PREMIÈRES AVENTURES
elle avoue en fondant eh larmes qiie leur misère est extrême, que le fruit de leur travail est insiifflsailtpour satisfaire des créanciers impitoyables. Le marcjuis lili propose alors dé prendre soin de sa fille, de la cotiduire en France, et termine en lui offrant une somme de quinze cents piastres pour subvenir à ses pressants besoins. Le premier mot de la mère est uti refus. Mais, d'un côté, cet argent qui va faire cesser leurs angoisses, de l'autre le sort brillant réservé à sa fille bien-aimée, se présentent à sort esprit. Enfin, après bieri des hésitations, des larmes, des brisements de cœur, elle se décide à un si grand sacrifice. L'abatidort dé sa fille consenti et signé, elle reçoit en échange les qtiinze cents piastres, faible compensation au trésor qu'elle cédait: marché monstrueux pour nous saris doUté,mais moins étonnant dans un pays où rori est accoutumé à voir les femmes devenir une marchandise (i).
Investi des droits paternels, M. de B*** en remplit scrupuleusement les devoirs. Il corrigea l'éducation de Sophie, qui, on le conçoit sans peine, était plus que négligée : il lui prodigua tous les soins, lui donna toUs les maîtres ; et, Tart secondant la nature, quand il fut rappelé par sa cour, Sophie à seize ans était devenue un modèle de beauté et de perfection dans tous les genres.
Prêt à partir, pour éviter à son élève les dangers d'un voyage de mer, il voulut revenir par la Pologne et l'Allemagne. Ravissant â l'Orient un de ses précieux trésors, après avoir traversé la Turquie d'Europe, il arriva enfin à Kaminieck Podolski, la première forteresse des frontières russes.
Le comte Jean de Witte, descendant du grand pensionnaire de Hollande, en était gouverneur. Il accueillit le noble voyageur avec les prévenances les plus attentives et l'engagea à prolonger quelque temps son séjour à ICaminieck. Mais les égards dus au rang du marquis n'étaient pas là seule cause de tant d'empressement. Le
(i) N'est-ce pas là, presque mot pour mot, le commencement de l'histoire de M"^ Aïssé ?
général n'avait pu voir Sophie sans ressentir l'eftet de ses charmes et en devenir passionnément amoureux. Instruit par elle de sa position précaire, sachant que, ni servante, ni maîtresse, elle n'était qu'une espèce de propriété mobilière achetée pour quinze cents piastres, il n'hésita pas à faire suivre sa déclaration d'amour d'une offre de mariage. Le comte, fort bel homme, à peine âgé de trente ans, était déjà lieutenant général et en grande faveur près de Catherine II, sa souveraine. La prévoyante Grecque n'eut garde de refuser cette première faveur du sort, et, sans balancer, elle accepta la main qui se donnait.
Cependant, on pouvait bien supposer que le diplomate ne consentirait jamais à se séparer d'un bien auquel il attachait tant de prix. Le général-gouverneur attendit donc que Son Excellence fît seule une promenade à cheval hors de la forteresse. Faisant alors lever les ponts levis, il se rendit à l'église avec Sophie, et un pope y bénit le jeune couple. Pendant que la cérémonie s'achevait au son de toutes les cloches des églises de Kaminieck, Son Excellence se présenta devant les fossés de la place demandant à y rentrer. On lui fît connaître par envoyé tout ce qui venait de se passer, et pour corroborer la narration, on lui montra le contrat de mariage dressé en bonne forme, ainsi que cela se pratique à tous les dénoûments de comédie.
Pour éviter à la belle délinquante les reproches assez sévères que lui eussent mérités sa précipitation et son ingratitude, le général fit prier la suite de Son Excellence de plier bagage et de quitter la forteresse pour rejoindre le diplomate e^r/ra muros ; il la chargea de tous les dons que Sophie avait reçus du marquis, sans en excepter les quinze cents piastres du contrat primitif; la jeune épousée y joignit une lettre où elle s'excusait de son mieux d'avoir disposé de sa main et de son cœur sans l'aveu de son second père. M. de B*** ne put qu'exhaler en reproches et en imprécations une colère qui, assurément, n'était pas sans motifs. Convaincu cependant qu'il ne pouvait rester toute sa vie à
COMTESSE DE WITTE SSy
contempler les bastions de la forteresse ; qu'en outre, il était peu probable que les deux cours se brouillassent pour venger un affront sans remède et faire restituer cette autre Hélène à Ménélas, le marquis se rappela fort à propos ces deux vers de la Coquette corrigée:
Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot; L'honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot.
Il se retira à petit bruit, se promettant bien de ne plus trafiquer d'une marchandise, précieuse sans doute, mais qui n'a de valeur qu'autant qu'elle se donne et qu'elle ne s'achète pas.
Après une lune de miel qui dura quelques années, et pendant laquelle il eut un fils, le comte de Witte obtint un congé et voyagea dans toutes les cours de l'Europe avec sa belle Grecque. Ce fut partout un véritable triomphe. La rare beauté de Sophie, à laquelle se joignaient toutes les grâces moelleuses et piquantes de l'Orient, fit de son voyage une succession d'enchantements. Ce fut à cette époque que le prince de Ligne, de qui je tiens tous ces détails, confirmés souvent par elle-même, la connut à la cour de France. Il la retrouva ensuite, au siège d'Ismaël, l'objet des hommages du prince Potemkin.
Les rois, les hommes d'Etat, les guerriers, les sages, aux pieds de cette femme ravissante, donnaient, disaitil, l'idée de Socrate, de Périclès, d'Alcibiade venant auprès d'Aspasie épurer leur goût et la finesse de lçur{> discours.
On peut donc l'en croire quand il disait :
La nature prudente et sage, Force le temps à respecter Le charme de ce beau visage Qu'elle n'aurait pu répéter.
J'arrive rapidement à la seconde époque de sa vie qui sert merveilleusement de complément à la première. Le comte Félix Potocki, au commencement des troubles de la Pologne, s'était fait un grand parti par l'influence de son rang et de son immense fortune.
Eloigné momentanément de la cour, il revenait d'un voyage en Italie quand il rencontra le cpmte et la comtesse de Witte à Hambourg. Il devint éperdument amoureux de Sophie, et sans entrer dans les détails d'un roman qui, bien que court, fut rempli d'incidents, je passe au dénoûment qu'il brusqua d'qne façon nouvelle. Rien n'est plus facile en Pologne que de divorcer. Cet abus de la loi y est porté si loin que j'ai connu lin M. Wortzel qui n'avajt pas moins de quatre femmes vivantes portant son nom. Le comte Potocki profita donc de cet avantage. Ayant pris d'avance toutes les mesures nécessaires, il entra un matin chez le comte de Witte.
« Je ne puis plus vivre sans votre femme, lui dit-il. J'ai la certitude de ne pas lui être indifférent. J'aime mieux vous devoir mon bonheur et vous en conserver une reconnaissance éternelle. Voici deux papiers ; l'un est un acte de divorce, il n'y manque que votre signature, celle de la comtesse y est déjà ; l'autre est un bon de deux millions de florins à toucher ce matin chez mon banquier. Terminons cette affaire à l'amiable, ou autres ment si cela vous plaît mieux : majs terminons. »
L'époux se rappela sans doute les ponts-levis de Kaminieck, se résigna comme le secrétaire d'ambassade, signa, et la belle Sophie, de comtesse de Witte qu'elle était, devint dans la journée même, comtesse Potocka, et réunit aux prestiges de sa beauté les avan^tages d'une opulence qui n'avait point d'égale en Europe.
Un moment même, elle put se flatter d'une plus haute fortune. Lorsqu'en 1791 la plupart des grands de la Pologne convinrent de sacrifier une partie de leurs privilèges au repqs de la patrie, Catherine, afin de donner plus d'importance à cette confédération, voulut que le comte Potocki çn fût le chef. Pour le décider, elle fit même briller la couronne à ses yeux. Un jour qu'à la suite d'une solennité elle venait de détacher son diadème, elle le plaça sur la tête du comte Potocki, et lui dit en souriant :
COMTESSE POTOCKA SSq
(c Comte, cela vous irait bien. »
Chacun sait quelles furent les suites de cette confédération et comment furent tenues les paroles jurées.
Ce rêve évanoui, Potocki s'attacha dès lors à embellir des preuves de son amour l'existence d'une femme qu'il idolâtrait. Les arts, les talents, le luxe des divers pays de la terre, vinrent ajouter au bonheur ^ont il l'entou" rait. Pour satisfaire à ses désirs^ à ses moindres fantaisies, il réalisait tout ce que l'imagination peut inventer de féerique. Un jour, elle souhaitait une parure de perles ; le comte lui demanda un an pour lui en offrir une digne d'elle. Il envoya dans toutes les capitales de l'Europe et de l'Asie le dessin d'une perle^ et fit savoir aux joailliers qu'il payerait mille louis chacune de celles qui seraient égales au modèle en grosseur et en orient. Cent perles furent ainsi réunies, et à la Sainte- Sophie suivante, il attachait au cou charmant de sa femme un collier de cent mille louis.
A la mort du comte Potocki, Sophie recueillit cette colossale fortune, tant par suite des avantages qu'il lui avait faits, que comme tutrice des enfants nés de son deuxième mariage. Ce fut peu de temps après que je la connus à Pétersbourg, et que je l'accompagnai dans sa terre de Tulczim. C'était encore à cette époque une ravissante créature que cette célèbre Sophie. Sa beauté était réellement merveilleuse et telle que l'offrent aux yeux charmés les exilés du Fanar. Ses traits réguliers, ses vives couleurs, ses yeux noirs étincelants, lançant les feux de l'amour, la souplesse, la grâce de sa taille, formaient un de ces ensembles qui servirent jadis aux statuaires de la Grèce pour créer les divinités.
Il faudrait des volumes pour donner une idée de la vie qu'on menait dans ce séjour enchanté de Tulczim. Sophie voyait la vie de si haut qu'elle ne semblait plus appartenir à la foule qui l'entourait et que sa beauté amenait sans cesse à ses pieds. Ce n'est pas qu'elle fût vaine ou impérieuse, non ; mais elle était belle, elle le savait. Ce culte de tous les instants en avait fait une idole^ et de l'autel où on l'avait placée, elle payait
36o SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
l'encens d'un regard, l'éloge d'un sourire. Reine par la beauté, elle semblait dire : Le monde, c'est moi.
Sophie rassemblait autour d'elle tous les genres de plaisirs. Son palais était le temple de l'hospitalité. L'étranger qui venait y demander un asile était royalement hébergé pendant quinze jours. Des chevaux, des équipages, des serviteurs étaient mis à sa disposition, sans qu'il lui fût imposé l'obligation de se montrer à la comtesse. Le seizième jour il devait se présenter enfin, . ne fût-ce que pour prendre congé. Et cela se pratiquait, non sous la tente de l'Arabe du désert, ni dans la hutte du Lapon, mais dans un palais enchanté dont Sophie était la fée; aussi me disait-elle : « On me fait àTulczim des visites de trois ans (i). »
Sensible, généreuse, chacun de ses jours était marqué par un bienfait. Elle s'occupait elle-même de l'administration de ses biens qui, littéralement, étaient un royaume. Elle adoucit le sort de ses vassaux, perfectionna l'agriculture, encouragea l'industrie et le commerce. Le matin, tout aux affaires, elle régissait ses vastes domaines; le soir, tout aux plaisirs, elle les variait sous cette multitude de formes que fait naître le goût, lorsqu'il commande à une opulence sans égale.
Je me rappelle entre autres une fête qu'elle donna à M"*' Narischkin, l'objet des pensées de l'empereur Alexandre. Elle dura trois jours : spectacle en diverses langues, ballets, concerts, chasses, illuminations, feux d'artifice, rien ne fut oublié. La comtesse en fit les honneurs à la belle Maria Antonia avec une grâce qu'on ne peut rendre (2).
Vers la même époque, je l'accompagnai dans un voyage qu'elle fit en Crimée pour prendre possession de terres qui lui étaient concédées par une faveur
(i) La maison était tenue sur un pied princier; six demoiselles de compagnie, des peintres, des musiciens, des médecins, des écuyers, soixante domestiques, quarante chevaux, etc. (Mémoires du Général Comte de Rochechouart, p. 141.)
(2) Cf. Mémoires de Rochechouart.
SOPHIOWKA 36 1
impériale, et où elle voulait fonder une ville nommée Sophiopolis.
A la pointe méridionale de la Crimée s'élève un double promontoire. C'est là que fut le temple desservi par Iphigénie. Entre ces deux promontoires est une vallée délicieuse où règne un printemps perpétuel : les oliviers et les orangers y viennent en pleine terre. Les Grecs, pour rendre hommage à la beauté de ce site, l'ont appelé Kaloslimen. Là devait être érigée cette Sophiopolis que les arts eussent embellie à l'envi. Nous montâmes au sommet du cap Laspi ; la comtesse y fit placer un pavillon d'où elle pût inspecter les travaux. C'est dans ce même lieu que Catherine II resta frappée d'admiration à la vue du tableau qui s'offrait à ses regards, regrettant que l'Euxin, qui s'élevait jusqu'à l'horizon , lui cachât Constantinople. Sophie aussi attacha longtemps ses regards et sa pensée sur ce Pont qui lui dérobait son berceau. Repassant rapidement dans sa mémoire cette suite d'événements qui avaient composé son heureuse vie, sans doute elle en reporta l'hommage reconnaissant vers la source; car ses beaux yeux furent longtemps fixés vers le ciel, et je vis des larmes briller dans leur azur.
Désirant éterniser le souvenir de la femme qu'il avait tant aimée, le comte Potocki voulut qu'un jardin portât le nom de Sophie, et surpassât en magnificence, comme en goût , ce que l'antiquité et les temps modernes offrent de plus remarquable.
Pour exécuter ce projet, il choisit un vaste espace où la nature sauvage pût se prêter aux embellissements de l'art. Il y fit travailler par corvée deux mille paysans pendant dix ans, et dépensa vingt millions. Des quartiers énormes de rochers furent transportés et des rivières détournées. Enfin, près d'un lieu qui n'est connu que par l'exil d'Ovide, il réalisa, au milieu des steppes du Yedissen, ce que l'imagination du Tasse a prêté aux jardins d'Armide.
Pendant mon séjour à Tulczim, je visitais souvent ce
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beau jardin, et toujours je restais en extase devant cette création unique.
Un obélisque d'un seul bloc de granit, de soixante pieds de haut, et sur lequel sont gravés ces mots en grec : Epoç to 2o;pta (l'Amour à Sophie), indique par qui et pour qui ce beau lieu fut créé. D'un vaste bassin jaillit un jet d'eau, le plus élevé de l'Europe. Ici, la rivière Kamionka se précipite d'une élévation prodigieuse sur des rochers, s'y brise et remonte en brouillards épais ; là, de sombres grottes formées par des rochers immenses qui semblent suspendus dans les airs, laissent apercevoir la cascade sous mille points de vue différents. Gravissant un chemin taillé dans la pierre, on se trouve sur une élévation d'où l'œil domine, à perte de vue, un lac aux flots azurés, et qui rappelle le poétique saut de Leucade. Une pente douce conduit à rentrée d'une caverne profonde, appuyée sur un seul bloc de granit d'où s'échappe une source abondante. On la quitte pour un amphithéâtre entouré d'un double rideau de peupliers d'Italie, arbre dont la Pologne doit la conquête au comte Potocki. Plus loin, le lac reparaît : un léger esquif emporte le voyageur sous une voûte obscure où, pendant vingt minutes, il disparaît et glisse sous des masses de rochers suspendus. Au centre du lac s'élève une île où, parmi des massifs d'arbres consacrés au deuil, reposent les cendres de Trembecki, au milieu des créations immortalisées par son génie. Sur le penchant d'un coteau jaillit la source de la fontaine de Sophiowka, garantie par sept blocs de granit posés en pyramides, et qui se soutiennent par leur propre poids : ouvrage digne des Romains, L'eau, en s'échappant de cette grotte merveilleuse, va par un canal souterrain jaillir à quelques pas dans un bassin de marbre. Parvenu au sommet d'une montagne, l'on découvre en entier ce beau lieu qui se déroule comme un magique panorama.
A cette esquisse imparfaite d'un jardin sans égal, qu'on ajoute tout ce que Tart peut lui prêter de charmes, une profusion de temples, de colonnes de
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tous les styles, de statues en marbre et en bronze, mille points de vue différents qui sont tous des tableaux exquis, Teau se reproduisant à chaque pas sous une forme nouvçlle, et Ton avouera au'il était impossiblç de rien admirer ensuite, sinon celle pour qui l'amour avait créé tant de nierveilles.
Tel était le séjour qui avait ranimé la muse septuagénaire de Trembecki. Entraîné par l'espoir d'acquitter envers cette noble faniille Potocki une dette de reconnaissance, j'avais tenté, pendant mon séjour àTulczim^, de traduire en vers français les belles inspirations du barde polonais. Quand n)a tâche fut achevée, je désirai compléter cette œuvre et lui donner un luxe qui pût suppléer à son mérite littéraire. Le comte Jean Potocki me prêta l'appui de sa profonde érudition, et M. Willam Allen, peintre paysagiste anglais, aujourd'hui directeur de l'Académie royale de peinture à Edimbourg, la magie de ses pinceaux. Je comptais publier cet ouvrage en France, lorsque le désir d'assister à Vienne aux scènes uniques qui allaient s'y produire, m'amena dans la capitale de l'Autriche. Témoin du succès obtenu par le con^te de Rechberg, grâce à l'assistance du roi Maximilien ; environné de tous les prodiges des arts qui venaient se grouper autour [de cette réunion des souverains, je pensai à placer mes vers sous le patronage des célébrités européennes que le Congrès avait rassemblées. Je me mis en quête; je devins solliciteur dans l'espoir d'inscrire en tête de ma traduction des noms dont la célébrité devait lui servir d'égide.
L'intimité dans laquelle on vivait à Vienne rendait facile tout ce qui ailleurs eût demandé des démarches sans nombre. Chez tous les souverains, sans même demander une audience, il suffisait de se présenter pour être reçu. En peu de jours ma liste de souscription fut remplie. L'empereur et l'impératrice de Russie s'inscrivirent les premiers pour plusieurs exemplaires; les rois de Prusse, de Danemark, de Bavière, tout ce que Vienne con^ptait alors d'illustre ^ans son sein suivit bientôt cet exemple.
Je fis fondre des caractères polonais : rimpression fut confiée aux presses du célèbre Strauss ; j'employai le burin de Krudner. Rien ne fut négligé enfin pour donnera cette publication tout le luxe dont une pareille entreprise est susceptible.
Les premiers exemplaires venaient d'être tirés, lorsqu'on apprit le débarquement de Napoléon à Cannes. Dès lors, on s'occupa fort peu de littérature et de poésie, mais beaucoup de conférences diplomatiques, de déclarations, de préparatifs de guerre. Presque tous les souscripteurs] quittèrent Vienne sans retirer leurs exemplaires. Moi-même j'abandonnai cette ville peu de temps après pour me rendre à Paris ; et de ma tentative il ne me resta que le souvenir de la réception gracieuse des souverains, et un des recueils les plus curieux d'autographes nominaux qu'un auteur puisse se vanter de posséder. J^avais au moins essayé de m'acquitter envers la Pologne.
Quand, à Vienne, Russes et Polonais souscrivaient indistinctement pour la publication des chants de Trembecki, on était bien loin de penser que, qui ize ans plus tard, ce beau jardin serait enlevé à la famille de son fondateur. Confisqué par suite de la dernière révolution de Pologne, Sophiowka a été réuni aux domaines de Tempereur de Russie. On lui a même ôté son nom, qu'il devait à l'amour : aujourd'hui c'est Czaritzine-çad (le jardin de la czarine). Mais il est au monde quelque chose de plus puissant que les armes, que la conquête, que les décrets des rois : c'est l'empire du souvenir et de la poésie. Les beaux vers de Trembecki resteront, et dans les âges à venir ils diront toujours le nom, le seul nom de Sophiowka (i).
(i) La comtesse Potocka, cet astre merveilleux qui apparut un jour, Sophie, la belle Fanariote, était morte à Berlin le 2 juin 1823.
{Note de l* Auteur.)