‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 106 sur 156 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'empereur Alexandre, le roi de Prusse et l'officier de marine. — Surprise à l'impératrice de Russie. — Continuation des fêtes. — Un bal chez M. de Stakelberg. — Paul Kisselef. — Brozin. — Fête donne'e par le prince de Metternieh. — Incendie de la salle de bal. — Fôtcs et banquet à la Cour. — Ompteda. — Chronique du Congrès. — Le parfum accusateur. — Souvenir de l'impératrice Joséphine et de Mme Tallien. — Un roman à la Cour.

Le comte de Witte entra un matin chez moi en riant aux éclats.

« Qui vous rend si gai, mon cher général, lui dis-je?

-r- Une aventure que vient de me raconter Ouvaroff : elle est fort plaisante, mais bien qu'il en tienne les détails de l'empereur Alexandre lui-même, on aura peine à la croire.

Un jeune marin, protégé du comte de Nesselrode, qui, par une coïncidence bizarre, n'était jamais venu à Pétersbourg, et ne connaissait pas l'empereur, a été expédié à Vienne porteur de dépêches importantes. Alexandre, ici comme dans sa capitale, vous le savez, aime à parcourir à pied les rues et les promenades. Ce matin. Sa Majesté sortait du palais revêtue d'une simple capote d'uniforme, quand elle avise un jeune officier de sa marine, botté, éperonné, qui semblait s'orienter et interroger du regard l'entrée de la résidence impériale, incertain du point vers lequel il dirigerait son gouvernail. Alexandre l'aborde.

« Vous paraissez chercher quelque chose, lui dit-il.

— C'est vrai, répond le marin. J'ai une dépêche à remettre à l'empereur de Russie. On m'a enseigné le palais de Burg : m'y voici, Mais^ à Vienne depuis quelques instants seulement, je ne sais à qui m'adresser pour me guider et m'introduire. »

Alexandre est charmé de l'air franc et ouvert du jeune

homme. Il lui paraît plaisant de prolonger un peu son incognito.

« Vous ne trouveriez pas Tempereur maintenant; dans ce moment il n'est pas au palais. Mais à deux heures il pourra vous recevoir. »

La conversation s'entame sur le ton le plus familier et le plus amical. Le czar interroge notre officier sur sa famille, sa carrière, ses espérances. Il apprend de lui qu'entré fort jeune dans la marine il n'est jamais venu à la cour, et n'a jamais vu son souverain. Enfin, après une demi-heure de promenade et de conversation, Alexandre se tournant vers le marin, lui dit affectueusement :

« Monsieur, vous pouvez me remettre vos lettres ; je suis Alexandre.

— Mauvais plaisant, répond l'autre en riant, vous, vous l'empereur?

— Oui, l'empereur de Russie.

— Allez donc ; comme je suis l'empereur de la Chine, moi.

— Et pourquoi ne seriez-vous pas l'empereur de la Chine?

— Vraiment oui, comme vous êtes celui de la Russie, » reprend le joyeux enfant de Neptune.

Alexandre, de plus en plus charmé d'un quiproquo qui promet de devenir comique, prend goût à la plaisanterie. Les gais propos, les réparties joyeuses continuent. On atteint le rempart. Bientôt l'empereur aperçoit le roi de Prusse qui se dirige de leur côté.

i( Savez-vous l'allemand? dit-il à son compagnon.

— Pas un mot, » répond l'autre.

Aussitôt Alexandre le devance, aborde Frédéric- Guillaume, et lui dit quelques mots en allemand ; puis, revenant au jeune marin et le prenant par la main.

« Voici, lui dit-il, une bonne occasion de vous faire connaître le roi de Prusse. Sire, un officier de ma flotte que j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté.

— Ah ! Je mieux en mieux, s'écrie l'autre, monsieur, le roi de Prusse ; vous, l'empereur de Russie ; moi,

ALEXANDRE ET l'oFFICIER SSy

Tempereur de la Chine. Trois souverains... pourquoi pas? mon capitaine dit bien qu'il l'est, après Dieu, sur son bord... A propos, comment vont les affaires de la Prusse? se porte-t-on bien à Berlin? En vérité^ c'était un incontestable héros, que votre prédécesseur le grand Frédéric? Comme aussi votre aïeul, Pierre I" de Russie, de réformatrice mémoire, dit-il en s'inclinant devant Alexandre. Tout grands qu'ils étaient^ je doute qu'ils eussent imité mon grand'père, qui, à la bataille de Tchesmé, se fit sauter avec son bâtiment plutôt que de se rendre aux Turcs. »

Bien que la liberté de ces propos approchât de l'insolence, tout cela était dit par le marin avec cette franchise et cette gaieté qui sont l'apanage de cette profession. Non seulement les deux souverains ne s'en blessaient pas, mais leur rire témoignait qu'il s'en amusaient beaucoup.

On était arrivé à la porte d'une guinguette. Très poliment l'officier offre à ses interlocuteurs d'y entrer pour continuer l'entretien le verre à la main. Entraînés par cette folie du moment, les deux souverains acceptent. Des rafraîchissements sont servis : on s'attable, on trinque familièrement en continuant à deviser sans contrainte et avec l'abandon qu'une royale débauche autorise dans un pareil lieu.

« A votre santé, mon frère, dit Guillaume de Prusse à Alexandre de Russie.

— Vrai Dieu, répond l'empereur, il ne manque à la solennité d'un pareil toast que l'artillerie obligée des batteries de nos capitales.

— Qu'il en soit comme vous le désirez, dit le marin saisissant son pistolet et se disposant à l'armer. Voilà un canon de petit calibre qui y suppléera. »

Il allait tirer, ameuter la foule, et changer en une scène scandaleuse ce qui n'était qu'un joyeux badinage. Ce n'est pas sans peîne que l'on détourne le danger d'une démonstration si bruyante. Enfin on quitte la place : mais le marin tient obstinément à payer la dépense, et l'on doit lui céder : on sort de la taverne. »

Arrivés sur le bastion, la foule commence à environner les deux monarques et leur prodigue les marques de déférence accoutumées. M. de Richelieu aborde Alexandre avec respect, et le traite de majesté. Le jeune officier, qui a servi sous les ordres du duc à Odessa, le reconnaît ; il pâlit, il se trouble, il voit qu'il a été la dupe d'une mystification royale. Mais, bientôt rassuré par l'air de bonté d'Alexandre, il s'empresse de lui remettre ses dépêches. L'empereur les prend avec un sourire gracieux et malin, et, du geste le plus bienveillant, congédie le jeune marin qui reçoit une invitation à dîner pour le jour même... Bien certainement cette circonstance bizarre d'un passe-temps royal le poussera plus loin que ne l'eussent fait vingt ans de service, ou la plus éclatante action. Il n'aura pas besoin d'aller, comme son grand'père, chercher, à l'aide d'un baril de poudre, sa récompense au ciel.

Mais, pendant que nos rois s'amusent, continua le général, les impératrices et les reines ne veulent pas rester en arrière. Vous savez que c'est aujourd'hui l'anniversaire de la naissance de l'impératrice de Russie. Or, tous les anniversaires, toutes les fêtes du calendrier sont des occasions pour le plaisir, et le plaisir n'en laisse échapper aucune. Hier matin, l'impératrice d'Autriche, les grandes duchesses d'Oldembourg et de Saxe-Weimar, affublées de vêtements bizarres, se sont fait annoncer sous des noms supposés chez l'impératrice Elisabeth. Après quelque hésitation, on s'est reconnu, on a beaucoup ri : des cadeaux magnifiques ont été offerts, et, ainsi que la surprise, acceptés de la meilleure grâce du monde.

— Le prince de Ligne, mon cher général, en parlant de tous ces souverains que le plaisir enivre, les appelait des rois en vacances; en vérité, à les voir se divertir ainsi couime des enfants, il eût pu les nommer des écoliers en vacances. »

Le comte me pressa de l'accompagner le soir à un grand bal que M. de Stackelberg, ambassadeur de Russie, devait donner pour fêter la naissance de sa

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souveraine. Je le lui promis : ce devait, assurait-on, être la dçrnière réunion russe ; car on annonçait que toutes les affaires seraient enfin terminées pour le carnaval. Plusieurs souverains songeaient à quitter Vienne, et lord Castlereagh était appelé à Londres pour l'ouverture du parlement anglais.

Quoique, très souvent depuis les premiers jours du Congrès, de pareils bruits eussent été répandus à Vienne, on pouvait^ cette fois, croire à leur vraisemblance. Quatre mois s'étaient écoulés depuis que le plaisir avait ouvert aux représentants de l'Europe les portes du sanctuaire où ses destinées allaient être fixées : l'équilibre et la paix allaient probablement sortir de ce long enfantement:

Que dire du bal de M. de Stackelberg après toutes les descriptions des féeries de cette époque? Il semblait vraiment qu'une sorte de lutte s'établît entre les représentants des grandes puissances, lutte de magnificence et de bon goût.

Une des premières personnes que j'aperçus dans cette éblouissante réunion fut le général OuvarofiF. Debout et immobile selon son habitude, il portait à son doigt cette bague mystérieuse qui ne le quittait pas, et; sur laquelle était gravée une tête de mort. Etait-ce un souvenir de la mort de la princesse S*** qui s'était empoisonnée par amour pour lui ? C'est ce que je n'ai jamais pu savoir. "~

Près de lui était le colonel Brozin, et le comte Paul Kisseleff, tous deux aides de camp de l'empereur Alexandre. Le premier, beau et brave militaire, eut plus tard le dangereux honneur de succéder à son maître dans le cœur de la belle Narischkin : car il n'était donné qu'à Louis XIV d'être aimé d'une La Vallière, d'une femme qui se donnât à Dieu en cessant d'être à son roi. Le second, militaire de la plus haute distinction, s'est acquis^ depuis, une réputation méritée comme administrateur des principautés de Valachie et de Moldavie. On se sentait pris d'abord d'une sorte de sympathie pour son caractère intrépide et brillant. Enthousiaste

de tout ce qui est grand et noble, il était véritablement passionné pour Alexandre qu'il aimait comme un bienfaiteur, et qu'il chérissait par ce penchant naturel qui attache l'une à l'autre deux âmes faites pour s'entendre. Le général Paul Kisseleft a épousé, depuis, la fille aînée de la célèbre comtesse Sophie Potocka. Il est chargé aujourd'hui de l'un des ministères les plus importants de l'empire russe.

Ici, le prince Dolgoroucki, fils de cette belle princesse Dolgoroucki, pour laquelle Potemkin fit bombarder la forteresse d'Ôczakoff pendant toute une nuit, est entouré d'un cercle nombreux au milieu duquel on distingue les princes Gagarin et Troubestkoï, l'aide de camp Pankratiefï, etc.

Plus loin, M. de Talleyrand cause froidement avec MM de Wintzingerode et de Hardemberg. Dans le bruit et l'enivrement du plaisir, sa physionomie impassible exprime le même calme que dans la salle du Congrès, où vient de s'agiterle sort de l'Europe et de sa patrie.

Déjà plusieurs valses et polonaises avaient été exécutées : on pria la princease B*** de danser la tarentelle, cette jolie danse napolitaine, que, dans son enfance, ses jeunes compagnes de Parthénope exécutaient avec elle sous ce beau ciel qui Ta vue naître. Cédant au vœu général, elle se plaça au milieu du salon, fit une révérence pleine de grâce ; puis, saisissant un tambour de basque, elle donne le signal à la musique, et commence ce pas léger, animé, voluptueux qui s'harmonise si bien avec l'ivresse dont l'air de Naples est empreint. Tantôt elle agite son tambour au-dessus de sa tête, et en fait sonner les grelots avec une incroyable dextérité ; tantôt, le frappant de la main, du coude, des genoux, de la tête, elle parcourt le cercle qui l'entoure avec tant de légèreté, qu'elle semble à peine effleurer le parquet qui la porte. Ces pas vifs et pressés, ce mélange de pudeur et de volupté, rappelaient, par leur souplesse et leur grâce, les poses de l'antiquité conservées dans les arabesques d'Herculanum, ou, mieux encore, celles des ravissantes

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