‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 119 sur 156 · SINGULIÈRE REQUÊTE · texte numérisé non relu

SINGULIÈRE REQUÊTE

de dévouement, de grandeur. Si le vulgaire était initié à rénigme de ces existences, alors disparaîtrait le prestige fantastique qu'il voit dans le sort de ces Bohèmes de cours, de tripots et de palais.

ic L'origine de ce crédit d'un million de florins se rattache à un fait que M. Raily m'a conté lui-même depuis notre dernière visite, et qui caractérise merveilleusement les ressources infinies du jeu. »

Nous étions arrivés : mon ami s'exprima ainsi : « Un matin, à la porte de l'hôtel qu'habitait M. Raily à Moscou, près du pont des Maréchaux, s'arrête un équipage élégant attelé de quatre chevaux à longs crins flottants, superbement harnachés.

Un homme d'une trentaine d'années, d'une physionomie ouverte et gracieuse, en descend. Il se fait annoncer et se présente avec ces manières aisées qui servent toujours d'excellent passe-port à l'homme, qui n'aurait pas d'autre recommandation pour se pousser dans le monde.

« Veuillez excuser ma visite, dit-il à M. Raily, en

français très pur. Mais j'ai eu l'avantage de vous ren-

. contrer quelquefois dans des réunions publiques ; je

me suis fait un titre de cette circonstance, et j'espère

qu'elle me servira d'excuse. »

M. Raily le reconnaît aussitôt et se hâte de lui offrir un siège, en lui demandant en quoi il pourrait lui être agréable.

« Ce dont j'ai à vous entretenir, monsieur, est pour moi d'une haute importance. Mais permettez-moi, avant toute confidence, d'exiger de vous une promesse : que vous consentiez ou que vous refusiez de me rendre le service que je viens réclamer de vous, veuillez vous engager h m'en garder le secret. »

M. Raily promet sans hésiter ; le jeune homme poursuivit :

« Je me nomme Sv^erkof-Fcodorowith, je suis marchand de première classe. Vous savez sans doute quel rang nous tenons parmi la bourgeoisie : j'habite

SyS SOUVENIRS DU CONGRÈS DH VIENNE

ici dans votre voisinage ; mais ma maison de commerce et ma résidence habituelle sont à Toula.

Vous êtes, m'a-t-on dit, un gentilhomme anglais, résidant depuis quelques mois à Moscou, et, comme toutes les personnes distinguées de votre pays, vous jouez gros jeu et très noblement. C'est aussi ce que nous faisons en Russie. C'est ce qui, plus ou moins, se pratique partout. Mais on dit encore, monsieur, que vous jouez heureusement, et je vous en félicite, car c'est un moyen d'éviter d'être dupe. Excusez-moi si j'ajoute que c'est sur cette réputation que j'ai pris la liberté de me présenter à vous.

— Que peut-il y avoir de commun entre mes habitudes, leurs résultats favorables ou contraires, et la visite que vous me faites, répond Raily assez surpris de ce début?

— Non, monsieur ; je ne joue jamais ; je ne connais même aucun jeu.

— Qu'est-ce donc alors?

— Je viens, dit le jeune russe d'un ton solennel et donnant tout à coup à sa figure l'expression d'une gravité douloureuse, je viens pour une tentative dont le succès peut dépendre de vous, mais à laquelle cependant le jeu ne sera pas étranger.

— J'écoute, monsieur.

— J'ai entendu faire Téloge de votre noble caractère ; j'y ai eu foi et je suis venu mettre en vos mains un bien dont un Anglais prise si haut la valeur, la liberté ! »

A ce mot de liberté, prononcé avec une exaltation impossible à décrire, M. Raily fixe sur le jeune homme un regard étonné, comme si tout ee qu'il venait d'entendre n'eût pu être pris que pour un jeu. Le Russe comprit sans doute sa pensée, il se hâta d'ajouter :

« Ce mot, dans ma bouche, vous paraît étrange, monsieur. Le premier bienfait de Dieu, après la vie, n'est-ce pas ce principe de tout ce qui est noble, généreux et grand, n'est-ce pas la liberté? Eh bien ! cette vie, sans laquelle l'autre n'est rien, moi, monsieur, j'en suis privé à jamais : moi, j'en parle comme l'aveugle

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