LE COLLIER VOLÉ
de le lui laisser porter à un bal de la cour, ne fût-ce qu'un instant. Lui résiste; mais elle tourmente, supplie et pleure tant, que le capitaine, amoureux fou de sa femme, cède malheureusement à ses prières, espérant que ce joyau, qui n'avait pas vu le jour depuis cent ans peut-être, ne serait reconnu d'aucune personne de la génération nouvelle.
La jeune femme qui ne sentait pas que ce diadème lui brûlait le front, arrive au bal de l'Ermitage. Je vous laisse à penser de quels regards d'admiration et d'envie fut saluée cette merveilleuse parure. Jusque-là tout allait bien. Mais, voici qu'au plus fort de ce triomphe, la vieille demoiselle Pratasoif, placée derrière le fauteuil de l'Impératrice, entend Catherine s'extasier aussi sur le feu que jetaient ces brillants.
Madame, lui dit sa confidente en se penchant à son oreille, que Votre Majesté ne soit pas ainsi émerveillée. Ce diadème est celui de l'impératrice votre tante: vingt fois je le lui ai vu porter. »
Ces mots sont pour Catherine un trait de lumière : elle se lève, s'approche de la jeune femme qui, enchantée de son triomphe, avait, comme Cendrillon, oublié sa promesse de ne porter ce joyau qu'un instant.
« Pourrais-je vous demander, madame, lui dit l'impératrice, quel est le joaillier qui vous a monté ces belles pierres? »
La jeune femme troublée nomme au hasard un bijoutier. L'impératrice, après quelques mots insignifiants, la quitte. Cependant la pauvre femme continue de danser avec ce malencontreux diadème suspendu sur sa tête, plus menaçant que l'épée de Damoclès, L'impératrice envoie en toute hâte un aide de camp s'enquérir auprès du bijoutier désigné depuis quand et pour qui il a monté ce diadème. Le bijoutier n'en â aucune connaissance. Cette réponse arrive immédiatement au palais : l'impératrice interpelle de nouveau l'imprudente.
« Vous vous êtes jouée de moi, madame, lui dit-elle : votre bijoutier nie vous avoir vendu ce diadème. Je
désire positivement savoir d'où il vous est venu, ajoutet-elle avec sévérité. »
La jeune femme, interdite, balbutie ; les soupçons de Catherine se changent en certitude. A l'instant Tordre est donné d'arrêter les deux inspecteurs infidèles. Tous deux, jugés et reconnus coupables, furent envoyés en Sibérie. Mais, par une étrange bizarrerie, celui qui avait vendu les perles en Hollande, et placé cette fortune sur la tête de son fils, n'en fut pas dépouillé, tandis que les diamants trouvés dans la maison de l'autre furent soigneusement rapportés au trésor. Lorsque, après quelques années d'expiation, l'impératrice fit grâce aux deux coupables, le premier put croire que la justice n'était qu'une fable, le second dut maudire toujours sa folle condescendance qui lui coûtait sa réputation et son avenir. Quant à la jeune femme, elle avait payé bien chèrement un éclair de vanité et le plaisir d'écraser un instant ses rivales. »
Après avoir fait quelques tours dans les salles, nous quittâmes de bonne heure, Griffiths et moi, le palais de Burg. La soirée était belle. Nous regagnions à pied le Jaeger-Zeil. En passant devant l'hôtel du comte de Rosemberg, nous le vîmes resplendissant de lumières. Des valets, magnifiquement vêtus, traversaient les cours, portant des plateau^c chargés de glaces et de fruits. Une musique harmonieuse, des éclats bruyants de voix témoignaient de la joie qui paraissait y régner.
c( Il me semble, dis-je à mon ami, que ton compatriote, M. Raily, traite aujourd'hui plus somptueusement que de coutume ses hôtes royaux. A ce train-là, son crédit de un million chez le banquier Arnstein sera bientôt épuisé.
— Après celui-là, d'autres encore, me répondit Griffiths; la carrière des joueurs de profession est tellement parsemée de faits imprévus, d'épisodes bizarres ; la fortune leur vient tant et si souvent en aide, que les mots ruine, chance, témérité, opulence, se présentent à chaque ligne de leur biographie. Parfois aussi, dans ce tourbillon, viennent luire des éclairs de générosité,