CHAPITRE XVI
Soirée chez M»»e de Fuchs. — Le pHnce Philippe de Hesse-Hombourg.
— Les nouvellistes de Vienne. — Le village français en Allemagne.
— Le prince Eugène. — Souvenir du Consulat. — L'hôtel de Calais.
— Tribulations de M. Denneville. — M"*» Récamier. — Retour d'émigration. — Une amie d'enfance ou la magie d'un nom. — Bal chez lord Stewart. — Alexandre proclamé Roi de Pologne. — Le prince Czartoryski. — Confiance des Polonais. — Le comte Arthur Potocki.
— Les Révolutions de Pologne. — L'esclavage. — Vanda. — Ivan ou le serf polonais.
A une soirée chez notre charmante reine la comtesse de Fuchs, toute notre coterie était réunie autour d'elle : je dis coterie, car elle avait aussi la sienne. A défaut dç traités diplomatiques, sa grâce et Tamitié en formaient le lien. La conversation roulait sur quelques nouvelles dérobées, assurait-on, au secret qui enveloppait les hautes délibérations du Congrès.
On demandait au prince Philippe de Hesse-Hombourg si le sort du landgraviat de sa famille était fixé soit par les décisions du Graben, soit par les décisions un peu plus sérieuses du congrès.
« Rien n'a encore transpiré, répondit-il ; mais on pense que cette principauté recevra une légère augmentation. »
Et alors il entra dans quelques détails intéressants sur l'origine de cette maison, l'une des plus illustres de l'Allemagne par son ancienneté et ses alliances, et sur cette souveraineté à laquelle il ne pensait pas être appelé un Jour.
« La principauté de Hesse-Hombourg, continua-t-il, offre une des singularités les plus curieuses des temps modernes. C'est une petite colonie de religionnaires français qui s'y est réfugiée lors de la révocation de redit de Nantes. Le landgrave Frédéric accueillit avec enpressement ces malheureux proscrits par l'intolé-
3l6 SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
rance de leur roi ; il leur donna des terres à cultiver, et vendit sa vaisselle d'argent pour venir à leur secours. Ils ont fondé un village auquel ils ont donné le nom de Frédérikstorfï. Chose étonnante ! depuis plus de cent ans ils ont conservé sans altération le langage, les mœurs, le costume, toutes les habitudes en un mot de leur patrie et de leur siècle.' C'est une espèce de république : le pasteur la gouverne. Isolés dans un vallon au centre de l'Allemagne, quoique à la porte de leur pays, ces hommes semblent n'avoir point assisté aux grands événements qui viennent de s'accomplir. Ils ont ignoré la révolution française, ou n'en ont que vaguement entendu parler. Français par les mœurs, par le souvenir, par le cœur, ils ne songent plus à la patrie qui autrefois a repoussé leurs pères.
— Dans mes voyages, dis-je, j'ai trouvé aussi une colonie semblable, qui a poussé plus loin sa migration. C'est en Russie, aux environs de Macarief, qu'elle a porté ses pénates. Elle a conservé également la langue et le costume du temps, sans même omettre la volumineuse perruque que chacun connaît. »
Je m'étais rapproché du prince Eugène : cruellement froissé par les événements qui venaient de s'accom^^lir, il aimait à faire retour vers le passé. Son souvenir, franchissant les dix années de l'empire, se reportait surtout avec une sorte de regret mélancolique sur l'époque du consulat qui fut pour lui une ère de bonheur, car elle avait été celle de l'espérance. C'était en vérité un moment bien remarquable que ces quatre années : tout alors demandait à renaître de la confusion où l'avaient plongé les saturnales du Directoire. Rien encore n'était stable ; mais déjà on pouvait s'apercevoir qu'on marchait à grands pas vers une régénération sociale. Il régnait un abandon de plaisir irrésistible ; ce n'était pas la licence qui l'avait précédé, c'était comme un bruit lointain et affaibli de cette licence se régularisant de jour en jour. La prodigalité était extrême : l'or semblait couler à flots : les fonunes militaires et administratives s'étaient faites si rapidement,
MADAME RÉCAMIER 3l7
qu'on n'en connaissait pas encore le prix. Une foule d'émigrés, qui rentraient et retrouvaient leurs biens et leur patrie, se dédommageaient, par des jouissances continuelles, des privations sans nombre éprouvées sur la terre d'exil ; d'autres, heureux d'avoir échappé à la mort ou à la proscription, suivaient ce torrent des joies du moment, et répandaient cette fortune qu'ils avaient été à la veille de perdre avec la vie. Enfin, comme si tout eût dû coopérer à l'illustration de cette époque, ce fut peut-être celle qui compta le plus de beautés célèbres. Non pas que le hasard eût fourni alors un type de femmes plus remarquables : mais l'or, insoucieusement prodigué, mettait comme par enchantement en lumière des femmes qui, restées dans une condition obscure, auraient passé inaperçues ; placées sur le pavois, elles empruntaient à l'opulence, dont elles étaient environnées, une partie de cet éclat qui éblouit les regards.
Nous passions en revue toutes les joies de ce temps si remarquable ; nous rappelions principalement le souvenir de la femme qui fut la reine d'alors. M""* Récamier. C'était chez elle que se réunissait la meilleure compagnie du temps, et tout ce que Paris attirait d'étrangers de distinction. C'était en elle que semblaient se résumer l'élégance et l'éclat de ce moment. Eugène avait assisté souvent à ses réceptions, que l'Europe n'a point oubliées.
« Cette époque, disais-je au prince, restera toujours gravée dans ma mémoire, non pas seulement par le brillant de ses fêtes, par le retentisssement de notre gloire militaire, mais par une circonstance qui a fait époque dans mon existence. Vous le savez, mon prince, il est des instants où la fortune, lasse de vous prendre pour jouet, vous élève du plus profond de l'abîme à une région de bonheur. J'en fis alors une bien curieuse épreuve.
— Quelle est donc cette circonstance ? s'écria vivement la comtesse Laure. Il faut nous la faire connaître.
— C'est un épisode un peu long. Cependant, si vous voulez me prêter quelques instants d'attention, je vous obéirai.
3l8 SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
— Eh bien soit, parlez, nous vous écoutons tous.
« Les résolutions les plus imprévues sont souvent dues aux causes les plus frivoles. C'est peut-être un mot, un seul mot qui a décidé de mon avenir. En fautil davantage au destin, alors que, par un caprice, il nous prend au plus bas de réchelle pour nous transporter au sommet, au moment même où l'on balançait entre l'asphyxie et la Seine ?. . .
Chacun connaît l'inconvénient de ces petits noms qu'on donne aux enfants, et qui se continuent jusqu'à une époque où devient prodigieusement ridicule ce qui n'était auparavant que mignard et gracieux. C'était autrefois une mode en France, comme ici, comme partout de conférer au jeune âge ce second baptême d'amitié. Or, ce qu'on a fait ou dit la veille paraît tout simple à faire ou à dire le lendemain. On appelait donc, à Paris comme à Vienne, de grands adolescents du nom de Fanfan, Dédé, Lolo, et autres petits sobriquets du cœur, aussi doux à entendre qu'à prononcer. Je serais bon avocat pour défendre cette cause ; car, moi aussi, j'ai été caressé d'un de ces noms enfantins; et bien m'en prit de me le rappeler dans un jour décisif pour moi. Oui, ce nom, tolérablement niais, fut un talisman qui me valut celui de toutes les fées.
Napoléon avait renversé le gouvernement méprisé du Directoire. Assez fort pour être clément, il permettait de revoir leur patrie à tous ces malheureux qui ne l'avaient abandonnée que pour soustraire leur tête à l'échafaud. Je venais de quitter mon père à Amsterdam. Il avait résolu de m'envoyer à Paris pour y voir ses gens d'affaires, et y trouver des ressources qui lui manquaient sur la terre d'exil. A cet effet, il m'avait confié à un compatriote, M. Clément, dont nous avions fait la connaissance en Hollande, et qui retournait en France. Nous partîmes ensemble pour Paris.
Nous descendîmes à l'hôtel de Calais, rue Coquillière. M. Clément y trouva des lettres de sa famille partie depuis quelques jours pour Dijon, et qui l'y appelait instamment.
RENTRÉE d'Émigration 3 19
En me quittant^ il me [recommanda aiix soins du maître de Thôtel, M. Chaudeau, pâtissier de son état, qui consentit à me garder, bien que mon apparence n'annonçât pas une grande dépense, ni même les moyens d'en payer une petite.
Je me trouvai installé dans une modeste chanlbre au cinquième étage, du prix de douze francs par mois.
Quant à mes repas, je les combinais toujours d'après l'exiguïté de ma bourse. Je n'insisterai pas sur cette existence plus que précaire.
Néanmoins, j'éprouvai d'abord tout l'enivrement du retour à la patrie. J'avais salué Paris avec ce ravissement qui fait crier : « Terre, terre ! » aux matelots après une longue navigation. J'étais bien jeune encore : mais, en si peu d'années, je venais de vivre beaucoup et vite. Voyages, tempêtes, combats, privations, dangers de mort, j'avais tout connu. Cependant il me semblait que, la veille encore, j'avais erré sous les marronniers des Tuileries, dans les galeries du Palais-Royal, où je me retrouvais après un exil de trois ans. Je traversais avec une vive émotion les passages, les places, les ponts: je les parcourais avec autant de hâte que si Paris dût encore m'échapper. Je revoyais la Seine, telle qu'une vieille amie. Tout m'était nouveau ; tout m'attendrissait facilement ; oui, tout jusqu'aux cris sauvages des négociants ambulants qui pullulent dans les rues de Paris. Il me semblait reprendre possession de ce tout. C'est qu'à seize ans on a tant d'avenir ! Tout ce qui est probable alors semble possible : on dirait que, par droit de jeunesse, on doive commander au monde entier... Mais combien fût sombre le réveil de ce songe éveillé !
Je commençai mes visites aux gens d'affaires dont mon père m'avait indiqué la demeure. Les uns étaient absents, d'autres feignaient sans doute d'avoir perdu tout souvenir. Je me gardai bien d'aller réclamer la pitié de mes compagnons de jeux et d'études, me rappelant: ces mots qu'à Hambourg Colleville me répétait sans (îesse :
o: — Sachez vous passer de tout plutôt que d'être réduit à demander un service à celui que vous croyez votre meilleur ami. »
Aussi, d'ordinaire, je remontais le soir à mon gîte aérien, harassé de fatigue et peu disposé à dire avec Pope :
« Tout ce qui est, est bien ! »
Il est vrai que, pour compatir à mes peines, je n'y trouvais que la pauvre servante Marie. Afin de me distraire du découragement empreint sur mes traits, l'excellente fille choisissait toujours des histoires capables de me figer le sang au cœur.
Il y a quelques mois, me disait-elle, un jeune et joli garçon nommé Denneville habitait la chambre où vous êtes. Du matin au soir il écrivait, c'était un savant ; puis il chantait pour se distraire, en s'accompagnant de la guitare ; car, de plus, il était artiste. Tout cela était bon ; mais, bien qu'il fît peu de dépense, le pauvre garçon n'acquittait jamais un mémoire, et depuis sept mois qu'il logeait à l'hôtel, on ignorait encore la couleur de son argent. Ce n'est pas qu'il n'en promît chaque jour; mais en vain écrivait-il à sa famille qui habitait Reims. Il n'est pire sourd, dit-on, que celui qui ne veut pas entendre : et rien de rien n'arrivait de la Champagne. Il y a des parents bien durs, ah ! oui, bien durs ! C'est pourquoi ce pauvre jeune homme répétait souvent qu'il n'est pas de meilleur parent , qu'un louis d'or, ni de plus véritable ami que le montde-piété.
M. Chaudeau, furieux de ne se voir payé que de mauvaises raisons, perdit patience, et n'attendit qu'un moment opportun pour cesser, disait-il, d'être dupe.
Un soir que M. Denneville était descendu en pantoufles et en robe de chambre pour faire une emplette chez le papetier en face, voila que M. Chaudeau monte ici, pose un cadenas à la porte et met ainsi sous un scellé de fer la totalité du bagage de son pauvre locataire. Quand celui-ci revint, son papier à la main, il