ROMAN SOUS LA MANSARDE
trouve sur le palier son impitoyable créancier qui lui enjoint d'aller chercher un gîte ailleurs.
« C'est inhumain, n'est-ce pas, monsieur, de renvoyer ainsi son débiteur, pour ainsi dire tout nu? Prières, promesses, menaces, tout fut inutile. Il fallut que le malheureux prît son parti et redescendît dans la rue pour s'y promener, comme un fantôme, avec grande chance d'y mourir de froid ; car c'était au mois de novembre.
Dix heures sonnaient, les boutiques commençaient à se fermer. Le pauvre jeune homme ne savait où chercher un refuge, n'ayant en perspective que l'arche d'un pont ou un corps de garde pour chambre à coucher. Voilà qu'à la pointe Saint-Eustache il est accosté par une malheureuse femme, une ouvrière qui, touchée au récit de sa déplorable situation, le conduit dans sa chambre, l'y fait souper, et le garde ainsi près d'un mois, partageant tout avec lui.
Mais ce qu'il y a de plus surprenant dans cette histoire, c'est la fin. L'amant de cette pauvre fille était domestique d'un général. Le général cherchait un secrétaire. Le domestique s'intéresse assez au protégé de la Providence peur partager avec lui ses hardes, comme la pauvre fille avait partagé son pain; puis il présente M. Denneville à son maître. Sa physionomie lui plaît : il est agréé, et le général Temmène à l'armée d'Italie, où il allait commander une division.
Or, monsieur, tout ce qui va en Italie et n'y est pas tué, en revient riche. C'en fut ainsi de M. Denneville ; à son retour il était cousu d'or. Il paya tout ce qu'il devait à M. Chaudeau. Mieux encore, il acheta, précisément en face de l'hôtel, un petit fonds de mercerie pour en faire présent à la pauvre fille qui l'avait si à propos secouru.
On pense bien que de tels tableaux ne nuançaient pas agréablement mes songes. Ce grand homme, expulsé de la chambre que j'habitais, et se promenant dans la rue vêtu de blanc, son rouleau de papier à la main, m'apparaissait comme à don Juan la statue du
commandeur. Dans mon anxiété, je lui substituais parfois la figure de mon hôte, tenant d'une main son mémoire et un cadenas de l'autre. Je ne dormais plus ; je mangeais à peine. Mon esprit tuait mon corps, et j'allais succomber à cette terrible lutte, car je n'en prévoyais pas le terme.
J'étais allé à l'hôtel Choiseul qui avait été habité par ma famille : il était transformé en une maison de ventes publiques (i). J'en parcourus les appartements, tous étaient encombrés de meubles et de marchandises que l'on offrait à l'encan. Rien, hélas ! ne nous y appartenait plus. Le portier même avait été changé ; et quelque invraisemblable ou romanesque que cela puisse paraître, je n'y retrouvai de connaissance que Castor, pauvre chien de garde, encore dans sa loge. Remuant la queue et les oreilles, Castor vint me lécher les mains quand je m'approchai de lui pour le caresser. Dirai-je ce que me firent éprouver ces caresses? Ah ! sans peine on le comprendra. Quand le cœur est brisé, il devient sensible même à la pitié d^un chien.
Sans cesse je pensais aux anciens amis de ma famille. Parmi eux, j'avais entendu citer M. Récamier comme le plus riche banquier de l'époque, et sa femme comme la beauté la plus à la mode. J'avais connu M""" Récamier avant son mariage et au moment où elle arrivait à Paris. Enfants l'un et l'autre, nos parents habitaient la même maison. Nos études et nos jeux étaient souvent interrompus par les scènes de la Révolution. Je conservais toujours le souvenir de ces premières années; mais elle, le gardait-elle encore? Je Pavais complètement perdue de vue depuis près de six années remplies de tant d'événements. Une fausse honte me retenait : je ne pouvais me résoudre à m'offrir à une semblable opulence dans un état si voisin de la misère.
(i) C'est sur l'emplacement de cet hôtel, rue Grange - Batelière, qu'est maintenant l'Opéra. (Ecrit en 1842.)
L'opéra de la rue Le Pelletier brûla en 1874. Sur l'hôtel Choiseul et la Grange-Batelière, lire un curieux chapitre de Paris démoli, par Edouard Fournier.
DltTRESSE NOIRE 323
Cependant les jours s'écoulaient et j'avais épuisé mes dernières ressources. En vain avais-je essayé d'emprunter sur le portrait de Louis XVI, dernier don de ce prince malheureux à mon père, son ministre fidèle et dévoué. Que faisait à des marchands d'argent l'image d'un roi qui ne fut grand que par ses vertus et ne vivait plus que pour l'histoire?
Je rendis compte à mon père de ma position ; je lui annonçai les démarches infructueuses que j'avais faites, et lui demandai de nouvelles instructions. Je reçus en réponse une lettre datée de la Hollande. Il me disait de rester encore quelque temps à Paris; mais si je n'y réussissais pas, de revenir à Amsterdam ; que M. Vandenberg, le maître de l'hôtel où nous avions logé, m'y faciliterait le moyen de le rejoindre en Angleterre, où des affaires importantes l'appelaient sans retard.
Quelle nuit je passai au reçu de cette lettre ! Il est des situations trop pénibles à décrire, des douleurs qui se conçoivent, mais qu'on ne peut exprimer. Je me voyais livré à moi-même, sans ressources, à Paris, sans mère, sans parents, sans ami, semblable à ceux qui cherchent et ne trouvent pas, à ceux qui pleurent et que Ton raille, qui aiment et que l'on méprise. Partir pour Amsterdam, me disait-on ; mais comment? Ah ! combien il avait dû coûter à mon père pour se décider à m'écrire ainsi ! Peut-être croyait-il que déjà l'expérience m'avait donné la sagesse des années, et que ce trajet de mille lieues que j'avais franchi avec lui m'avait appris à vaincre les obstacles. Mais alors je n'étais pas seul : son courage soutenait le mien. Aujourd'hui son absence me laissait sans aucun autre appui que l'avenir et Dieu.
Je dormis d'un sommeil agité et inquiet qui n'est pas le repos, qui n'est que l'oubli de la souffrance. Je réfléchissais à cette lutte cruelle que le monde allait me faire subir : je me voyais jeté au milieu de la foule pour y gagner un pain amer en le disputant au reste des hommes. Les jours me semblaient des siècles; car, si le bonheur a des ailes, comme disait le prince de
Ligne, le malheur a des jambes de plomb. Pauvres insensés que nous sommes! à quinze ans, nous croyons avoir fatigué le destin ; au moindre orage, nous courbons la tête, nous disons : « Plus d'espoir » ; à soixante ans, nous espérons encore !
Enfin, de ce conflit d'idées jaillit une résolution. Il était temps : je n'entrevoyais nulle chance de temporiser, ni de faire patienter M. Chaudeau dont la figure se refrognait de jour en jour. Je n'hésitai plus à me rendre chez M"* Récamier. Je savais qu'elle était à sa campagne de Clichy-la Garenne. Je me décidai donc à courir implorer son appui, comme on implore celui d'un ange du ciel, alors que tout vous manque sur la terre.
Par une belle matinée du mois de mai, je quittai la rue Coquillicre pour me rendre au château de Clichy. Je m'encourageais, chemin faisant, par tout ce que me retraçait ma mémoire des jours fleuris de mon jeune âge. Dans cette évocation de mes premières années, l'image de M"'" Récamier, de celle qui avait été la compagne de mes joies si vives, de mes chagrins si courts, m'apparaissait incessamment. Me rappelant une à une toutes les marques d'affection vraie qu'elle m'avait constamment prodiguées, je repoussais loin de moi la crainte qu'une immense fortune, qu'une haute position sociale lui fissent méconnaître ou dédaigner son premier ami, bien qu'il revînt à elle sans appui, proscrit et malheureux.
Le cœur bien agité, je monte à pas lents cette colline qui mène à la barrière de Clichy.
Lorsque j'eus atteint la barrière qui domine majestueusement Paris, je continuai de marcher à travers quelques pauvres cabanes éparses dans la campagne. J'étais loin de penser alors qu'à cette même place s'élèverait plus tard une jolie ville (i) peuplée de quinze mille habitants, ayant ses cafés, ses bains, son théâtre, et disputant à Passj' l'avantage d'être le Tibur des gens de lettres et des artistes effrayés du fracas de Paris.
(i) Les BatignoUes.
CHEZ MADAME RÉCAMïER 325
Au revers de la colline, la pente douce et moelleuse d'un tapis de verdure me conduisit à l'avenue de Clichy. J'avançais aussi légèrement sous ces arbres séculaires que si, au retour de la chasse, je fusse venu heurter à la porte du manoir paternel. A l'aspect de la grille du château, cette assurance factice m'abandonna tout à coup.
Me recevra-t-elle? me reconnaîtra-t-èlle?... Mon sang, échauffé par une marche rapide, se glaçait à cette question. J'eusse rétrogradé peut-être s'il n'eût fallu m'avouer qu'avancer vers ce point, le seul pur et bleu dans tout mon horizon, c'était l'unique chance de trouver un asile.
Arrivé au pavillon du concierge, je tire la chaîne attachée à la porte. La clochette résonne timidement à ma tinîide secousse. Cependant, on avait entendu, car une voix de l'intérieur crie à Laurette d'aller ouvrir la grille.
Laurette ! me dis-je. Ce joli nom doit appartenir à une jeune fille, et la sympathie de nos âges me rendra sans doute son accueil favorable. Cette illusion fut bientôt détruite, et j'eusse ri de ma méprise, si mon pauvre cœur eût été dans ce moment susceptible de quelque joie. Au lieu de la petite Laurette, bergère d'opéra, que je me me figurais voir accourir portant houlette armée de rubans et pannetière fleurie, voici que se présente une paysanne voûtée, ridée, vieille comme le temps. Laurette était vêtue d'une jupe de tiretaine rayée noir et blanc, et tenait, en guise de houlette, la grosse clef de la grille. A mes demandes, elle répond en m'indiquant du doigt la porte du vestibule ; car, aux petits coups répétés qu'elle se donnait de la main sur l'oreille, je m'aperçus, à ma seconde question, qu'elle était sourde.
Tremblant, incertain, j'hésitais àfaire un pas de plus, tant c'est un cruel jour que celui où le besoin vous conduit en suppliant à la porte même d'un ami. Mais déjà la grille massive criait sur ses gonds en se refermant. Laurette avait regagné son pavillon, et force me fut de
continuer en avant une marche qu'il ne m'était plus permis de rendre rétrograde.
Je traverse donc la cour à pas lents, et je monte, plus lentement encore, ce large perron de l'antique résidence des ducs de Lévis, désirant et craignant tour à tour d'en atteindre la dernière marche. Je sonne : un domestique se présente : ôtant mon démesuré tricorne, avec cet air d'humilité qui dénature les mouvements de l'homme malheureux, d'une voix que je m'efibrce de rendre assurée, je lui demande si je pourrais avoir l'honneur de parler à M"* Récamier. A la façon dont il se prit à m'examiner, je pensai qu'habitué dans ces temps d'orages à voir beaucoup de naufragés abordera ce port d'espérance, il me classait parmi cette foule de nécessiteux qui, chaque jour, réclamaient les secours de l'inépuisable bienfaisance de sa maîtresse.
« Je vais savoir, me dit-il, si madame est visible; mais qui lui annoncerai-je, monsieur? »
Je lui donne mon nom.
Satisfait sur ce point, il me prie de m'asseoir. Quelques instants se passent, et Joseph, ainsi se nommait le domestique, ne revient pas. Brisé par l'inquiétude, je me lève de cette banquette où il m'est impossible de rester et je me mets à arpenter en tous sens ce large vestibule, pavé de marbre, tapissé de sombres portraits, peintures d'un autre âge, usés comme le passé, comme lui oubliés et sur lesquels je m'efforce en vain de saisir un sourire favorable.
On sait combien celui qui vient demander une grâce contemple avec une attention minutieuse les lieux où il attend son sort. Ainsi faisais-je, et mon anxiété sera comprise par cette classe de solliciteurs qui, depuis quarante ans, s'est vue incessamment repoussée du parvis de tous les pouvoirs ; comprise par ces coupables de misère qu'éveille chaque matin la voix impérieuse du besoin, cette voix hurlant à leur oreille :
« Lève-toi, sollicite, rampe, obtiens ou meurs »
Joseph revient enfin; mais ce n'est plus cette figure semi-bienveillante qui m'avait accueilli à mon entrée.
JULIKTTE ET LOLO 32-7
« Madame regrette de ne pouvoir vous recevoir aujourd'hui, monsieur. N'ayant pas l'honneur de vous connaître, elle vous prie de lui adresser par écrit ce qui motive votre visite. »
De ne pas me connaître ! mes lèvres murmuraient douloureusement ces mots. Frappé de stupeur, je n'y voyais plus. Ne pas me connaître ! Tout semblait me manquer à la fois dans ce monde, le présent, l'avenir, l'amitié et mon courage aussi. Des larmes, que déguisaient mal les cornes de mon chapeau, roulaient
pressées sur mon visage ! A seize ans, on en
répand encore dans les peines de la vie. On n'a pas encore cette force d'àme qui ne s'acquiert qu'à l'école du malheur.
Bien que consterné de cette faiblesse, je ne pouvais cependant me résoudre à quitter la place. En effet, par ce même prodige de l'imagination qui, dans quelques secondes de sommeil, offre en songe une longue série d'objets divers (i), la mienne me retraçait aussi spontanément Pescalier roide et tortueux aboutissant aux mansardes de l'hôtel de Calais, et mon impitoyable hôte m'y attendant son mémoire à la ^ain pour m'en disputer la possession comme à mon expulsé prédécesseur. Mais plus encore ! quels mots aff'reux venaient en réalité de retentir à mon oreille! Juliette, la compagne, l'amie de mon enfance, ne se souvenait plus même de mon nom !
Or, pendant ce triste colloque intérieur, Joseph debout, immobile, regardant incessamment certaine ouverture de vestibule, ne m'indiquait que trop son impatience de clore à jamais sur moi la porte de cette
(i) Je pourrais citer, à l'appui de cette assertion, la vision dont le comte de Lavallette parle dans ses mémoires et qu'il m'avait racontée à Augsbourg chez la duchesse de Saint-Leu. La veille du jour qui précéda celui fixé pour son exécution, il se vit en songe monté sur la fatale charrette, une multitude de corps sans tête étaient aux fenêtres dans la rue Saint-Honoré qu'il parcourut dans toute sa longueur : il ne s'éveilla qu'au pied de l'échafaud. Cet horrible cauchemar n'avait duré que l'espace de temps que le geôlier avait mis pour ouvrir et fermer une porte, à peine quelques minutes. {Note de r Auteur.)
demeure. Mais, bien que son regard semblât me dire : « Comment, vous êtes encore là ? » je ne bougeais pas. Cloué à cette place, je ne pouvais renoncer à ma dernière espérance. Soudain, par une de ces inspirations spontanées dues souvent aux positions désespérées, je me souviens que, pendant mon enfance, je n'ai jamais porté qu'un petit nom d'amitié ; que M"" Récamier ne m'a jamais appelé que de ce nom; aussitôt, saisissant avec force le bras de Joseph :
« Veuillez bien, monsieur, retourner encore une fois près de M"'" Récamier, et lui dire que c'est Lolo, Lolo qui revient de Suède et la conjure de lui permettre de la voir un instant. »
A la façon dont Joseph refrogna sa figure à cette nouvelle requête, je dus craindre qu'il ne me tînt pour fou. Lolo, la Suède, quel rapport pouvait-il exister entre tout cela et sa maîtresse? Aussi, me semblait-il peu disposé à tenter ce nouveau message; mais je Ten priai d'un air si pénétré qu'il parut s'y décider enfin, comme on accorde à un malade abandonné du médecin la dernière fantaisie dont il attend sa guérison.
Me voici donc seul encore, marchant à grands pas dans ce vestibule, laissant librement couler des larmes dont je n'avais plus à rougir devant un œil étranger, et me recommandant avec ferveur à ma providence, celle qui planait sur notre navire dans la Baltique en fureur, celle qui m'avait fait surgir de Tabîme glacé du lac Mêler, protégé au bombardement de Copenhague, et à laquelle je demandais maintenant un miracle non moins décisif peut-être que ceux auxquels j'avais précédemment dû la vie.
Souvent, a dit le poète arabe, il suffit d'une minute pour accomplir une destinée, comme il suffit d'un éclair au ciel pour percer tout un nuage. Au plus fort de mon oraison mentale, j'entends au loin un concert d'accents féminins éclater sur tous les tons ; une voix les domine : quelle voix, grand Dieu ! celle des esprits célestes que peint Milton ne produit point d'impressions plus ravissantes. Cette voix, je l'ai reconnue.