BALS SOUS PIERRE I
filles de la baie napolitaine. Si on l'eût osé, les applaudissements eussent éclaté avec transport, mais un murmure universel et non moins flatteur vint prouver à la charmante Terpsichore l'admiration de tous les spectateurs.
Souvent, quand mon souvenir m'a reporté vers ces fêtes où j'ai vu la noblesse russe à Pétersbourg, à Moscou, à Vienne, déployer une telle recherche d'élégance et de richesse, je me suis rappelé ce que me disait mon ami le comte Tolstoy sur les difficultés que Pierre P' eut à vaincre pour contraindre ses boyards de s'amuser , à l'européenne. L'opposition avait été si violente qu'il ne put en triompher qu'en publiant un long règlement; et quiconque s'en écartait encourait les peines les plus, sévères. Bien que son inébranlable volonté eût décidé que ces fêtes auraient un caractère européen, on touchait encore trop à la barbarie pour qu'elles ne s'en ressentissent pas. C'était au son du tambour que les bals de la cour étaient annoncés par la ville. Les dames s'y rendaient à cinq heures du soir : elles devaient être vêtues à la mode suivie alors dans les autres cours de l'Europe. L'impératrice mère seule, qui était une Narischkin, était exempte de la loi générale, et conservait le vêtement des dames russes. Pierre, qui ne s'épargnait jamais dans les ordres qu'il prescrivait aux autres, se tenait en faction à la porte du palais, un esponton à la main. Ainsi, Louis XIV à Saint-Cyr, gardait la porte du théâtre lors des représentations d'Esther. Les grandes duchesses offraient des rafraîchissements aux convives : vins de France, hydromel et bière forte. A la porte d'entrée, faisant face à l'empereur, un chambellan tenait deux urnes, renfermant un grand nombre de numéros. Chaque cavalier et chaque dame entrant dans le bal en tirait un, et, bon gré mal gré, se trouvait associé avec le numéro correspondant, comme jadis les athlètes du pugilat aux jeux olympiques. Les bals masqués étaient encore plus extraordinaires. On cherchait à s'y distinguer par les costumes les plus bizarres : et la joie, les danses étaient en harmonie avec les costumes.
Mais quelques années ne s'étaient pas écoulées que les leçons de l'illustre réformateur avaient déjà porté leurs fruits. Sous Catherine T*, sous Elisabeth, on vit le plaisir suivre la même progression que la puissance et l'influence russes. Cette dernière princesse affectionnait surtout les bals masqués : elle en donnait un magnifique le premier jour de chaque année ; les dames étaient tenues d'y paraître en hommes, et les hommes en habits de femmes. L'impératrice^ qui était fort belle en homme, prenait grand plaisir à ce déguisement. Puis vint le règne de Catherine II, qui sembla destinée à épuiser tous les genres de gloires et de plaisirs. Sans parler de ses magnifiques carrousels, il suffira de rappeler ses réunions et ses bals au château de Tzarskoë- Selo, et les fêtes de Potemkin au palais de la Tauride : l'imagination humaine ne peut aller au delà. Enfin, dans les premières années de ce siècle, et à l'époque du Congrès de Vienne, il n'était pas de nation qui comprît le plaisir mieux que la nation russe, et qui sût mieux lui imprimer un cachet de politesse et de grandeur.
Ainsi, chaque jour voyait une fête nouvelle succéder à la fête de la veille, sans que cette continuation de plaisir parût amener la satiété. PendantqueM.de Stackelberg célébrait la naissance de sa souveraine, l'empereur François réunissait pour le même objet les têtes couronnées, les princes, les autres notabilités politiques ou militaires à un grand concert dans une des salles de la résidence impériale. Un dîner splendide avait précédé le concert. Deux jours auparavant M. le prince de Metternich avait aussi donné un grand bal auquel avaient assisté tous les hôtes de la cour autrichienne. Mais je m'aperçois que je touche bientôt au terme de ma course et que je n'ai pas encore parlé de cet homme d'Etat, Tun des personnages les plus saillants de notre époque. Qui n'a essayé de peindre M. de Metternich !... Ainsi que M. de Talleyrand, il a eu de son vivant tous les honneurs de l'histoire; mais, quoique son portrait ait déjà été tracé par des mains plus exercées que la mienne, je ne puis résister au désir de le montrer, moi