GRAND GALA
quittait cette riante perspective que pour se reporter sur un spectacle non moins brillant, la variété infinie des uniformes, des broderies, des décorations qui remplissaient le milieu de la salle.
Le lendemain, un bruit sinistre se répandit dans la ville. Cette salle de bal si élégante, avait été, pendant la nuit, dévorée en partie par le feu. Les gens superstitieux ne manquaient pas à Vienne. Ce fâcheux événement servit de texte à de nombreux pronostics. On rappelaitles malheurs qui avaient signalé le mariage de LouisXVI, et l'incendie de l'hôtel du prince de Schwartzemberg à Paris au moment de l'union de Napoléon avec la fille des Césars : triste analogie avec les fêtes qui célébraient sa chute dans la capitale de son beau-père, et non loin du lieu d'exil de sa femme et de son fils. La haute position qui appartenait à M. de Metternich dans les débats de l'Europe, la présidence que ses collègues lui avaient déférée, venaient donner plus de consistance encore à ces lugubres conjectures. Pourquoi faut-il qu'elles se soient si tristement réalisées?
Quelques jours après, sans autrement s'inquiéter de toutes les prédictions des Nostradamus viennois , la cour autrichienne célébrait gaiement la fête du roi de Danemarck, de la reine de Bavière, du duc de Saxe- Weimar et du grand-duc de Bade, qui tombaient le même jour. Un grand gala, auquel le public était admis comme curieux, réunissait toutes les têtes couronnées. Je suivis la foule, désireux de contempler un coup d'œil qui ne devait probablement pas se renouveler de si tôt. C'était en vérité quelque chose de bien important que ce banquet, par le nombre et le rang des convives. Siî^e, Votre Majesté s'entendait à tous les coins de la table; altesses royales, altesses impériales, grandsducs, ducs, n'y étaient, après tout, que des sujets haut placés. Qu'on ajoute à tout cela le rang des officiers servants, écuyers, échansons, panetiers, pour la plupart aussi princes souverains ou altesses sérénissimes ; qu'on se figure des milliers de bougies faisant étinceler les cristaux et reluire la vaisselle d'or massive de la
maison impériale, le parfum des fleurs se mêlant à l'harmonie des instruments, la douce familiarité, l'intimité de ces maîtres du monde tempérant la majesté de leur réunion, et on conviendra que c'était un spectacle unique à contempler.
C'est dans ces galas d'apparat qu'on servait de ce vin de Tokai dont le prix exorbitant est évalué de cent vingt à cent cinquante florins la bouteille. L'empereur en avait de plus de cent ans dans sa cave ; ce précieux nectar ne voyait le jour que dans les occasions solennelles, quand il s'agissait de fêter quelque grand anniversaire, ou de porter quelques santés souveraines.
Le hasard m'avait placé non loin du baron Ompteda. Nous sortîmes ensemble pour nous rendre au théâtre de la Porte de Carinthie. On y donnait Flore et ZéphirCj ballet exécuté par les danseurs de l'Opéra de Paris. La salle était pleine comme d'habitude. Peu soucieux des entrechats et des pirouettes, je me promenais avec Ompteda, certain, s'il était en verve, d'être bientôt au fait de la chronique du Congrès : personne mieux que lui n'avait le talent de recueillir et d'habiller les nouvelles du Graben et des salons.
« Que dit-on de nouveau? demandai-je à mon spirituel interlocuteur.
— Tout est fini, ou près de l'être. Les nuages sont dissipés. C'est au départ de lord Castlereagh que l'Europe doit enfin l'heureuse issue des négociations.
— Milord était donc le seul obstacle à la paix?
— Vous n'y êtes pas : depuis quatre mois on conférait sans pouvoir se mettre d'accord. Tout à coup, milord est rappelé en Angleterre pour l'ouverture du parlement. Vous comprenez qu'il ne pouvait s'y présenter sans apporter au moins quelques nouvelles ; il a donc ranimé les délibérations, hâté la conclusion des affaires, pressé les résultats. Pourquoi les autres nations n'ont-elles pas aussi des parlements à ouvrir?
« La cour d'Autriche est fort à l'aise, continua le baron. L'aréopage européen a prononcé sur le sort de Naples et de son roi improvisé, Joachim. Le trône va