LE MANUSCRIT COUPABLE
chose OU d'un fait telletnetit étrangers aux questions dii moment, qu*on eût pu croire que la diplomatie lui était totalement antipathique. îl nous avoua quMl aimait qu'on lui souhaitât sa fête, à ce point que d'ordinaite il eri chômait deux : la Saint-Charles et la Saint-MaUrice, sans oublier Tanniversaire de sa naissance.
« Ces deux saints, ajouta-t-il, si jamais la fantaisie me prenait d'écrire ma vie, seraient pour mes souvenirs les meilleurs jalons : avec leur aide je pourrais coordonner toutes mes années, tristes ou heureuses, et dire où je me trouvais lors de leur apparition dans le calendrier. »
M°* de Pérîgord vint à dire qu'elle avait reçu, le iriatin même, un manuscrit en latin sur l'histoire de Courlatide, que l'auteur dédiait au prince Louis de Rohan, le mari de sa mère.
« Un manuscrit ! interrompit vivement le prince, ce mot me rappelle une^des circonstances les plus piquantes de ma vie. Lorsqu'à mon retour d'Amérique je me trouvais à Hambourg, j'avais fait là connaissance d'un monsieur qui, ainsi que moi, logeait à l'auberge de VEmpereur romain. Je m'étais rencontré avec lui à table d'hôte ; bref il m'avait prié de lire le manuscrit d'un ouvrage de sa composition, je ne me souviens plus sur quel sujet. J'en acceptai la corvée, et je montai dans ma chambre. Or, ce même jour, je fus chez MM. Dechapeaurouge, mes banquiers, prendre sur le reste d'un fort mince crédit quinze louis environ. Le soir, en rentrant, j'ouvre le manuscrit pour le parcourir, et, entre les feuillets, je dépose mon petit trésor enveloppé d'un papier. Voilà qu'à six heures du matin on frappe violemment à ma porte : on entre ; c'était mon auteur. Il m'apprend qu'il va s'embarquer à l'instant même pour Londres, et vient me réclamer ses précieuses élaborations. Dans le trouble que me cause ce réveil en sursaut, je luis fais signe de reprendre son manuscrit placé sur ma table^ je lui crie avec humeur : Bon vo3^age ! me retourne dans mon lit et me rendors. Hélas! le malheureux m'emportait ma sonime, et le
hasard avait fait pour lui ce que sans doute libraire n'eût jamais fait- pour son manuscrit. Je ne le revis pas, ni mes quinze louis non plus ; et je dus bien tristement retourner chez MM. Dechapeaurouge retirer le très peu qui m*3' restait, en jurant bien qu'on ne me prendrait plus à examiner des manuscrits. »
On passa dans un petit salon, où, sur une table, nous vîmes tous les cadeaux qu'on venait de lui envoyer de Paris. Il y en avait de la duchesse de Luynes, de la princesse de Vaudémont, de M""* Ty'skewicz, et d'une foule d'autres dames, qui,^connaissant son goût pour les souvenirs attentifs, ne manquaient jamais de les renouveler aux trois époques qu'il venait de citer. Sur un divan étaient étalés tous ses ordres, et Dieu sait s'il en avait ! Chose remarquable ! les plus étincelants de pierreries étaient donnés par les plus petits princes.
Il continua pendant quelque temps de s'entretenir avec nous, mettant dans ses moindres discours un laisser-aller gracieux et de bon goût, qui contrastait visiblement avec sa réputation diplomatique. Son expression était constamment simple : une sorte de bonhomie, relevée par l'attitude et la politesse d'un grand seigneur, régnait dans toute sa personne.
Enfin, quand il nous quitta pour se rendre chez M. de Metternich, je ne pouvais accorder tout ce qu'on disait sur son caractète. On a prétendu que, sous le rapport de l'esprit, M. de Talleyrand en robe de chambre était loin d'être ce qu'il paraissait en habit brodé, qu'en un mot la toilette lui était nécessaire pour ainsi dire. Quant à moi, je l'ai vu dans les salons de Paris, de Vienne, de Londres. Une seule fois j'ai été reçu dans l'intimité de sa famille ; eh bien ! de tous les souvenirs que j'ai conservés de cet homme célèbre, le dernier est, sans contredit, le plus présent à ma pensée, le plus vivace.
Parmi les salons qui pouvaient disputer à celui de M. de Talleyrand la palme du bon ton, de l'élégance et de la sociabilité la plus exquise, il faut citer en première ligne celui de la princesse-maréchale Lubo-
LA^PRINCESSE LUBOMIRSKA 36g
mirska ( i ). Fixée à Vienne depuis bien des années, cette dame semblait avoir accepté la tâche d'ouvrir sa maison aux étrangers qui désiraient lui être présentés, et dans cette mémorable occasion elle n'avait pas failli à son mandat d'hospitalité. Personne mieux qu'elle ne pouvait donner une idée exacte de ce qu'était cette existence fabuleuse des grands de Pologne au plus beau temps de leur splendeur. Elle réunissait en elle tout ce que Ton savait de la grandeur des Potocki et des Czartoryski, de la magnificence des Radzivill, de la noble façon d'être des Lubomirski, et de tant d'autres dont le souvenir est impérissable. Son palais, situé près des remparts, ses serviteurs, son entourage, tout chez elle et en elle présentait un ensemble qui participait de l'Europe et de l'Asie. Lié particulièrement avec son
(i) Il est souvent question, dans les mémoires du temps, de cette princesse Lubomirska, dite la princesse-maréchale. Elisabeth Czartoryska, princesse Lubomirska, était cousine du roi Stanislas-Auguste qui, dans sa correspondance avec M"»'' Geoffrin, la désigne sous le nom d'Aspasic. « Malgré tout le passé, j'aime toujours tendrement Aspasie. Mais plus je l'aime, et plus je suis peiné de l'extrême ennui qui la poursuit à un point qu'elle est réellement très malheureuse, et désire continuellement de changer de place sans réussir, je crois, à trouver le contentement nulle part. (Lettre du 1 1 mars 1767.) — De son côté, la comtesse Potocka-Wonzowicz née Tyszkiewicz (dont M. G. Stryienski a récemment publié les curieux Souvenirs), parle plusieurs fois de la princesse qui était la grand'mère de son mari. M™^- Potocka ne lui épargne pas du reste les épigrammes. « Il n'était guère possible de rencontrer une personne qui joignît, à autant de qualités supérieures, des travers aussi extraordinaires. Elle n'aimait ni ses enfants, ni son pays, et, par ennui., elle ne cessait de se déplacer. Etrangère à tout, hormis aux vieilles traditions de la Gour de France, elle connaissait bien mieux le siècle de Louis XIV que les événements qui avaient bouleversé sa patrie... Elle détestait toute idée nouvelle; Napoléon n'était, pour la princesse, qu'un misérable que des circonstances /ortuites avaient porté à un degré d'élévation où il ne pouvait se soutenir. Elle évitait de parler de lui, et lorsqu'elle se trouvait contrainte de proférer ce nom abhorré, elle appelait l'empereur le petit Bonaparte, Fidèle aux Bourbons, elle porta le deuil du duc d'Enghien et combla de bienfaits tous les émigrés qu'elle put ramasser sur les grandes routes. » (Elle recueillit, entre autres, l'évèque de Laon, Mgr de Sabran, dans son château de Lançut où les plus grands honneurs étaient rendus au prélat émigré.) La "princesse Lubomirska était généreuse, fonda des hôpitaux et des écoles. « En revanche, continue M»"" Potocka, elle était dure et injuste pour ses enfants qui l'adoraient. » Sur Lançut, voir Dix ans d'exil, par W^^ de Staël, voir aussi les Mémoires du grince Adam C:{artoryski, 2 vol., Pion, 1887.
petit-fils le prince Frédéric, j'étais accueilli par elle comme une ancienne connaissance.
Le mois de février, en ramenant quelques rayons de soleil, avait aussi ramené l'essaim des nouvellistes et des oisifs. sur le Graben, d'où le froid et la neige les avaient exilés : qu'on y ajoute une affluence infinie de nouveaux étrangers plus nombreux peut-être qu'aux premiers Jours du Congrès, et que le carnaval avait attirés à Vienne, et l'on se fera encore difficilement une idée de la foule des curieux qui couvraient les places, les remparts et les promenades publiques. Les spectacles, les bals de la redoute, que la vogue délaissait un peu, étaient plus suivis que Jamais. C'était une recrudescence de plaisir: et, comme si l'Europe entière eût été destinée à ce joyeux pèlerinage de Vienne, il n'était plus question de la fin du Congrès, si souvent annoncée et toujours démentie.
C'était le cas de répéter le mot du prince de Ligne : « Le Congrès ne marche pas, il danse ». Effectivement, à la multiplicité des bals parés, masqués, costumés qui se succédaient depuis quelques Jours avec une fureur nouvelle, on aurait pu graver en gros caractères sur une colonne au milieu de cette place, ce qu'on écrivit jadis sur l'emplacement de la Bastille : Ici l'on danse.
Le prince Koslowski me tenait au courant des interminables séances du Congrès. Je le questionnais :
— Mais au moins les autres arbitres sont- ils d'accord ?
— Pas le moins du monde. La question de la Pologne est vidée ; mais toutes les autres sont encore à régler. Le sort de la Saxe et de son roi n'est pas encore fixé ; la Prusse persiste à demander les anciennes provinces belges, les pays de Trêves et de Cologne. La France, qui redoute un pareil voisinage, ne veut pas de la Prusse sur la rive gauche du Rhin. D'un autre côté, elle insiste pour que le trône de Naples soit rendu à la branche des Bourbons. Enfin, c'est un conflit inextricable. Croiriez-vous que le roi de Danemark. s'est mis