‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 105 sur 156 · QUESTION POLONAISE · texte numérisé non relu

QUESTION POLONAISE

le général Krazinski était entré à Varsovie avec sa division, le feld-maréchal Barclay de ToUy avait été le féliciter à la tête de son état-major. L'union la plus franche en apparence régnait entre les généraux des deux nations.

Mais, dès les premières conférences des plénipotentiaires, malgré les protestations du czar en faveur de la nation polonaise, son système d'agrandissement fut bientôt dévoilé. En vain le roi de Prusse, intimement d'accord avec lui, soutenait toutes ses demandes. Le Congrès résista longtemps avant de donner son assentiment. La France, l'Autriche et l'Angleterre opposaient un refus absolu. On a vu plus haut comment Alexandre alla même jusqu'à dire qu'il soutiendrait, les armes à la main, ses prétentions et la liberté de la Pologne. Enfin, de guerre lasse, le Congrès céda, et la patrie des Jagellons, des Sobieski, fut réunie à la Russie.

A peine cette décision fut-elle rendue qu'Alexandre s'empressa de l'annoncer au gouvernement de Varsovie. Dans une lettre écrite de sa main au comte Ostrowski, président du sénat, il s'exprimait ainsi :

« En prenant le titre de roi de Pologne, j'ai voulu satisfaire au vœu de la nation. Le royaume de Pologne sera uni à l'empire par les liens de sa propre constitution. Si le grand intérêt du repos général n'a pas permis que tous les Polonais fussent réunis sous un même sceptre, je me suis efforcé d'adoucir les rigueurs de cette séparation et de leur obtenir partout la jouissance paisible de leur nationalité. »

Fidèle à son système, Alexandre faisait sonner bien haut le mot de nationalité au moment où venait d'être accompli et consacré le partage qui devait plus tard en être la ruine, n^

Parmi les notabilités polonaises qui, à Vienne, avaient défendu cette cause avec le plus d'intelligence et de courage, il faut placer en première ligne le prince Adam Czartoryski. Passionné pour l'indépendance de son pays^ il s'était flatté d'en voir le régénérateur dans la personne d'Alexandre. Quand l'empereur, lors de son

voyage de Russie à Vienne, s'était arrêté à Pulawi, séjour de cette antique famille, la princesse mère, ses deux fils, Adam et Constantin, ses deux filles, la princesse de Wurtemberg et le comtesse Zamoïska lui avaient fait la plus brillante réception. A leurs yeux, c'était lui dont la main devait relever leur patrie de ses ruines. Alexandre, de son côté, professait une haute estime pour le caractère du prince Adam. Même au Congrès, le bruit avait couru un moment qu'il allait le nommer son ministre des affaires étrangères en remplacement de M. de Nesselrode, et plus tard qu'il lui réservait la vice-royauté de Pologne (i). On n'a jamais su jusqu'à quel point ces bruits pouvaient être fondés : était-ce un hommage rendu à la loyauté et aux talents du prince Adam? Etait-ce un calcul pour abuser les esprits? Depuis lors, l'Europe a su comment ce prince a été le martyr de la cause à laquelle il avait voué toute sa vie.

Mais enfin quelle devait être dans l'avenir la portée de cette décision du Congrès? Placée sous le sceptre de l'autocrate russe, la Pologne remonterait-elle au rang des. nations? Ou bien, comme ces fleuves qui viennent dans l'Océan perdre leurs flots et leur nohi, allait-elle s'engloutir dans les immenses limites de l'empire moscovite? Telles étaient les questions qui s'agitaient un jour chez la princesse Sapieha. Dans son salon étaient réunis autour d'elle le comte Arthur Potocki, le comte Komar, le prince Radzivill, le prince Paul Sapieha, la princesse Lubomirska, la comtesse Lanskaronska et plusieurs autres dames. Si l'illusion est permise, c'est surtout quand il s'agit de la patrie : dans cette réunion, les cœurs étaient généralement ouverts à l'espérance d'une restauration politique : tous les Csprits croyaient à la réalisation des promesses d'Alexandre.

(i) Ce fut le grand-duc Constantin qui fut nommé vice-roi.

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