L*ANGE DE MES RÊVES
Puis aussitôt la porte s'ouvre : M™" Récamier, entourée de trois jeunes filles presque aussi belles qu'elle-même, accourt à moi en s'écriant:
« Mon ami ! mon pauvre Lolo ! c'est donc vous ! »
Et ses yeux, fixés sur les miens, se remplissent de pleurs, tandis que mon visage se baigfie des plus douces larmes que j'aie versées de ma vie. .
« Oui, c'est moi, répondis-je. Ah ! je retrouve en vous l'ange de mes rêves. »
Et je couvrais de baisers ses mains, ses vêtements, car ma voix n'eût pu rendre l'ivresse que j'éprouvais. Comment, en effet, exprimer ce délire ? je riais, je pleurais, j'extravaguais. Serré enfin dans des bras amis, mes souff'rances faisaient place à des transports que mon cœur pouvait à peine contenir.
jyjme Récamier m'entraîna au salon : mes pieds chancelaient en la suivant, tant mon émotion était forte. Je semblais demander grâce à mon bonheur. Là se succédèrent les mille et mille questions dictées par cette curiosité féminine qui s'allie si bien à un tendre intérêt. Il fallut d'abord énumérer cette succession d'événements tristes ou gais de ma vie d'enfance si remplie et tant abrégée. Mais aussi, sous combien de formes consolantes se variaient les témoignages d'amitié et de sympathie ! comme ces jolies mains, en se joignant, se levaient au ciel ! comme tous ces beaux yeux se mouillaient de pleurs ! comme ces bouches charmantes disaient ensemble : « Pauvre malheureux enfant ! » C'est aussi ce qu'à Copenhague la belle princesse royale de Danemark avait dit au récit de mes longues misères. Ah ! dans quelque rang que le malheur se confie à une femme, c'est toujours une oreille attentive qui l'écoute, un cœur compatissant qui lui répond.
Dès que j'eus succinctement tracé mon itinéraire de Paris à Stockholm et de Tornéoen France, mon jeune auditoire et moi nous n'exprimions plus qu'un seul et même sentiment, la joie de se revoir et la promesse mille fois répétée par M"" Récamier de ne jamais m'abandonner, de me servir de guide et d'appui. Et
33q souvenirs du congrès^ de vienne
tout cela exempt de cet air de protection qui blesse et qui dessèche le cœur, tout cela dit simplement avec ce ton de bonté naturelle que nulle femme ne possède comme elle.
Mais, si Juliette était ravissante de bonté, Dieu! qu'elle était belle aussi ! Qu'on se retrace la souplesse de sa taille, le charme de ses beaux yeux et de son sourire, sa brune chevelure donnant plus d'attrait à l'éclat de son teint, la grâce de toute sa personne, et on aura une idée bien imparfaite encore de cette beauté si célèbre. Mais ce que la parole serait impuissante à rendre, c'est l'expression céleste de sa physionomie, où se reflétaient le calme et la pureté de son âme ; voilà ce que l'art humain n'a peut-être reproduit jamais que dans les sublimes Vierges de Raphaël.
Après plusieurs heures consacrées à des récits cent fois interrompus et repris, il fallut aller goûter le repos.
Que cette première nuit à Clichy fut différente de celle qui l'avait précédée! Ebloui par une vision consolante, des songes dorés balancèrent mon sommeil. Ah ! c'est que je n'étais plus un exilé dans ce monde. Déjà sans souci sur l'avenir, toutes les mauvaises fortunes du proscrit étaient sorties de ma mémoire ; je me sentais protégé, encouragé, respirant une atmosphère de luxe et d'opulence qui me ramenait à mes premiers jours. J'avais trouvé ma providence dans un palais. Aussi, éveillé par les premiers rayons d'un soleil pur et brillant, j'allai à ma fenêtre; je l'ouvris. Le temps était superbe, l'air semblait embaumé, tout dans la nature paraissait heureux comme moi. Je contemplais les riants ombrages du jardin auxquels le chant d'une multitude d'oiseaux semblait prêter une voix harmonieuse. J'admirais la variété et la profusion des fleurs du parterre; plus loin, les détours sinueux de la Seine qui baignait les murs du parc. Je ne pouvais rien voir de tout cela d'un œil indifférent. C'était la terre promise que mes regards contemplaient avec ivresse. Alors, plein d'une émotion religieuse, tombant à genoux, je
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bénis Dieu d'avoir donné cette fois à ma providence le cœur d'une amie et les traits d'un ange pour venir à mon secours.
Vous avez voulu, mesdames, entendre un chapitre de ma vie si tourmentée : la mode seule a pu me servir d'excuse. »
Ce récit mit fin aux causeries de la soirée.
Le lendemain nous nous retrouvions presque tous à une fête dont l'éclat éblouissant ne valait pas le bonheur du cercle intime de la comtesse de Fuchs. Lord Stewart, ambassadeur d'Angleterre, donnait un grand bal dans le magnifique hôtel Stahremberg, sa résidence, pour célébrer la naissance de sa souveraine. Rien n'avait été épargné pour que cette réunion fût digne de cette circonstance mémorable et de la puissance que milord représentait. Milord avait déployé une magnificence, ou pour mieux dire une profusion dont peu de fêtes jusqu'alors avaient offert le modèle.
Seulement, Son Excellence, qui avait la prétention de se singulariser en tout, et à qui ses singularités ne réussissaient pas toujours, avait imaginé de joindre à ses billets d'invitation une injonction polie de venir à son bal en costume du temps de la reine Elisabeth. Ses compatriotes le comprirent aisément, et ils étaient nombreux à Vienne. La plupart des autres invités s'étaient dispensés d'obtempérer à la requête; mais il suffit de ceux qui avaient adopté le costume pour produire un efiet très remarquable.
Quant à milord, il portait son uniforme de colonel de hussards, dont la couleur écarlate était tellement cachée sous les broderies et le nombre infini de décorations civiles et militaires, qu'on eût pu le prendre pour le blason vivant de toutes les chevaleries de l'Europe.
A part cette singularité, le bal fut ce qu'étaient les bals de tous les autres jours : beaucoup de souverains, de princes, de grandes dames, d'illustrations politiques, un souper merveilleux, une loterie de charmantes futilités anglaises, qu'une dame, habillée exactement
comme la reine Elisabeth, distribua à toute rassemblée. Puis on dansa jusqu'au jour, ce qui cependant commençait à devenir rare à Vienne où les bals de cour se prolongeaient rarement au delà de minuit.
Pendant ce temps toutes les incertitudes sur la question polonaise avaient cessé. Le résultat des conférences du congrès, que Vienne et l'Europe attendaient avec une égale impatience, était connu enfin. Alexandre venait d'être proclamé roi de Pologne.
Pendant quatre mois cette réunion avait été le but exclusif de sa pensée. Ses efforts, l'habileté de ses ministres, la profonde conception de leurs vues étaient couronnés de succès. Le duché de Varsovie et la plus belle partie du territoire polonais étaient définitivement incorporés à son empire. La porte de l'Occident lui était ouverte.
Dans les phases qu'a subies cette négociation, deux objets surtout viennent frapper l'esprit : l'habile conduite du gouvernement russe et la confiance des Polonais. Quand la chute de Napoléon eut fait évanouir les dernières espérances de ce peuple, ses regards se tournèrent vers Alexandre. Persuadé qu'il lui rendrait son ancienne existence, qu'il reconstituerait en Pologne un royaume indépendant, il reporta sur lui son affection et ses vœux. Ni les souvenirs du passé, ni les leçons de l'histoire, ni les avertissements de quelques esprits plus clairvoyants, rien n'avait pu lui ouvrir les yeux.
Alexandre et son ministère, il faut l'avouer, avaient soigneusement exploité cette disposition. La plus grande modération fut affichée : les [promesses les plus séduisantes furent prodiguées à la nation polonaise : les rêves d'indépendance, les idées de constitution libre furent flattés et entretenus. Les officiers russes en Pologne reçurent ordre de témoigner la plus grande déférence pour les autorités civiles et militaires. Enfin, au mois de septembre 1814, avant même qu'Alexandre traversât la Pologne pour se rendre au Congrès, quand