ARRIVÉE DU DUC DE WELLINGTON
aussi de la partie et réclame ce que chaque souverain est convenu d'appeler ses indemnités.
— Demande imprudente, sans doute ! Frédéric eût dû se trouver très heureux, dans ce chaos de prétentions, de passer inaperçu. »
Effectivement, entre tous ces souverains qui devaient quitter Vienne enrichis des dépouilles de leurs voisins, le roi de Danemark seul était destiné à rester bien strictement enfermé dans ses anciennes limites. Aussi tout le monde répéta-t-il sa réponse à Alexandre quand ils se séparèrent :
« Sire, vous emportez tous les cœurs avec vous, lui avait dit le czar.
— Les cœurs peut-être, sire, mais pas une seule àme », répondit le roi avec un sourire malin.
Pour comprendre Tallusion spirituelle de ce mot^ il faut se rappeler qu'âme veut dire sujet, et que^ dans les décisions du Congrès, on calcula toujours en supputant le nombre d'habitants des pays abandonnés. Sous ce rapport, le roi de Danemark avait été un des souverains les moins bien traités.
« Enfin, poursuivit Koslowski, hier le duc de Wellington est arrivé à Vienne. Les diplomates comptent beaucoup sur sa coopération. On espère que l'estime que les souverains lui portent aplanira les difficultés qui entravent les délibérations, et qu'il obtiendra des sacrifices que lord Castlereagh n'avait pu déterminer.
— Milord, dit-on, part chargé, non pas de trophées diplomatiques, mais de présents. Aux décorations qui lui manquaient encore et que les souverains, grands et petits, se sont empressés de lui envoyer, l'empereur d'Autriche a ajouté des vases magnifiques sortis de sa manufacture. Milady sera bien glorieuse de ce cadeau impérial.
(( Irez-vous ce soir au bal de la redoute? me dit le prince quand je le quittai : Wellington doit s'y rendre; tout Vienne y sera. j>
Etrange bizarrerie 1 dans une ville qui réunissait
presque toutes les illustrations contemporaines^ l'arrivée de Wellington avait mis en émoi la cour et la diplomatie : la cour, parce que c'était du nouveau et qu'on ne savait pas trop où en prendre ; la diplomatie, parce qu'on assurait qu'il venait pour remplacer Castlereagh dont la politique était généralement blâmée : et ce n'était pas une petite affaire que d'avoir à traiter avec un collègue nouveau. M. Wellesley Pool, membre de la Chambre des Communes et parent du duc, était arrivé en même temps que lui. C'était un des Anglais les plus brillants qui se trouvassent à Vienne : possesseur d'une fortune immense, doué d'une instruction profonde et variée, il faisait honneur à la nation qu'il représentait.
La curiosité était donc excitée au plus haut point. Chacun désirait connaître un homme pour qui la fortune des armes avait été si continuellement favorable, qui, par l'opiniâtreté et la persévérance, avait su lutter contre le génie de Napoléon. Les souverains s'empressèrent de lui faire visite, il ne fut sorte d'honneurs et d'égards dont on ne le comblât. Le soir, quand le bruit se fut répandu qu'il se rendait à la redoute de la cour, plus de sept à huit mille spectateurs se pressaient dans les salons. Lorsqu'il fit son entrée accompagné de lord Castlereagh, et donnant le bras à une dame masquée que l'on présuma être Milady Castlereagh, toute la foule se précipita sur ses pas. Bien qu'accoutumé à cet empressement général, il dut être flatté d'un pareil témoignage. Enfin, ce qui ne fut pas la moindre particularité de son arrivée, c'est qu'elle occasionna un jeu considérable sur les effets publics, qu'il fit perdre et gagner plusieurs millions en quelques jours. Car, à Vienne comme partout, le jeu de la bourse saisissait la moindre occasion pour opérer de ces fluctuations rapides, causes de tant de chutes et d'élévations soudaines.
La fête de l'empereur d'Autriche, qui tomba au milieu de ces folles joies, se passa entièrement en
FÊTE DE l'empereur d' AUTRICHE 3j3
famille. La santé de ce prince ne permit pas de célébrer cette solennité avec toutes les pompes qui se déployaient d'ordinaire. La réunion, pour être moins nombreuse, n'en présenta pas moins un spectacle rare: presque tous les membres s'appelaient frères ou cousins; et ces frères étaient les souverains les plus puissants de l'Europe. Dès le matin, l'empereur Alexandre les avait précédés tous. Vêtu de l'habit de général autrichien, et donnant le bras à sa charmante épouse, il était venu présenter ses vœux et ses bouquets avec cette simplicité cordiale qui donne tant de charme aux expressions de l'amitié. Depuis quelque temps, ces monarques avaient adopté chacun des sociétés particulières où ils vivaient dans une sorte d'intimité. Néanmoins, quand ils se réunissaient, il était impossible de montrer une plus affectueuse familiarité.
Les bals de la redoute étaient plus fréquentés que jamais. Griffiths et moi nous nous rendîmes un soir à l'une de ces réunions qu'on eût pu nommer la lanterne magique du Congrès, tant étaient nombreux et variés les personnages qu'on y passait en revue. La foule était si considérable, qu'après avoir ouvert toutes les sall^^ on fut obligé de fermer les portes et de refuser reiitrée à un grand nombre de curieux.
Rien ne pouvait donner une idée de l'insouciante animation qui planait sur cette réunion formée de tant d'éléments divers. Dans la foule je retrouvai le prince Koslowski.
« A voir de tous côtés, lui dis-je, ces échanges de doux propos, de doux regards, d'étreintes plus douces encore, on pourrait appeler la redoute de Vienne une bourse où l'on trafique des effets galants.
— Beaumarchais l'avait dit avant vous de l'Opéra de Paris. Mais vous pourriez ajouter, comme appendice, que de semblables effets ont cours sur toutes les bourses dansantes de l'Europe.
« Remarquez, poursuivit le prince, cette jeune femme si simplement masquée en paysanne calabraise. Elle paraît s'être souvenue de ce qu'un mouvement de
vanité coûta jadis à sa mère. Cette mère, qui était un peu alliée à ma famille, éprouva qu'un diadème impérial blesse parfois cruellement le front, quand bien même la politique ne se rattache nullement à cet essai. »
La dame était jolie : Tanecdote promettait d'être piquante. Je priai mon spirituel conteur de me la faire connaître. Il me satisfit en ces termes :
« Un jour, l'impératrice Catherine voulut faire nettoyer la masse énorme de joyaux de toute espèce entassés dans des coffres qui, depuis le règne de Pierre le Grand, recelaient ainsi des valeurs dont on avait à peine connaissance au palais. Craignant quelques larcins dans cette revue générale, l'impératrice nomma deux capitaines aux gardes pour inspecter et surveiller les travaux. Le père de notre joli masque fut désigné. La vue de toutes ces richesses fascina tellement les yeux et la tête des deux inspecteurs, qu'ils conçurent la funeste pensée d'un vol. Tous deux s'entendirent pour dérober une partie de ces trésors, espérant que la soustraction passerait inaperçue. Ce coupable butin fut donc partagé entre eux. L'un, à qui échut un lot de perles, se hâta de les envoyer à Amsterdam par un homme affidé. Là, vendues secrètement, l'argent qu'il en reçut fut employé par lui au rachat de terres engagées par sa famille, et qu'il eut la prudence de substituer sur la tête de son fils. L'autre, dont la part se composait de diamants, attendit le printemps pour se rendre en Angleterre, se promettant d'en tirer un meilleur parti par lui-même que par le concours d'un agent.
Au nombre des objets dérobés se trouvait un diadème dont la valeur dépassait cent mille roubles. Tous ces objets avaient été soigneusement cachés dans le coin le plus reculé de son appartement. Mais une fatalité semble toujours s'attacher au crime : sa femme découvre la cachette. En vain son mari lui jure que ce diadème ne lui appartient pas, que c'est un dépôt d'honneur. Elle le prie> non pas de le lui donner, mais