‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 110 sur 156 · E PARFUM INDISCRET · texte numérisé non relu

E PARFUM INDISCRET

être rendu à la branche des Bourbons. Vous savez que la chancellerie impériale avait pris le parti de ne pas notifier le décès de la reine Caroline, ne sachant quel titre lui donner. L'embarras a disparu.

— Oui, je me rappelle qu'on avait mis en avant un honnête prétexte. La cour, disait-on, ne voulait pas attrister les fêtes du Congrès, en pleurant officiellement la fille de Marie-Thérèse. Ainsi, en réalité, elle ne voulait pas, ou plutôt n'osait pas trancher cette question d'étiquette réservée à la diplomatie. On va donc prendre le deuil de la pauvre reine au moment où il conviendrait plutôt de chanter un Te Deum pour le retour de son époux au trône de ses pères.

— Un de vos diplomates très influent ici a une façon toute particulière de faire arriver à Vienne des nouvelles de Paris pour les accommoder à sa guise : il envoie à M"*** la duchesse son épouse un projet de dépêche. Le secrétaire docile le transcrit. Huit jours après, l'estafette le rapporte, puis on montre en confidence des notes de la cour des Tuileries qui n'y ont été ni dictées ni chiffrées. En vérité, on aurait pu leur éviter les caho^tements du voyage.

— Vous avez entendu parler du duel qui vient d'avoir lieu entre le prince de *** et le comte***?

— Oui, j'ai appris que les deux champions, quoique blessés tous les deux, l'étaient si légèrement que leurs amis n'ont aucune inquiétude.

— Le public de Vienne, reprit Ompteda, s'égayerait bien s'il connaissait le sujet de la querelle. La femme d'un de ces messieurs a une passion malheureuse pour les parfums, ou plutôt pour un parfum dont elle se fait gloire d'être l'inventeur. C'est un mélange d'eau de rose et de musc assez fort pour mettre en fuite toutes les femmes vaporeuses de l'Italie. Comme cette dame, belle encore, quoique n'étant plus de la première jeunesse, allait souvent dans le monde, ce malencontreux parfum y était si connu qu'entrait-elle dans une pièce, sa présence «tait aussitôt trahie par l'odorat. Voici qu'un matin son mari, le prince *** arrive chez son ami

le comte M***. A peine a-t-il mis le pied dans les appartements que, saisi par une odeur qu'il ne connaît que trop, il s'écrie :

« Ma femme est donc venue ici?

— Non sans doute, répond le comte.

— Tu le nies. Alors elle y est encore. Et si je me mets à la chercher; je ne la suivrai pas longtemps à la piste. »

Par suite d'une vive explication, où l'un nie et l'autre affirme, les deux amis mettent l'épée à la main dans la chambre même, et pendant qu'ils se blessent mutuellement, la dame s'esquive par un escalier dérobé. Cette mésaventure aurait dû la guérir. Mais non ; elle n'en continue pas moins à s'inonder de cette maudite essence, qu'on pourra bien appeler le parfum accusateur.

On déplore avec raison l'accident qui vient de coûter la vie au jeune duc Louis d'Aremberg. Précipité par son cheval sur les dalles de la place Joseph, il a été relevé mort. Et que l'on envie encore les avantages d'une haute naissance ! Voyez si l'auréole du rang protège de la foudre. Le père du jeune duc a perdu la \ le à la chasse, d'un coup de feu ; sa mère a été guillotinée en France ; son frère s'est expatrié par suite d'un duel où il a tué son adversaire; enfin sa sœur a péri dans l'incendie du bal donné par le prince Schwartzemberg à Paris. Fallait-il donc s'appeler d'Aremberg pour qu'à ce nom s'attachât tant de fatalité (i)?

« Vous n'étiez pas au dernier bal donné par le banquier Gey-Muller ?

— Non ; mais j'ai assisté déjà à une fête de ce'genre chez le baron d'Arnstein, et ce fut pour moi, ici où tout est merveilleux, un spectacle vraiment incroyable que celui de l'aristocratie financière luttant de luxe avec la cour autrichienne, et la surpassant peut-être.

— Ce qui a signalé la réunion de Gey-Muller, c'est

(i) La mort d'un autre membre de la famille d'Aremberg s'ajoute au dramatique nécrologe : en 1870, le prince d'Aremberg, attaché militaire d'Autriche à Saint-Pétersbourg, fut assassiné par un moujik.

LES SALONS iSE FRASCATI 849

moins la profusion, l'élégance, la recherche exquise du souper, qu'une chute, non pas la chute d'un empire, on y est maintenant assez accoutumé, mais celle de la jolie M"" Pereyra, la fille du baron d'Arnstein. Elle valsait avec le prince Dietrichstein : entraînée par la rapidité de cette valse russe, qui tourbillonne comme une avalanche, embarrassée dans les plis de sa robe, elle est tombée avec son cavalier ; et tous deux ont roulé au milieu de la foule. Je vous laisse à penser quelle fut leur confusion. Il faut en convenir : les princes du nom de Maurice sont poursuivis par une sorte de fatalité. Au carrousel impérial vous avez vu Maurice Lichtenstein précipité avec son cheval sur l'arène. Voici cet autre Maurice qui se met à pivoter sur son dos au lieu de tourner sur ses jambes : il ne faut pas disputer des goûts.

— Trêve, mon cher baron, trêve de plaisanteries : ce sont des pierres que, sans le savoir, vous jetez dans mon jardin. Pareille mésaventure m'est arrivée jadis au salon des Étrangers à Paris. Mais, pour tout dire, ma jolie partenaire était masquée, ce qui lui épargna la peine de rougir. Je dus en outre à cette chute d'entendre une conversation qui, à cette époque, avait tout l'intérêt d'une scène de drame.

« C'était lors des premières années du consulat. La meilleure compagnie de l'Europe affluait alors à Paris. La France, avide de jouir après les orages sanglants de la Révolution, semblait saisir tous les moyens d'oublier ses souffrances. Les salonsdeFrascati étaient le rendezvous ou plutôt le temple du plaisir. Ici une foule de gens de tout rang, de tout sexe, à la faveur d'un domino, venaient à une table de jeu risquer, dans une nuit, le fruit de vingt ans de travail, ou le produit des plus ingénieuses spéculations. Là, dissimulées par une légère surface de carton et une enveloppe de soie, s'agitaient les intrigues politiques ou amoureuses les plus piquantes ; plus loin, des quadrilles, où figuraient Vestris, Bigottini, Millière, faisaient assaut de grâces et de légèreté. Je valsais avec M™^ R*** : la foule qui nous

entourait était immense. Embarrassée dans son domino^ ma partenaire fait un faux pas, tombe et m'entraîne. Nous nous relevons aussitôt : mais tout émue de cet accident, M** R*** me prie de la conduire hors de la salle. Fort à point nous rencontrons le marquis de Livry qui nous fait conduire dans ses appartements à l'étage supérieur.

L'air plus pur et quelques spiritueux eurent bientôt dissipé le malaise de M"* R**\ Nous nous disposions à redescendre dans les salons, lorsque nous entendons une conversation assez vive dans la pièce voisine,

Beaumarchais a dit que pour entendre il faut écouter î persuadés qu'il ne s'agissait que d'une intrigue de bal, nous nous approchons de la cloison. A travers sa mince épaisseur nous distinguons deux voix de femmes. Nous allions nous retirer, désappointés, quand le nom de Bonaparte frappe notre oreille. Ce nom, le talisman de cette époque, attire de nouveau notre attention ; nous entendons l'une de ces dames dire à l'autre :

. — Je vous proteste, ma chère Thérézina, que j'ai fait tout ce que l'amitié pouvait attendre de moi, mais vainement. Ce matin encore j'ai tenté un nouvel effort. Il ne veut rien entendre. En vérité, je suis à me demander ce qui peut l'avoir si fortement prévenu contre vous. Vous êtes la seule femme qu'il ait rayée de la liste de cellesadmises dans mon intimité. Craignant quil ne vous fît un affront personnel, ce dont je ne me consolerais jamais^ j'ai hasardé de venir ici seule avec mon fils. On me croit couchée au château : mais j'ai voulu vous voir pour calmer votre tête et me justifier à vos yeux.

— Je n'ai jamais douté de votre cœur ni de votre attachement, Joséphine, répondait l'autre dame : leur perte me serait mille fois plus douloureuse que les préventions de Bonaparte. Ma conduite a été assez digne pour que l'on puisse s'honorer de mes visites ; et cer« tainement je ne vous en ferai pas sans son aveu. Mais ne lui souvient-il plus que la première démarche de Tallien, après le lo thermidor, fut de nous ouvrir les portes du cachot où toutes deux nou» attendions la

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