tout le bien qui m'en avait été dit n'était pas exagéré. Quelle profonde sensibilité au souvenir de la perte de sa mère, dans le récit si tragique de la mort de madame de Broc, son amie ! mais, dès qu'elle parlait de son frère, de ses enfants, des arts, sa figure s'animait et paraissait réfléchir tout le feu de sa pensée. Il était bien difficile, en me détaillant soij
3l2 SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
existence actuelle, qu'elle ne revînt pas sur le sujet de sa constante peine, son exil.
« Vous retournez dans votre patrie ? » me dit-elle.
Ce mot de patrie s'échappa de son sein avec un profond soupir.
« Oh ! continua-t-elle, une chambre ; oui, une seule chambre au sixième étage à Paris, voilà tout ce que je désire. »
Et des larmes roulaient dans ses yeux. Je l'avais à peine connue cette patrie, perdue pour moi presque au berceau. Et cependant c'est en courant la retrouver que je comprenais bien sa douleur de ne plus la revoir. Elle parla des mesures prises pour l'en éloigner avec cette résignation qui se plaint et ne murmure pas. Enfin, après deux heures de conversation, je ne sus ce qu'il fallait admirer le plus, de sa raison, de son esprit ou de son cœur.
Le soir on servit le thé.
« C'est un usage que j'ai conservé de la Hollande, me dit-elle ; mais ne supposez pas, ajouta-t-elle en rougissant, que ce soit pour me rappeler un temps si brillant, hélas ! et déjà si loin »
Plusieurs visites lui vinrent du voisinage, d'autres de Munich. Elle les reçut, et dut être flattée des égards empressés qu'on lui témoignait. Ne les devant plus qu'à l'estime, elle pouvait les croire plus sincères que les adulations dont l'intrigue la fatiguait aux cours de Saint-Cloud et de La Haye. Pendant la soirée, elle me montra quelques bons tableaux de peintres des diverses écoles, et une collection d'objets précieux que la succession de sa mère avait beaucoup augmentée. La plupart de ces brillantes bagatelles se rattachaient à des époques ou à des personnes célèbres : on eût pu nommer son musée un précis de l'histoire moderne. On fit ensuite de la musique. La duchesse chanta en s'accompagnant : elle y mit cette âme qui l'inspirait quand elle composait. Elle venait de terminer une suite de dessins ingénieusement appropriés à ses romances : comment ne pas aimer cet art charmant qui semble donner une action
LE PAVILLON DE SAINTE-HÉLÈNE 3l3
à la pensée? Le lendemain, je reçus d'elle, comme souvenir, ce joli recueil que le temps rendra sans doute plus précieux.
A minuit, je pris congé d'elle, peut-être sans espoir de la revoir jamais. Mais, en quelque lieu que le sort me conduise, cette journée sera ineff'açablement gravée dans mon cœur ou dans mon souvenir. En efifet, on se plaît à rendre hommage aux grandeurs tombées, quand elles possèdent, comme Hortense, le don d'un génie aimable et naturel, joint au charme d'une âme tendre.
Cependant l'heure du retour à Vienne avait sonné. Une fanfare de trompettes se fait entendre. Enveloppés dans leurs manteaux, les illustres promeneurs se dirigent vers la cour du palais ; rangés sur deux files, les traîneaux les attendaient. Chacun reprend la place que le sort lui avait donnée le matin. Une symphonie guerrière retentit de nouveau. Le cortège se met en marche : les rapides équipages emportés au galop glissent et disparaissent laissant dans l'horizon une trainée fantastique de lumière au travers de la neige et du givre suspendus aux arbres de la route.
Pendant que le palais de Schœnbrunn était ainsi témoin de ces plaisirs enivrants,, que faisaient ceux pour qui ce beau lieu n'était qu'une prison? Fuyant tout contact avec les hôtes joyeux du Congrès, Marie- Louise et son fils avaient préféré s'éloigner d'une partie de plaisir qui ne pourrait leur rappeler que de douloureux souvenirs. Dès le matin, tous les deux s'étaient rendus en traîneaux à Bade, dans la riante vallée de Sainte-Hélène où est élevé un joli pavillon. L'impératrice déchue y passa la journée, donna à dîner à sa petite cour, et ne revint que dans la soirée à Schœnbrunn. Étrange rapprochement de noms entre la vallée de Sainte-Hélène où Marie-Louise allait cacher ses douleurs, et cette île fameuse, appelée aussi Sainte-Hélène, où son mari devait, quelques mois après, ensevelir sa gloire et ses désastres.
Le lendemain, l'empereur d'Autriche fit présent à Alexandre du traîneau doré que celui-ci avait monté.
Pour faire voir quel prix il attachait au cadeau, leczar le fit soigneusement emballer et l'envoya à Pétersbourg. On calcula que les dépenses de cette promenade et de la fête donnée à Schœnbrunn s'élevèrent à trois cent mille florins environ.
Vingt-sept ans se sont écoulés depuis cette époque si gaie du Congrès de Vienne. Combien de ces promeneurs que j'ai vus, jeunes alors, et pleins de gloire, entraînés par le traîneau rapide, ont été emportés depuis par l'impitoyable mort ! Combien d'entre eux ont été moissonnés avant le temps ! L'empereur Alexandre, dont la jeunesse et la courtoisie animaient toutes ces solennités, l'empereur d'Autriche, les rois de Prusse, de Bavière, le prince Eugène si bon, si cordial, sont descendus dans le tombeau : l'impératrice d'Autriche si gracieuse, si amie des arts, la charmante Elisabeth de Russie, sa belle-sœur la grande-duchesse d'Oldenbourg, la comtesse Julie Zichy, M"* de Fuchs (i), ont été enlevées par des coups aussi funestes qu'inattendus. Combien d'autres femmes, dans la fleur de la beauté, et dont les grâces embellissaient ces joyeuses réunions, ont été fauchées quand, pour elles, la vie était à son aurore. Et parmi les notabilités militaires ou politiques conjbien ont disparu de la scène du monde : de Wrede, Schwartzemberg, Talleyrand, Dalberg, Castlereagh, Capo d'Istria ! Que d'amis ont été enlevés à mon affection : Koslowski, deWitt, Ypsilanti! En vérité, le sillon presque inaperçu du traîneau glissant sur la neige polie, me suis-je dit bien souvent, est l'image de notre rapide passage ou plutôt de notre apparition sur la terre.
(i) C'est dans une lettre que le landgrave de Hesse-Hombourg écrivait à l'auteur, et où, avec les expressions de la plus touchante sensibilité, il déplorait la mort du duc d'Orléans, qu'il lui apprit dans ces termes celle de leur commune et si regrettée amie la comtesse de Fuchs :
« J'ai, de mon côté aussi, une perte à vous annoncer, qui vous sera sensible, c'est la mort de la pauvre comtesse de Fuchs, qui, après avoir souffert le martyre pendant une longue maladie, s'est éteinte le 29 juin dernier, ayant toujours conservé son amabilité et sa douceur, avec une patience digne d'un ange. »
(Lettre du landgrave de Hesse au comte de La Garde du 28 juillet 1842.)