SERVICE POUR LOUIS XVI
Statues colossales, placées aux quatre angles du cénotaphe, représentaient la France répandant des pleurs, l'Europe apportant le tribut de ses regrets, l'Espérance guidant l'àme du vertueux monarque au séjour de Tinimortalité, et la Religion tenant à la main ce sublime testament, modèle de charité et de pardon. La nef tout entière avait disparu sous une immense tenture noire richement brodée en argent : à chaque pilier apparaissait l'écusson de la maison de France. Une multitude innombrable de cierges et de bougies répandaient une vive clarté sous ces sombres voûtes fermées à la lumière du jour.
Une tribune entièrement drapée de velours noir rehaussée de franges d'argent avait été préparée pour les souverains. La néf et le choeur étaient réservés aux personnes invitées, et les parties latérales au public. Les billets d'invitation étaient ainsi conçus dans les termes de la plus grande simplicité :
« Les ambassadeurs de Sa Majesté Très Chrétienne vous prient d'assister au service qui sera célébré le 21 janvier dans l'église cathédrale de Saint-Etienne. »
Bien avant l'heure fixée pour le commencement de la cérémonie, une foule immense inondait l'enceinte du temple gothique. Tous les Français présents à Vienne avaient, quel que fût leur rang, reçu des lettres de convocation : pas un n'y avait manqué. Les chevaliers de la Toison d'or et les ambassadeurs en grand costume occupaient les premières places dans le chœur. Derrière eux se pressaient toutes les notabilités, tous les hôtes princiers et les autorités de la ville de Vienne. Un détachement des régiments des gardes et de la garde noble hongroise faisait le service autour du catafalque, comme aux funérailles des empereurs. L'empereur François avait voulu donner ainsi un haut témoignage de ses sentiments. Dans la nef on voyait un nombre considérable de dames toutes vêtues de noir et enveloppées de longs voiles de deuil, substitués, pour quelques heures, aux fleurs, aux diamants, aux brillantes parures de tous les jours.
A onze heures, on sonna l'arrivée de Tempereur François, de l'empereur de Russie, des rois de Prusse, de Bavière et de Danemark, des reines et de l'impératrice de Russie. L'impératrice d'Autriche, retenue dans son palais par sa mauvaise santé, que les émotions douloureuses ne pouvaient que compromettre encore plus, s'était seule abstenue de paraître à cette cérémonie. Le prince Léopold de Sicile, comme seul membre de la maison de Bourbon, et M. de la Tour-du- Pin, ambassadeur de France, se présentèrent au parvis du temple et conduisirent les souverains à la tribune impériale. L'office commença aussitôt.
Malgré ses quatre-vingt-quatre ans, le vénérable archevêque de Vienne, prince de Hohenwarth, avait voulu officier. Un saint respect, une vive et religieuse émotion régnaient dans cette immense réunion à la vue de ce sarcophage royal, et de ce pontife en cheveux blancs appelant sur le vertueux roi la miséricorde divine. Quelles réflexions faisait naître la présence de tous ces monarques pieusement agenouillés non loin de ce tombeau qui rappelait un si grand attentat et une si grande infortune ! Tous tenaient par des alliances ou des traités à l'illustre maison de France, la plus ancienne de l'Europe.
M. Zaignelins, Français d'origine et curé de l'église Sainte-Anne de Vienne, prononça en français un discours où l'on remarqua de grandes beautés ; quelques personnes prétendirent que M. de Talle3Tand y avait mis la main. Son texte était celui-ci : Que la terre appy^enne à craindre le nom du Seigneur. L'orateur rappela d'abord la puissance et la gloire de cette monarchie française qui datait de quatorze siècles. Il peignit ensuite à grands traits la marche rapide de la Révolution qui, en trois ans, avait renversé de fond en comble cet antique édifice. Dans ces désastres inouis, il montra le doigt de Dieu qui élève et abaisse les trônes. Enfin, après avoir appelé les prières des assistants sur Louis XVI et sur Marie-Antoinette d'Autriche, il termina en citant les principaux passages de ce testament