LA BELLE GRECQUE
vie, si le bonheur en centuple la durée. Souvent j'avais accompagné cette dame à Sophiowka, jardin situé près d'Humang, et Tune des plus ravissantes créations que l'esprit puisse concevoir. Le comte Félix Potocki,pour immortaliser la femme qu'il adorait, y avait déployé une magnificence et un goût qui surpassent tout ce que l'Europe entière peut offrir en ce genre. Trembecki, le poète le plus célèbre de la Pologne, avait, à l'âge de soixante et dix ans, retrouvé tout le feu de la jeunesse, et composé sur ce jardin un poème qui passe pour un chef-d'œuvre. Il est, en effet, peu de Polonais instruits qui ne puissent en dire des fragments.
Ce double titre à l'immortalité était digne de la femme dont la beauté fut proverbiale, et que la fortune s'était plu à guider d'une position obscure jusqu'aux sommités des rangs les plus opulents et les plus considérés de l'Europe. Son histoire serait un épisode remarquable des temps où elle a vécu : n'y eût-il dans s a vie que le fait extraordinaire d'avoir été vendue deux fois d'abord par sa mère, ensuite par son mari, ces circonstances suffiraient pour jeter un vif intérêt sur les événements qui se rattachent à sa merveilleuse existence. Mais, lorsqu'on a vu comme moi le luxe de ses fêtes, l'éclat inouï de ses parures, le grandiose de ses palais, rétendue de sa puissance, c'est le mot quand elle a pour base la possession de dix villes, cent villages et cent mille âmes dispersées sur un territoire de quarante lieues dans la riche et fertile Ukraine; lorsqu'on a vu tout cela et qu'on se reporte au sort que lui avait fait sa naissance, on est confondu de ces élévations dues à l'amour, ce magicien sans égal. On se rappelle bien Catherine I'% d'esclave livonienne faite impératrice, et tant d'autres exemples encore : l'esprit n'en est pas moins comme étourdi de ces subites transitions.
M"® Potocka était née à Constantinople. On sait que les grandes familles grecques, qui résident dans cette ville, ont éprouvé toutes les vicissitudes de la fortune, conséquences des révolutions. Il n'est pas surprenant
de voir au Fanar les membfes de ces anciennes races princîères passer tout h coup de rextrême opulence à rextrême pauvreté, parfois même obligés d'embrasser un état et souvent un métier.
Dans une petite rue, non loin du palais de Suède, vivait un artisan pauvre, quoique descendant sans conteste de la race impériale des Comnènes. Il avait plusieurs enfants, et parmi eux une fille dont la naissante beauté faisait l'admiration de tout le voisinage et Tenvie de ses jeunes compagnes.
M. de B**% gentilhomme français, secrétaire de l'Ambassade, se promenait un jour à cheval dans les rues écartées de Pera, accompagné d'un janissaire du palais de France. Près du tombeau du comte de Bonneval(i), il aperçoit dans un groupe d'enfants une jeune fille de treize à quatorze ans, telle que le beau sang de la Grèce peut seul en produire. Frappé de la régularité de ses traits, du feu de ses regards, de l'élégance de sa taille, il s'arrête et lui fait signe d'avancer. Un fonctionnaire diplomatique est une puissance à Pera. La jeune fille obéit. Le marquis met pied à terre, lui demande son nom, l'interroge sur sa famille.
o: Mon nom est Sophie, lui répond cette charmante fille. Nous sommes Grecs d'origine, et d'une illustre naissance, à ce que dit ma mère. Mais des malheurs successifs nous ont réduits à exercer un état pour vivre. Mon père est boulanger. »
Le marquis est ébloui de cette beauté ravissante ; il est touché par le charme de sa voix, il admire son esprit naïf et précoce. Après quelques autres questions il quitte Sophie, mais la charge de dire à sa tnète qu'il l'attend le lendemain au palais de France.
Le jour suivant, la pauvre mère paraissait devant M. de B***. Longuement interrogée sur sa position,
(i) Le célèbre comte-pacha qui devint sujet turc. Sur ce singulier personnage, outre des Mémoires apocryphes qui contlennetit quelques détails vrais, voir le Mémoire sur le comte de Bonneval dans les Mélanges du prince de Ligne, et Une Ambassade française en Orient sous Louis XV, par M. Albert Vandal.