CHAPITRE XIX
Déjeuner chez M. de Talleyrand pour l'anniversaire de sa naissance. — M. de Talleyrand et le manuscrit. — La princesse-maréchale Lubomirska. — Le carnaval. — Arrivée de nouveaux étrangers. — Le prince Koslowski. — Chaos de réclamations. — Les indemnités du roi de Danemark. — Bruits du Congrès. — Arrivée de Wellington à Vienne. — Le carnaval. — Fête de l'empereur d'Autriche. — Une redoute masquée. — Le diadème, ou la vanité punie. — Un million : le jeu et Tesclavage, anecdote moscovite.
Parmi les souvenirs du Congrès que j'ai gardés avec le plus de reconnaissance, est celui d'une réunion intime et pour ainsi dire de famille chez M. de Talleyrand. C'était un déjeuner auquel n'assistaient exactement que les personnes de son ambassade, d'autres de son intimité, et quelques-uns des rares Français qui se trouvaient alors à Vienne. Ce repas matinal était donné pour l'anniversaire de sa naissance : le prince entrait ce jour-là dans sa soixante et unième année. J'eus la bonne fortune d'être du nombre des conviés.
Les personnes qui aiment à recueillir les moindres particularités d'un homme célèbre, n'ont pas oublié de noter les minutieuses recherches de la toilette du prince de Talleyrand, et de la coquetterie de son petit lever. Effectivement ce lever tenait à la fois du Mazarin et de la Pompadour. Curieux d'en étudier les détails, je suivis dans la chambre à coucher MM. Bogne de Faye et Rouen qui allaient présenter leurs félicitations à leur illustre patron.
En ce moment le diplomate-modèle faisait son apparition hors des épais rideaux de son lit. Un petit nombre d'intimes des deux sexes se trouvaient déjà réunis. Enveloppé dans un peignoir de mousseline plissée et gaufrée, le prince procéda à la toilette de son abondante chevelure qu'il livra, comme l'homme entre deux âges de La Fontaine, non pas à deux femmes, mais à
deux coiffeurs qui se mirent à s'escrimer à Tenvi, et terminèrent par cet ensemble de cheveux flottants que chacun connaît. Vint ensuite le tour du barbier étuviste, puis le nuage de poudre: la toilette de la tête et des mains achevée, on passa à celle des pieds, détail moins récréatif, attendu l'odeur nauséabonde de l'eau de Baréges employée à fortifier sâ jambe boiteuse. Tdtlt Cela irréprochablement terminé, nous pûmes, sans être valets, juflCf eti robe de chambre ce héros de la diplomatie. Il tny parut peut*-être mieux qu'eii habit de tninistre, Thomme de Tà-propos, le modèle de ces manières nobles et courtoises qui ne sont plus hélas ! qu'un souvenir.
Quand toutes ces ablutions d'eau et de parfum furent achevées, le premier valet de chàrribre, qui n'aVait d'autre fonction que de surveiller reiisèmble, s'âVança pour mettre la cravate qu'il iiôUà d'un nœud fort galant. Vinrent ensuite les autfés parties de l'ajlistement. Hâtons-nous d'ajouter que toutes ces transformations furent exécutées avec une aisance de gratid seigneur et un abandon plein de convenance qui ne laissaient voir que l'homme sahs s'inquiéter de ses métamorphoses.
A table, non seulement M. de Talley^and déploya sa grâce et son urbanité ordinaires, mais il fut plus aimable que dans ses salons d*apparat, où^ malgré son air insouciant, on pouvait s'apercevoir qu'il s'obsetvait. Ce n'était plus ce silence habituel qu'il avait élevé, disait-on^ jusqu*à ^éloquence, comme il sUt élever l'eXpérience Jusqu'à la divination. Pour être moins profond, son discours maintenant n*en avait peut-être qu'un charme plus irrésistible : 11 partait du cœur et s'épanchait sans contrainte.
Bien que M"*® Edmond de Pétigord fût présente, ce fut le prince qui fit entièrement les honneurs. 11 servit tous les plats, offrît de tous les vins, adressant à chaque convive quelques paroles bienveillantes et s|)irltuéllès. Si parfois quelqu'un tentait d'amener la conversation sur la politique, qu'à Vienne certains esprits voulâietlt impatroniser partout, à l'instant même il parlait d'uttè