‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 121 sur 156 · PARTIE DIABOLIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE DIABOLIQUE

mais rayonnante sous la couronne blanche et pure attachée à la tête de Tépouse affranchie. J'ai espéré vainement jusqu'à ce jour. Mon père mourut ; je continuai son commerce, et le portai jusque dans TOrient. En peu d'années je doublai par des spéculations heureuses la fortune déjà grosse qu'il m'avait amassée.

— Mais que ne proposez-vous au comte de vous racheter?

— Il refuserait, monsieur. Il n'est pas de la classe de quelques propriétaires fonciers qui sollicitent un système raisonné d'émancipation. »

Il fit un sombre tableau de Fétat des serfs, puis il reprit avec un accent plus pénétré :

« Eh bien ! monsieur, le terme de cet amas de misère, la possession de la femme que j'idolâtre et qui mourra comme moi, si nous ne pouvons être unis, là liberté, cet objet ardent de mes vœux depuis que je respire, tous ces biens, je puis vous les devoir; et alors, pour moi, vous aurez été plus qu'un homme, plus qu'un ami, vous aurez été presque un Dieu !

— Que faut-il faire? je suis disposé à tout tenter; parlez, expliquez-vous.

— Vous jouez, monsieur. Ce qui pour vous n'est peut-être qu'un délassement, est chez le comte K*** une passion effrénée. Il lui sacrifie tout, ce qui infailliblement l'entraînera dans l'abîme. Rien ne sera donc plus facile que de l'engager avec vous. Amenez-le à mettre en jeu une petite terre qu'il possède sur les bords du Volga ; c'est un village qui ne compte pas plus de cinquante feux, et dont l'industrie consiste à fabriquer des clous. Cette terre, il ne la vendrait à aucun prix, j'en suis certain, sans quoi j'en serais depuis longtemps possesseur. Mais dans le paroxysme fébrile du joueur, il peut la risquer, il peut la perdre : tout est là. C'est dans ce village que je suis né, qu'est né mon père, qu'habite le reste de ma famille ; cette terre à moi, nous sommes tous libres. Vous voilà maître, monsieur, de mon secret et de mon sort. Prononcez ! si vous consentez à me venir en aide, votre parole me suffit, et dès

lors poussez vos enjeux, doublez-les, centuplez-les, triomphez à tout prix. Vous avez sur ma caisse un crédit illimité, puisez-y sans réserve. Quelle que soit votre chance, fût-elle opiniâtrement contraire, dût-elle même me ruiner, je vous conserverai encore une reconnaissance éternelle pour m'avoir compris, pour avoir écouté ma prière, et tenté de me rendre heureux et libre. »

— Raily promit tout : ils se séparèrent.

— Cela t'expliquera comment le comte et Raily furent bientôt en présence. Manoeuvrant habilement, l'Anglais se laissa d'abord vaincre. Enivré par le succès, son adversaire devint littéralement l'ombre de son corps : il le suivait en tous lieux, à la chasse, au bal, à la promenade, au théâtre ; il ne le quittait plus. Jamais courtisan de Versailles ou de Saint-James ne fut plus exact au lever et au coucher de son roi.

Le pharaon, jeu très à la mode à Moscou, fut aussi celui où les deux antagonistes s'escrimèrent. Le comte tenait la banque ; la somme perdue par Raily s'élevait déjà à près de cinquante mille roubles. Dieu sait comme le Russe y prenait goût ! Mais enfin, l'autre tailla à son tour, et dès cet instant la chance tourna.

Or, une après-dînée, le sort favorisa tellement M. Raily, qu'il gagna tout ce que le comte K*** possédait en roubles, en papier, en objets d'art, enfin jusqu'aux saintes images richement enchâssées dans l'or et les pierres fines, et auxquelles un Russe attache un prix inestimable ; il gagna tout, et quand le jour parut, cet amas de richesses se trouva amoncelé autour de la table qui leur avait servit d'arène.

Cependant le comte proposait de jouer encore, mais seulement argent blanc, ce qui signifie des chiffres en forme de mise tracés à la craie sur le tapis vert, et qui se traduisaient par : à crédit. M. Raily fait mine de se retirer, de sonner ses gens pour qu'ils placent dans sa voiture tout ce qu'il y avait de portatif dans son riche et volumineux butin.

A cette vue, le comte redouble ses instances pour

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