‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 120 sur 156 · LE JOUEUR ET LE SERF · texte numérisé non relu

LE JOUEUR ET LE SERF

qui soupire après la lumière : moi, je suis esclave, monsieur, et peut-être est-ce à vous qu'il est réservé d'effacer de mon front ce stigmate ignominieux, ce signe de l'opprobre que la loi nous contraint de graver sur nos portes (i), ce blason d'infamie que nous léguons de génération en génération, comme le signe dont le doigt de Dieu marqua le front de Caïn.

— Que puis-je à tout ceci? Monsieur, expliquez-vous.

— Voici ma prière : dans ce tourbillon qu'on est convenu d'appeler le grand monde, vous rencontrez le comte K***, enseigne au régiment des chevaliers-gardes. C'est un des jeunes gens le plus en renom au club des Anglais : il étonne, par sa témérité, son luxe et son arrogance, les joueurs et les parieurs les plus avantureux.

— 11 est vrai, notre connaissance ressemble presque à une liaison intime.

— Oui, liaison sans importance, j'ose le dire ; car il lui manque une base : l'estime. Vous n'estimez pas le comte, monsieur, et en cela vous suivez l'opinion commune. De la vanité qu'il prend pour de l'orgueil, de l'impudence pour du courage, du bavardage pour de l'érudition, et qui pis est, rien là, dit-il en se touchant le cœur, absolument rien : ni âme, ni entrailles ; tel est le comte, monsieur. On connaît de pareils êtres, on ne les estime jamais, jamais on n'est leur ami.

— Voilà un portrait peu flatté : après.

— Après!... Eh bien! monsieur, je le dis la honte au front, Tenfer au fond de l'âme, cet homme j'en suis l'esclave ; cet homme est mon maître ! »

Après un moment d'émotion, il continua : « Le père du comte actuel habitait une de ses terres près d'Orel. Mon père, attaché très jeune à sa personne, gagna sa confiance, le servit fidèlement et mérita que le comte en mourant lui laissât une somme assez importante ; mais sans songer à l'affranchir. Ainsi que d'autres sujets intelligents, mon père employa cet argent à tra-

(i) La loi obligeait en Russie un serf, quelque riche qu'il soitj d'inscrire sur sa porte : Yvan, fils d'Yvan, serf du prince...

38o SOUVENIRS nu congrès de vienne

fiquer de pelleteries et de fourrures avec la Russie méridionale. Heureux dans ses entreprises, sa fortune s*accrut rapidement, et dès lors il proportionna le train de sa maison à son opulence. Pendant mon enfance, mon père avait recueilli chez lui une des victimes de la révolution française que l'exil avait jetées dans notre pays. M. de B***, homme d'un grand savoir, soigna mon éducation. Il fut pour moi un second père ; je lui dois le peu que je vaux. Connaissant notre position de serfs, plusieurs fois il me proposa de m'y soustraire en le suivant à l'étranger. Mais j'eusse dû abandonner pour jamais ma patrie; mon père fût devenu passible de ma fuite; son moindre châtiment eût été d'être contraint à quitter son habitation splendide pour retourner à son labeur d'esclave. Une autre cause, encore plus forte que la raison, m'attachait à cet ignominieux vasselage : l'amour, monsieur ! J'aimais et j'étais aimé ; et, bien que je repoussasse la pensée d'associer à mon sort une femme jeune, bien née, qui en s'unissant à moi eût elle-même cessé d'être libre, je me flattais que le temps abolirait ces lois iniques, que bientôt l'empereur Alexandre, régénérateur moral d: son pays, comme son illustre aïeul Pierre le Grand le fut de son peuple, qu'Alexandre briserait notre joug de fer ; qu'il nous traiterait comme les paysans qui habitent les bords de la Baltique, comme les serfs de quelques-uns de ses domaines impériaux (i); qu'on pourrait lui devoir l'émancipation morale de quarante millions d'êtres pensants, dont l'intelligence n'est que comprimée sous le joug d'un pouvoir arbitraire. Mais nos maîtres lui pardonneraient plus aisément les grands excès du pouvoir arbitraire que l'usage de ce même pouvoir en faveur de l'humble classe de ses sujets. J'espérais que, libre enfin, je conduirais Eudoxie à l'autel, non pas souillée du bandeau de l'aine de l'esclave,

(i) Un des bienfaits du règne de l'empereur Alexandre est l'ukase qui défend et abolit la vente individuelle des sujets d'une terre : ils ne peuvent maintenant être cédés qu'en masse avec la propriété foncière. [Note de V Auteur,) On sait que sous Alexandre II, le servage a été aboli.

Page 1